Janvier 7, 2023
Par Le Monde Libertaire
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« A mauvaise paye, mauvais travail »

Un peu oublié, le camarade Émile Pouget. Et pourtant, il fut rédacteur du journal Le Père Peinard, ami de Louise Michel, secrétaire général adjoint de la CGT et coauteur de la Charte d’Amiens, mais surtout promoteur du concept de sabotage notamment dans sa brochure Le sabotage publiée en 1910 et réédité chez Nada.

Victor Cachard, étudiant chercheur en philosophie puis en histoire des résistances aux techniques et techniques des résistances, nous propose deux ouvrages consacrés à ce thème et à ce militant. Le premier a pour titre Histoire du sabotage, le tome I traite des traîne-savates aux briseurs de machines. Le second, Émile Pouget et la révolution par le sabotage présente une rapide biographie de Pouget et une sélection particulièrement intelligente et pertinente des textes préconisant le sabotage. Tous deux publiés chez Editions Libre en 2022.

Signalons que l’émission Au fil des pages reçoit Victor Cauchard pour un entretien sur ces deux livres et l’ébauche du tome II de l’Histoire du sabotage, sur Radio libertaire 89.4 et sur le site de la radio en direct ou en podcast, mercredi 11 janvier 2023 de 17 h à 18 h 30. On vous attend avec plaisir !!

De quoi s’agit-il lorsqu’on parle de sabotage ? Destruction des machines ? Sabot dans l’engrenage ? Tire-au-flanc qui baisse les cadences ? En fait, le sabotage s’inscrit dans une longue tradition de luttes au sein du monde ouvrier, un usage défensif par les ouvrières et ouvriers surmenés. Contrairement à une approche caricaturale, il n’est pas l’expression d’une révolte, feu de paille, mais d’un processus révolutionnaire. Pouget poursuivi par les infâmes lois scélérates à visée anti anarchistes (cf Des idées et des luttes, 25 juillet 2021, Ennemis d’État), se réfugie à Londres en 1894 et il prend connaissance d’une technique écossaise, le ca’canny, vas-y doucement.

Ca’canny !!
De retour en France, il considère que « l’idée du sabotage ne se résume pas à une critique des machines, mais plutôt dans la condamnation du travail humain, tel qu’il est valorisé par les capitalistes. » Le mot apparaît pour la première fois dans son journal La Sociale en 1896, cette tactique d’aller lentement se traduit dans la célèbre formule « A mauvaise paye, mauvais travail ». Encore une fois, les militants d’aujourd’hui peuvent se nourrir des réflexions des militants de ces années de luttes farouches, certains textes dans la dénonciation des conditions de travail, de surmenage sont d’une totale actualité.

Trois étapes se dessinent. Tout d’abord, le sabotage doit devenir la tactique syndicale (1886-1904) remplaçant le terrorisme. Dans un deuxième temps, il s’agit de dérégler le système économique en s’attaquant à la chaîne de production et enfin de saboter l’institution militaire dans une démarche pacifiste surtout à partir des années 1910. Troisième temps, ces actions n’ont de sens que si elles participent à une prise de conscience de la classe ouvrière avec comme perspective la grève générale et la révolution sociale.

Grève générale et révolution sociale
Certains textes font songer à la cadence imposée par les machines si bien décrite par Simone Weil dans La condition ouvrière ou par Emile Verhaeren dans Les Villes tentaculaires. Soulignons la dureté des conditions de travail des « demoiselles du téléphone ».

Lorsque la CGT décide en 1897 au congrès de Toulouse d’intégrer dans les moyens de lutte le boycottage et le sabottage – auquel Pouget volontairement ajoute un « t », il faut noter la qualité de l’argumentation de la commission qui défend cette thèse. Pour l’organisation, il s’agit de se distinguer des mœurs des politiciens et de donner à cette classe ouvrière les moyens d’agir et de remplacer la grève au coup par coup peu efficace dans le temps et coûteuse pour les grévistes. Le sabotage par sa souplesse permet de s’adapter aux conditions de lutte en fonction des entreprises.

Les menaces d’un conflit européen puis mondial se profilent et un certain nombre de militants, notamment de la Fédération communiste anarchiste, tentent de saboter la mobilisation, les transports, les communications. Je renvoie, comme l’auteur, à l’ouvrage de Guillaume Davranche Trop jeunes pour mourir.

Victor Cachard nous livre des documents passionnants sur l’état d’esprit des militants et de Pouget qui reprend dans La Voix du peuple, des exemples probants de succès de ces actions comme celle des coiffeurs. D’autres détaillent les méthodes de sabotage, évidemment inopérantes de nos jours.

Nous demanderons à Victor Cachard si le tome II porte sur l’échec du sabotage ou si d’autres situations de domination et d’exploitation ne peuvent pas, mutatis mutandis, faire écho à ce concept de lutte des démunis à qui s’adressait Émile Pouget dans son Père Peinard.

Francis Pian

Histoire du sabotage, tome 1. Des traînes-savates aux briseurs de machines. Victor Cachard. Éditions Libre 2022. 313 pages.
Émile Pouget et la révolution par le sabotage, recueil de textes d’Émile Pouget parVictor Cachard
Editions LIBRE, 2022. 200 pages
Trop jeunes pour mourir, Guillaume Davranche. Ed. L’Insomniaque et Libertalia, 2014; 544 pages
Le sabotage, Émile Pouget. Ed. Nada, 2016. 144 pages.




Source: Monde-libertaire.fr