Août 9, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Où en sommes-nous ?

Philippe Corcuff n’hésite pas à mettre les pieds dans les plats les plus complexes des débats sociaux et affirme, c’est sa thèse, que nous sommes dans La grande confusion, le titre de son récent essai. En sous titre Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, pas une question mais bien une affirmation. Le choc est rude dans les sphères dites de gauche et même de la droite affichée comme modérée. Il ne s’agit pas d’adhérer à son approche fort nourrie d’arguments et de références, on sent l’universitaire, mais de la prendre en compte pour assurer ce recul, cette capacité d’analyse que tout militant a dans les combats de société pour les mener avec lucidité.

Le confusionnisme des esprits

Certes, nous sentons bien que les mots sont utilisés dans les débats sans toujours en maîtriser le sens, voire même avec un détournement du sens. Marine Le Pen qui s’étourdit de laïcité pour mieux exclure des populations qu’elle abhorre, est symptomatique du détournement de mot alors que la laïcité est justement le respect des personnes. Indéniablement l’extrême droite reprend des thématiques de gauche ou au moins républicaines. Exemples : La Marseillaise, un chant révolutionnaire entonné par les Communards, les principes de liberté, d’égalité et de fraternité scandés dans leurs meetings pour mieux cliver les composantes de la société. A gauche, des affirmations, des votes au Parlement depuis une trentaine d’années feraient hurler les militants du siècle dernier. Comment en sommes-nous arrivés à ce stade ? Corcuff parle de confusionnisme. Quid est ? c’est « le nom actuel d’une désagrégation relative des repères politiques antérieurement stabilisés autour du clivage gauche-droite et du développement de passerelles discursives entre extrême droite, droite, gauche modérée et gauche radicale ». Le lecteur pourrait s’attendre à un replâtrage des « extrêmes qui se rejoignent ». Mais c’est trop simple et il s’agit au contraire d’un phénomène qui produit des « interférences entre des postures et des thèmes auparavant antagonistes ». Tout devient possible : l’ultraconservatisme, l’identitarisme, le retour du national et de la frontière, le rejet de l’autre, le conspirationnisme, le simplisme le plus épuré, le ressentiment, voire le relativisme (tout se vaut). Justement la simplification à outrance conduit à un maelstrom idéologique, le bricolage remplace l’analyse et le murissement intellectuel. Pour ma part, je suis toujours fasciné par la qualité de réflexion et d’expression des syndicalistes, des militants ouvriers au XIXè et au début du XXè siècle avant que les apparatchiks prennent le pouvoir pour le garder. La gauche radicale n’échappe pas au dérapage. L’excuse de réagir dans la précipitation « à cause des médias » ne vaut pas. Dans tous les combats politiques, il faut savoir garder la tête froide.

Un livre boussole

Prendre du recul, c’est aussi repartir un peu dans l’histoire pour mieux mesurer les conséquences. Rappeler des propos, des évènements d’il y a deux ans relève du gâtisme pour certains. Or souvent des « idées nouvelles » sont des trouvailles des archives du siècle dernier. Maurice Barrès revient, des formules actuelles du pouvoir macronien rappellent des affiches de Vichy. La gauche se désintéresse du monde, de l’Europe, la solution nationale est souvent brandie par ceux qui s’affirmaient du socialisme international. Le socialisme national en guise de viatique !!! nous nous enfermons dans un présentisme ou « enfermement dans un présent tendant à couper ses liens tant avec le leste du passé qu’avec l’ouverture de l’avenir ».
Prendre du recul, c’est aussi s’armer de concepts, de valeurs pour affronter le monde de demain en le sachant évidemment incertain car se laisser balloté par les pulsions du moment ne permet pas de participer à un monde meilleur.
Ce livre boussole, ce livre pavé comme l’a qualifié un de nos amis, contient des éléments théoriques assez denses mais aussi des faits, des propos, des références qui rappelleront certainement au lecteur des évènements vécus. Classiquement, construit en trois grandes parties, l’ouvrage s’ouvre sur les balises théoriques et historiques avec repères méthodologiques et conceptuels. Elle mériterait sans doute une simplification dans l’expression, la rédaction. Heureusement, elle se concrétise par une très fine analyse des laboratoires actuels de l’ultraconservatisme et du confusionnisme. La deuxième partie aborde un espace idéologique menant de l’extrême droite à la gauche dans des interférences confusionnistes. La dernière partie se mobilise sur les gauches et elle suscitera nombre de débats, d’échanges vigoureux, compte tenu des éléments fournis par Philippe Corcuff. La conclusion du livre « ouvre des passages entre le risque actuel d’extinction des Lumières et le possible retour souhaité de lueurs émancipatrices ».
On doit prendre ce livre comme un acte de lanceur d’alerte idéologique et comme un outil de vigilance politique. Pour Philippe Corcuff, « tenter de comprendre de manière raisonnée et globale les dégâts déjà existants et les dangers qui pourraient advenir, c’est déjà un effort […] pour tenter de les enrayer. Contribuer à prendre conscience des chausse-trappes de notre présent pourrait aider à affaiblir la nébuleuse idéologique […] et à stimuler les contre-tendances. Modestement… »

Francis Pian

La grande confusion, Philippe Corcuff. Ed. Textuel, 2021.




Source: Monde-libertaire.fr