Janvier 14, 2023
Par Le Monde Libertaire
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Dans la rue, la vie !

Tout lieu de vie devient objet d’étude historique. Il en est ainsi de la rue. Nous sommes sortis depuis de nombreuses années de l’histoire bataille pour appréhender, sous l’angle historique, les sentiments, les odeurs, les inconnus, les espaces, même le silence. Une équipe d’historiennes et d’historiens porte son attention sur un espace qui regroupe ces thèmes évoqués dans un bel ouvrage intitulé Histoire de la rue de l’Antiquité à nos jours publié chez Tallandier.

La rue est par excellence, symbole de l’espace urbain. Elle concourt depuis l’origine de la ville à sa structure, à sa définition, à sa vie. Qui est la rue ? Tiens, on en parle comme d’une personne. Un côté Léon Paul Fargue, Le Piéton de Paris, par excellence.

Danielle Tartakowsky guide les travaux de ces spécialistes, de l’Antiquité à nos jours, un peu comme une promenade dans la ville au gré des rues. Pourtant celles-ci sont peu observées par leurs acteurs, notamment les passants. Demandez à vos connaissances si elles lèvent les yeux pour regarder les façades, si elles connaissent les noms des voies, les évènements qui s’y sont déroulés. C’est très rare pour ces personnes pressées.

La rue constitue un objet politique, « un espace éminemment public, accessible à tous, disponible pour de multiples usages qui varient dans le temps – temps quotidien ou festif, diurne ou nocturne. Elle y prétend durablement ». Elle « s’affirme comme un espace de socialisation populaire, distinct de celui des élites, porteur d’un imaginaire susceptible d’assigner une identité qui distingue ou stigmatise ceux qui la peuplent ». Cette approche de la rue se retrouve dans les moments populaires forts. Le peuple investit la rue, le pouvoir l’en chasse, lui refuse cet espace d’expression et cela depuis l’Antiquité. La barricade est le point d’orgueil de la possession de la ville par le peuple. En bloquant la circulation, il montre qu’il peut en devenir le maître, au moins un temps.

Un espace de socialisation populaire
C’est à une promenade que le lecteur doit se préparer.
Dans l’Antiquité, il sera surpris par la modernité des techniques, la précision de la règlementation due au droit romain. L’iconographie invite à flâner au gré des échoppes, des immeubles, tout autour de la Méditerranée. C’est avec un certain sourire que nous venons à Paris avec ses embarras, déjà ! durant tout le Moyen-Age. Cette confusion va régner jusqu’au 19e siècle.

Bien sûr l’insécurité est une réalité et les forces de police insuffisantes sont complétées par celles des marchands. Petit à petit, le pouvoir royal s’impose en France urbaine en remodelant l’urbanisme, voire l’architecture, en octroyant des franchises, en renforçant cette sécurité notamment via l’éclairage public. On cache les pauvres, on quadrille la ville, les mouches (les mouchards de Sartine pullulent sous Louis XV), on ratisse les reines de la rue, les prostituées.

Vous apprécierez le 19e siècle, celui des journées révolutionnaires de 1789 à 1871, la Barricade, cette machine à produire le peuple. Les enterrements deviennent des enjeux politiques, celui civil du comédien Talma, du journaliste Victor Noir. En cas d’échauffourée, le pouvoir fait appel à la troupe. Il faudra attendre 1909 et la grande protestation contre l’exécution de Franscisco Ferrer, le pédagogue libertaire pour qu’une organisation politique dispose de son propre service d’ordre. Dans Le Libertaire, l’appel à la rue s’affirme : « Le peuple des faubourgs était descendu et avait repris possession de la rue, sa propriété. Hier Paris, le généreux Paris des grands mouvements d’émancipation, le Paris du droit, de la justice, de la liberté, a repris possession de son domaine. »

La Barricade, la machine à produire le peuple
La ville des années 1950 s’ouvre à la circulation des automobiles. L’affiche du film de Jacques Tati, Trafic traduit bien l’enjeu. Les conflits entre la préservation des espaces anciens et la circulation à tout prix explosent dans les grandes villes et les séquelles sont irréversibles à Marseille, Lyon, Lille, Paris, c’est un peu la mort de la rue qui n’est plus espace de coexistence. Le Corbusier sévit. Les villes nouvelles surgissent, l’urbanisme sur dalle. Dans les années 1970, la rue revient, des projets Pompidou sont abandonnés, Paris l’a échappé belle !! La question est bien celle de la réappropriation de la rue, de la ville par les habitants. Henri Lefebvre le clame haut et fort dans son livre Le droit à la ville. Les collectifs se constituent. C’est particulièrement intéressant de parcourir, sur les 70 dernières années, ces évolutions, d’en mesurer les effets, les échecs et parfois les drames. Pourtant il faut encore inventer, le combat ne peut être achevé car la ville contient en permanence ses problématiques.
La rue est à qui ? Aux artistes dans le 13e arrondissement, aux exclus, aux « cachés » ? Peut-on créer des quartiers avec des « rues entre soi » ? l’urbanisation progresse dans tout le pays et ce ne sont pas les quelques citadins qui tentent la campagne pour cause de covid qui changent la donne. Voulons-nous des villes verticales ou au contraire des lotissements en ville avec des maisons individuelles ? Comment vivre cette extension des métropoles ? Avec les RER ? Quels repères avec ces rues qui deviennent routes et ne scandent pas l’espace.

« Parce que la rue ne se résume pas à la voie, qu’elle ne peut être appréhendée que par la multiplicité de ses usages, qui, souvent, sont contradictoires », nous devons intervenir dans ces débats déterminants pour tous les habitants.

La rue est à tous. Voilà un bel outil pour en débattre.

Francis Pian

Histoire de la rue de l’Antiquité à nos jours. Sous la direction de Danielle Tartakowsky. Joël Cornette, Emmanuel Fureix, Claude Gauvard, Catherine Saliou. Ed. Tallandier, 2022




Source: Monde-libertaire.fr