Juillet 2, 2022
Par Le Monde Libertaire
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La Commune de Paris, un mythe plus fort que les États

Nous connaissons Sebastian Haffner comme l’auteur du livre Histoire d’un Allemand : souvenirs, 1914-1933, Ed. Actes Sud, Babel, 2018, démontrant la montée du nazisme, ouvrage dont nous conseillons la lecture et à mettre en parallèle avec celui de Menno Ter Braak, Le national-socialisme, doctrine de la rancune, Ed. La barque, 2022.
Sebastian Haffner est aussi l’auteur d’un petit opuscule consacré à la Commune de Paris et publié en bilingue par les Éditions de Fallois et Europolis en 2019. Oui, la Commune de Paris est devenue un mythe plus fort que des Etats.
« Durant les soixante-douze jours de son existence, la Commune de Paris posa pour la première fois les enjeux sur lesquels on se bat encore aujourd’hui dans le monde entier : démocratie ou dictature, système des Conseils ou parlementarisme, socialisme ou capitalisme du bien-être, sécularisation, armement du peuple, émancipation des femmes. Tout cela fut soudain mis à l’ordre du jour. Tout cela se trouva spontanément ébauché sous la Commune de Paris. »

Une action de masse, un succès si total…
L’analyse de cet évènement historique majeur par un regard extérieur, étranger, donne un sens particulier. Les trois personnages du dernier semestre de 1870, Gambetta, Trochu, Favre se paralysent et in fine, le gouvernement français n’entend pas se battre, il souhaite négocier avec Bismarck. C’est là qu’apparaît un triste sire sur le retour, Adolphe Thiers, connu pour son mépris du peuple. Acteur de convergence entre les monarchistes et les républicains très modérés, il veut en finir avec la guerre et fait preuve d’un cynisme total. Il traduit aussi l’opposition entre Bordeaux, ville de repli du gouvernement, Versailles, ville royale et Paris, ville révolutionnaire. Gambetta ne parvient pas à mobiliser la France rurale, conservatrice. Thiers entend mettre au pas « la vile multitude » parisienne, pour reprendre son expression. Pas de chance, le peuple de Paris ne peut accepter qu’après tant de privations dues au siège de l’hiver 1870, le gouvernement lui demande de rendre les canons et de baisser l’échine.
Pour Haffner, « jamais une action de masse n’a obtenu un succès si total en si peu de temps et en versant si peu de sang » en mars 1871. Pourtant l’une des premières erreurs de la Commune sera de ne pas marcher sur Versailles. Thiers ne disposait que 30 000 soldats démoralisés, la Garde nationale était bien plus nombreuse. Cette critique souvent émise fait fi de trois risques majeurs pour la Commune. Les Allemands vont-ils accepter un gouvernement révolutionnaire en France ? Ne serait-ce pas le début d’une guerre civile ? Comment maintenir Paris en vie après le siège ?
Une autre critique mise à mal par Haffner consiste à reprocher à la Commune de n’avoir guère concrétisé ses décisions. Beaucoup de paroles, peu d’actes. Sans doute et Louise Michel elle-même l’écrira. Pourtant « même un gouvernement normal, qui reprend un appareil existant, ne peut être jugé sur les résultats obtenus en si peu de temps. Or la Commune n’était pas un gouvernement normal, elle était quelque chose de totalement inédit : elle ne trouva pas un appareil d’Etat prêt à fonctionner, elle dut créer ou plutôt improviser le sien propre », j’ajouterai, sous la menace des canons versaillais.

Une république fédérale de villes
Soulignons la naïveté de la Commune qui ne veut pas se servir des réserves de la Banque de France alors que Thiers en use abondamment. Lui a reconstitué ses forces avec des troupes venant de Bretagne et de Normandie, il refuse tout compromis, la Commune connaît déjà l’issue des combats. Elle s’organise néanmoins et exige « une république fédérale de villes et de municipalités libres ». Haffner établit un lien audacieux avec la conception libérale de Tocqueville, « c’est […] dans la commune que réside la force des peuples libres ».
Thiers est le responsable de la guerre civile qui débute le 2 avril, il reçoit l’appui de Bismarck menant un double jeu. Certes, celui-ci laisse les vivres, le courrier et des personnes circuler sur les lignes de front nord et est de Paris, mais il libère suffisamment de prisonniers pour venir en aide au gouvernement de Versailles. La cruauté des troupes versaillaises nous est connue. Dans tout texte sur la Semaine sanglante, certains passages sont particulièrement émouvants, celui consacré à la mort de Delescluze en fait partie. Aujourd’hui, personne ne défend le massacre. Quelques illuminés ont mené un combat ridicule au Conseil de Paris au printemps 2021, une forme avérée de guignolade. Haffner relève que bien des thèmes forts de la Commune se sont plus ou moins intégrés dans la vie du pays comme la sécularisation de l’enseignement. Elle connut une récupération par les bolcheviks alors qu’elle ne peut être l’inspiratrice de ce régime qui massacra Cronstadt le 18 mars 1921.

Francis Pian

La Commune de Paris, Sebastian Haffner. Éditions de Fallois et Europolis, 2019




Source: Monde-libertaire.fr