Août 28, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Une police aux ordres

Ils sont en couverture, une photographie en noir et blanc qui accentue l’aspect dramatique de la scène, la police de Vichy, celle de la IIIe république sans transition, prête serment de fidélité au maréchal Pétain lors d’une cérémonie au Palais de Chaillot, à Paris en 1942. Cette photographie sera interdite par la censure. Ils sont là, la main tendue, fiers, la mine grave. Une infime minorité de cette même police s’inscrira à cette époque dans la résistance, le pétainisme triomphant tient tous les corps de l’administration.

Maurice Rajsfus a, en partie, consacré sa vie à dénoncer les faits de collaboration et de participation des forces dites de l’ordre à l’arrestation et, de ce fait, à la déportation de plus de 200 000 personnes entre 1940 et 1944. Il avait quatorze ans le 16 juillet 1942, il est arrêté par cette même police, avec sa sœur et ses parents lors de la rafle du Vel’d’Hiv (cf. Chronique Des idées et des luttes juillet 2022, Laurent Joly, La Rafle du Vel d’Hiv, Paris Juillet 1942, Ed Grasset, 2022). Par un concours de hasards et de contrordres, les deux enfants seront libérés mais ils ne reverront jamais leurs parents. Comme le soulignent les éditions du Détour qui se lancent dans la réédition des œuvres de Maurice Rajsfus, celui-ci « n’aura de cesse, jusqu’à sa mort en juin 2020, de surveiller cette police au passé trop présent, sans remords et sans mémoire. »

Des comportements « hors normes »
Ainsi Maurice Rajsfus fait œuvre d’historien engagé dans un combat pour la liberté, les droits des individus et la dénonciation des comportements « hors normes » de ces forces de l’ordre, y compris dans le monde actuel. A noter que l’ouvrage est à la mémoire « d’un jeune français d’origine zaïroise assassiné le 6 avril 1993 au commissariat de police des Grandes Carrières dans le 18ème arrondissement de Paris. » Mais c’est aussi un témoin de l’intémoignable, acteur, victime de ces années de souffrances, il veut que les faits parlent et s’adressent à chacun d’entre nous pour dénoncer une forme de banalité du geste. Vous savez, « nous avons obéi aux ordres de nos supérieurs. » Donc pas de question à se poser ! Et surtout pas de remords, peu de sanction. Dans la recension du livre de Laurent Joly, nous nous sommes polarisés sur la rafle mais la bureaucratie, les négociations, les arrestations, les violences durèrent pendant toute l’occupation et jusqu’au début août 1944, la police française arrête des juifs, des résistants alors que les jeux sont faits et que les troupes alliées sont au Mans, à Rambouillet.

Maurice fouille les archives, se confronte à l’opposition des autorités françaises dans la communication de certaines pièces. A cet effet, il va jusqu’à piéger le directeur des Archives nationales en lui demandant un document que ce dernier refuse de transmettre… Or ce document est déjà sur la place publique via le fond Wiesenthal !! Ah les maladresses de la censure pour protéger l’image des autorités. Il faut cacher la banalité du mal.

Les mots de Maurice sont assez forts : « Livrer aux nazis des Juifs immigrés, des communistes, des gaullistes ou des francs-maçons, ne lui paraissait pas particulièrement délictueux. Il [le policier] contribuait simplement à « nettoyer » la France et se faisait sans doute une haute idée de la qualité de son intervention. » La circulaire secrète d’Émile Hennequin, directeur de la police municipale de Paris et banlieue pour la préparation de la rafle du 16 juillet démontre la mobilisation des compétences bureaucratiques. Hennequin sera condamné à une peine de huit ans de prison. La liste des collaborateurs peu inquiétés est longue et le cas le plus flagrant reste bien sûr René Bousquet, responsable de la police de Vichy et son adjoint Jean Legay.

Police de l’occupant, police de la collaboration
Nous le savons, la France de la collaboration a souvent devancé les volontés de l’occupant. Il en est ainsi des lois antijuives à l’initiative de Pétain. Bousquet propose aux occupants une coopération contre l’anarchisme et le communisme « ennemis communs de nos deux pays ». La complémentarité entre les deux polices, celle de l’occupant et celle de la collaboration a longtemps été cachée mais la bureaucratie surtout allemande génère du papier, comme le souligne Johann Chapoutot, et donc malgré les cachoteries des institutions françaises, les faits finissent par ressurgir.
Vous lirez un passage particulièrement dur sur le port de l’étoile jaune et la surveillance exercée par la police française. N’oublions pas non plus le comportement de cette même police en province comme à Bordeaux avec Maurice Papon que nous retrouverons dans d’autres « exploits », sans oublier la sinistre police aux questions juives.

Au fil des pages, Maurice Rajsfus en arrive à la relative résistance de la police, au mieux la neutralité. L’activation des mouvements de résistance n’intervient qu’en mai 1944 pour quelques centaines de personnes. Il faut donc après le 6 juin 1944 engager un travail de légitimation de la police qui aboutit en août à la prise de la Préfecture de police, la politique reprend ses droits. Le revirement des cadres est d’une lenteur fascinante dont celle du préfet Bussière aux déclarations laissant pantois le lecteur. Douter de l’arrivée des alliés en juillet août 1944 à Paris !!! la préfecture de police connaît une timide épuration et puis les anciens reprennent leurs places, les anticommunistes comme Dides seront se rendre utiles assez rapidement dès les débuts de la quatrième république. 3% des policiers seront écartés de la « Grande Maison ».
Soulignons cet appel de Maurice Rajsfus à rester mobiliser face à tous les possibles : « Nous en sommes régulièrement les témoins lorsque les institutions cèdent à la tentation totalitaire et qu’il paraît nécessaire de donner l’illusion d’une société libérale à une population persuadée que la France dispose toujours d’une police démocratique. »

Francis Pian

La Police de Vichy, Maurice Rajsfus. Ed. du détour, 2021

Retrouvez- nous sur Radio Libertaire 89.4 ou sur le net et en podcast, les 2e et 4e mercredi de 17 h à 18 h 30 dans l’émission Au fil des pages avec analyse et lecture d’extraits d’ouvrages, interviews d’acteurs de la chaîne du livre.

Émission spéciale du 14 septembre 2022 consacrée en grande partie à la réédition des œuvres de Maurice Rajsfus.
L’émission Au fil des pages sur Radio libertaire invite l’association des ami-e-s de Maurice Rajfus à présenter la réédition des ouvrages de Maurice aux Editions du Détour à la librairie Publico
145 rue Amelot, Paris XIème
Samedi 17 septembre 2022
16 H 00




Source: Monde-libertaire.fr