Juillet 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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L’État, la démocratie représentative, les forces coercitives

La scène initiale se déroule dans un bureau de vote de la capitale d’un pays innommé sans doute en Europe. Il pleut, le président du bureau, les assesseurs des différents partis, les agents attendent les électeurs et ceux-ci ne viennent pas. La participation est étonnamment faible. L’incertitude des tenants du pouvoir s’insinue doucement. Toute liaison avec une situation récente n’est pas due au hasard dans le choix de ce livre.

La mascarade des élections
Pour combler cette attente, les propos entre assesseurs du parti de droite, du parti du centre, du parti de gauche contiennent une neutralité et donc une banalité totale. Chacun reste sur son quant à soi en attendant l’heure fatidique. Les silences s’étirent et naît l’angoisse de ceux qui vivent de cette politique issue d’une démocratie pseudo représentative. Comment justifier auprès du parti des scores aussi faibles ? D’autant que l’abstention est identique dans quasiment tous les bureaux de la capitale… beau symbole. Une ville siège du pouvoir qui ne s’associe pas à la mascarade des élections. Mascarade car en réalité cette démocratie n’est qu’illusoire.

Les journalistes occupent les espaces avec des analyses creuses qui ne sont pas sans rappeler la médiocrité des commentateurs de soirée d’élection. De peur d’importuner le pouvoir en place, ils ne réfugient derrière des questions mièvres et des anecdotes futiles. Les réponses des responsables politiques sont tout aussi vagues, une vraie langue de bois, l’authentique bureaucratie politique.

La peur du pouvoir en place
Le pouvoir a peur, il découvre sa fragilité si les habitants ne le soutiennent plus. Le président de la république, le premier ministre, les ministres de l’intérieur et de la défense se jaugent, se détestent, se supportent car les intérêts partisans communs l’emportent sur les rivalités de personnes. Un contrôle des électeurs doit se mettre en place et malgré des méthodes dignes des pays de l’Est et de 1984 d’Orwell, le soir du second tour, 83 % des électeurs ont voté blanc, les « blanchards ». Une forme de chaos s’installe, une chasse aux sorcières s’organise, il faut trouver la tête du complot. Le gouvernement abandonne la capitale et l’encercle par son armée. Les gens ne se reconnaissent plus dans le pouvoir établi, il faut les isoler quitte à reconquérir la ville. Voilà qui pourrait faire songer à la Commune de Paris. La déclaration du gouvernement sous forme d’anathème à l’égard de la population révèle la vraie nature du système pour qui « les droits ne sont intégralement des droits que dans les mots dans lesquels ils sont énoncés. » D’autant qu’à l’identique de la Commune, les habitants constatant la fuite du gouvernement, sont joyeux, s’organisent, aucune panique dans les services publics. Il y aurait même moins de délinquance. La bourgeoisie tente de s’enfuir mais n’y parvient pas.
Le cynisme de l’État, des détenteurs du pouvoir conduit à la provocation. Pourtant ces politiciens n’ont aucune conscience des desideratas du peuple.

Un roman ne se raconte pas, comme je l’écris souvent, il se goûte. Attention, le style est parfois complexe à l’instar des acteurs qui ne sont jamais dénommés que par leur fonction, ils n’ont pas de nom. L’absence de paragraphe, de retour à la ligne, de majuscules rend la lecture curieusement prenante. Un climat pesant démontre que le totalitarisme peut s’exercer dans une démocratie formelle. Chaque lecteur pourra s’interroger sur le sens du titre, La lucidité.

Francis Pian

La lucidité, José Saramango. Ed. du Seuil, 2006




Source: Monde-libertaire.fr