Juillet 9, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Quatre-vingts ans après : xénophobie, antisémitisme, bureaucratie

Ce fut de toutes les nuits d’horreur de la Seconde guerre mondiale et de l’Occupation, la plus sinistre en France. Au petit matin du 16 juillet 1942, les forces de police française, celles de la Préfecture de police quadrillent les quartiers parisiens, pénètrent dans les immeubles, défoncent les portes des appartements pour arracher à la vie plus de 12 000 juifs, 8 000 hommes et femmes, 4 000 enfants pour les envoyer dans les camps d’extermination. Il y eut d’autres opérations de police comme les qualifiait le gouvernement de Vichy et ses affidés mais, la Rafle du Vel d’hiv reste dans les mémoires comme l’épouvantable symbole de la « chasse aux juifs » menée par la police française. Voici 80 ans, la logique génocidaire à l’origine de la Solution finale est mise en œuvre par la Préfecture de police avec la complicité du gouvernement de Vichy ainsi que l’expose Laurent Joly, dans son livre La Rafle du Vel d’Hiv publié chez Grasset.

Une rafle programmée avec minutie

J’insiste sur la précision et la qualité du travail de Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS. La froideur des chiffres rend encore plus horrible les faits qui seront décrits dans l’ouvrage. Pas d’invention, non, des extraits de rapports, de comptes-rendus écrits par les forces de l’ordre. Des interrogatoires à la Libération et des hommes qui ne regrettent rien pour la plupart, estimant avoir effectué leur travail car il y avait trop de juifs indésirables, selon eux.
Savoir que ces gens, le plus souvent, n’ont été que faiblement sanctionnés, maintenus en fonction sous la IVe République laisse pantois le lecteur qui se berçait d’illusion sur l’épuration.
L’exemple de René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy est éclairant. Certains affirment qu’ils ont obéi aux ordres mais d’autres ont fait preuve de zèle, de violence en s’affichant antisémites. D’autres encore ont devancé les desiderata des occupants à l’instar de Pierre Laval qui invite à évacuer les enfants. Ces mêmes occupants seront surpris de l’attitude des autorités françaises.
Il faut rappeler que la xénophobie gouvernementale était antérieure à l’Occupation, les décrets Daladier de 1938 contre les indésirables en sont la preuve, sans oublier la peur frénétique de la 5ème colonne. La presse d’extrême droite comme Je suis partout se déchaine contre les juifs accusés d’alimenter l’extrême-gauche. Nos amis espagnols n’oublient pas ce qu’ils ont, eux aussi, vécu. Il y a un fort courant xénophobe en France avant-guerre. Tout le monde connaît le statut des juifs renforcé par Pétain devançant les demandes de l’occupant. En 1941, il est interdit aux juifs de travailler en contact avec le public, une méthode bureaucratique pour affamer des familles qui vivent du commerce.

Les pages du livre de Laurent Joly consacrées à la préparation des opérations des 16 et 17 juillet démontrent la précision bureaucratique, le découpage des quartiers, la composition des équipes d’arrestation (1 600 équipes et 3 200 policiers), une noria de bus pour transporter les victimes, la mobilisation des commissaires de police dont certains seront particulièrement virulents. On arrête des « mal étoilés », on déporte des anciens combattants de Verdun. Relevons cependant que d’autres feront preuve d’humanité et préviendront les victimes. « Ne dormez pas chez vous cette nuit. » La honte et le remords mineront certains policiers. N’oublions pas qu’il y aura aussi des résistants dans leurs rangs.

Le livre gagne aussi en densité humaine par le suivi des familles du début de l’Occupation jusqu’à Auschwitz. Comment ? Tout simple par les lettres, des mots jetés sur le parcours du train, les rapports, les témoignages. Écoutez les dans ces pages, Abraham, Eda, Salomon, Frida, Dora (penser au livre de Patrick Modiano, Dora Bruder), Lazare mais aussi Pierre, Maurice, Georges, Paulette. Des enfants de nationalité française.

Des lieux de rétention sordides
Autant la rafle est programmée, autant l’accueil est improvisé. L’horreur du Vel d’Hiv, celle du camp de Drancy, du camp de Beaune-la-Rolande. Je ne donnerai pas lecture de ces scènes, il n’est pas question pour nous de verser dans le voyeurisme. Là aussi vous lirez.
La population française plutôt indifférente au sort des juifs bascule à ce moment, occupants et collabos mesurent les conséquences, les RG établissent des rapports éloquents.
Attention, ne versons pas naïvement dans le tout résistant. Il y aura après, d’autres rafles jusqu’en mars 1944, des policiers zélés, des concierges dénonciatrices estimeront faire leur devoir de français. La lecture des lettres de dénonciation est éclairante, mais après on est dans le déni !! On ne savait pas, on obéissait, on n’avait pas compris …
La fuite sera difficile pour les survivants. Pour aller où ? En zone sud, à la campagne, chez des amis ? Qui est ami ? On est bien seul quand on est indésirable. Certains en ont réchappé, très peu, et nous en reparlerons dans l’émission Au fil des pages sur Radio libertaire mercredi 14 septembre.

Je citerai, en conclusion, Laurent Joly : « Quatre-vingts ans après, la grande rafle résonne toujours douloureusement comme l’un des évènements les plus terribles et les plus difficiles à appréhender de notre histoire contemporaine. » J’ajouterai : et à admettre !

Francis Pian

La Rafle du Vel d’Hiv. Paris Juillet 1942, Laurent Joly. Ed Grasset, 2022

Retrouvez- nous sur Radio Libertaire 89.4 ou sur le net et en podcast, les 2e et 4e mercredi de 17 h à 18 h 30 dans l’émission Au fil des pages avec analyse et lecture d’extraits d’ouvrages, interviews d’acteurs de la chaîne du livre.




Source: Monde-libertaire.fr