Mars 18, 2022
Par Le Monde Libertaire
321 visites

Au service du public ou du fric ?

« Les « modernisations » entreprises dans les services publics sont, de fait, des massacres. Des violences de masse. Les mots utilisés pour en parler sont trop calmes, impuissants à dire la brutalité. Et c’est à froid, tranquillement qu’on les lit. […] Contrôle serré, sans cesse accentué. Temps de travail dévoré par les mesures des tâches effectuées : l’évaluation en fonction d’objectifs, le minutage et un volume d’activités impossible à assurer, à moins de bâcler les rendez-vous. Des quantités fixées par la direction, elle-même jugée par une direction supérieure qui établit les calculs d’intensité des cadences. » Ce constat est déjà monnaie courante dans les entreprises mais depuis quelques années, il devient la norme dans les services publics. La course au profit devient la règle au détriment de la qualité du service offert aux usagers. Dans leur ouvrage collectif, La valeur du service public, paru à La Découverte, les auteurs allient analyse sociologique, politique, juridique à des témoignages des femmes et des hommes qui subissent au quotidien des contraintes imposées sur proposition de ces célèbres cabinets privés chargés de conseiller la déstructuration des services publics par les responsables politiques, toutes tendances confondues. En ces temps d’élections où chaque parti promet la lune et veut faire oublier ses turpitudes, voilà un livre bienvenu qui fait écho à Bureaucratie de David Graeber.

« La noblesse managériale publique-privée »
Mais qui sont ces gens au sein de l’administration qui mènent cette politique ? « Ils participent d’une noblesse managériale publique-privée, en expansion, assurée d’elle-même, et qui ne sait pas les violences qu’elle déclenche. La logique de carrière et les luttes internes de cette nouvelle noblesse la disposent à défaire les services publics. Ce livre montre comment elle a été produite, et comment elle se reproduit. Il expose combien les « nécessités » qu’elle brandit sont autant de fatalités « modernes » expressions et alibis de ses intérêts particuliers ; expression des hiérarchies et des manières de faire qui la font s’agiter ». Loin des usagers, des habitants…

L’obsession des économies dans le service public est ancienne mais elle prend un sens accru dans les années 2000 avec la célèbre loi organique relative aux lois de finances (LOLF) avec un objectif : il faut réduire les dépenses publiques. La formule macronienne, « on dépense un pognon fou » était déjà le leitmotiv avec comme conséquence : « On ferme ! ». Ainsi à l’Éducation nationale, seront supprimés 65 000 postes. Toutes les administrations d’État sont visées sans nuance, ce sera l’effet de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, puis sous celle de François Hollande, on s’attaque aux collectivités territoriales (communes, départements, régions) et enfin sous celle d’Emmanuel Macron, est visé le « budget social » de la Nation, Sécurité sociale, retraites, hôpitaux et désormais le RSA. Cette logique étalée sur plus de vingt ans démontre que le pouvoir politique et la « haute » administration vont dans le même sens. Trois mots traduisent cette régression dans la qualité du service offert, la déconcentration qui délègue des compétences aux services préfectoraux sans leur donner des moyens, la décentralisation par laquelle l’État se débarrasse de compétences auprès de collectivités en restreignant leurs ressources, l’externalisation vers le secteur privé pour son plus grand profit.

Fragiliser le service public
Dans les services publics, les collectifs de travail sont brisés, tout comme les agents. Traditionnellement, le secteur public était très syndiqué, l’objectif est de casser la solidarité notamment par un régime indemnitaire arbitraire, des recrutements de contractuels au statut fragilisé.

Un autre mot-clé dans cette désorganisation : la fragilisation du service public. C’est simple, on réduit les ressources pour démontrer la mauvaise gestion puis on oriente les missions qui rapportent des ressources vers le privé, laissant au public celles qui restent déficitaires pour, à terme, les supprimer. L’évolution de l’Office des forêts est très éclairante mais il en est de même de La Poste et autres.

L’inégalité des usagers devant le service public devient la règle. La fracture numérique, les disparités entre les zones rurales et les secteurs urbains portent aussi atteinte à la continuité de ce même service. L’approche technocratique des agences régionales de santé a montré toutes ses capacités à l’occasion de la crise sanitaire, d’où les effets à l’hôpital, dans les EPADH.

La formation des élites de la « République » trouve désormais sa source dans les écoles anglo-saxonnes. Le parcours professionnel alternant postes dans l’entreprise et dans l’administration est une « réussite » s’il est jonché de désorganisations de services aux conséquences sociales dramatiques. Le suivi des personnes, trop cher, le contrôle dans les entreprises, trop inquisitorial, la proximité, trop lourde, les droits acquis, trop protecteurs, la remise en cause des services publics connaît un effet domino. Pourtant, n’oublions jamais que le service public se fonde sur l’égalité à son accès surtout pour les plus démunis, sa continuité et son adaptabilité à l’évolution des besoins dans le respect des personnes.

Francis Pian

Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier
La valeur du service public
Ed. La Découverte, 2021




Source: Monde-libertaire.fr