Juillet 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
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En joue, feu !!

Fourmies, le 1er mai 1891, devenue Fourmies la Rouge depuis cette fin d’après-midi où tout a basculé. La troupe, ceux du 84ème et du 145ème, ne réagit pas comme ceux du 18 mars 1871 à Montmartre ou ceux du 17ème dans le Languedoc. La troupe obéit et tire sur les ouvriers, le peuple. La veille, les industriels du Nord avaient lancé un appel au travail et prenaient l’engagement « d’honneur de se défendre collectivement, solidairement et pécuniairement dans la guerre injustifiable et imméritée qu’on veut leur déclarer ; […] contre les théories révolutionnaires de quelques meneurs ». Le 1er mai, tout le monde doit travailler et obéir. La bande dessinée historique que nous livre Alex W.Inker revient sur cette journée dont les neufs morts deviendront les martyrs de la classe ouvrière du Nord.

Une couverture symbole

La couverture préfigure bien les enjeux. Une jeune ouvrière, un bouquet d’aubépine dans les bras, l’aubépine, vous savez, la fleur du monde des travailleurs et non le muguet. Un drapeau rouge et noir, les couleurs choisies par le dessinateur, symbole en soi. Un peuple « armé » de rameaux de mai et de bâtons. En face, sept fusils, des Lebels redoutables pour tuer, de vraies armes de guerre, équipés de baïonnettes. Au sol, les pavés du Nord. Nous sommes à Fourmies, le 1er mai 1891. Tournons la couverture. Sur la page de gauche, un appel aux ouvriers, les revendications : la journée de huit heures, les caisses de retraites, une bourse du travail puis l’annonce d’une fête familiale, des invitations au théâtre. En face, une déclaration des industriels, un appel à une guerre de classes contre les ouvriers.

Alex W.Inker dédicace ce livre aux morts de Fourmies mais aussi « à tous les exploités ».

Le trait est noir et rouge dans ce paysage urbain du Nord. Quatre heures du matin, une jeune ouvrière se lève, s’habille, se prépare à rejoindre ses amis pour appeler à l’arrêt du travail le 1er mai et défendre les revendications du mouvement ouvrier dans la langue rude et chaleureuse du Nord, celle des Chtis. Tout devient symbole. Les rues ternes et tristes, le poing levé, le petit matin brumeux, le soleil rouge se lève à l’horizon sur les usines et les cheminées fumantes. Qui reste dans la rue pour manifester ? Qui rentre dans les usines pour travailler ? « Il faut prouver notre union ! Il faut fêter avec union, calme et dignité le 1er mai ! » Difficile confrontation !! « C’est huit heures qu’il nous faut ! »
Les appels aux ouvriers sont entendus dans certaines filatures aux conditions de travail éprouvantes. La violence policière se manifeste, la lente prise de conscience des habitants outrés par cette répression, les arrestations arbitraires. Mais les troupes républicaines sont aux ordres de la bourgeoisie du Nord tout comme les élus de droite. Cette même bourgeoisie, les buses en argot du Nord, affiche un mépris sordide envers le peuple. « C’est de la graine de canaille ou pire, d’anarchiste ! », plutôt flatteur !! « Cette misère, c’est d’un ennui ! » soupire une bourgeoise.

Neuf morts pour vivre dignement

Les meneurs des manifestations de la matinée ont été arrêtés. On parle de leur libération vers 17 h. Une rumeur qui permet de faire venir la troupe par le train. Elle arrive, elle débarque… Illusion des ouvriers qui croient dans la solidarité de ces hommes qui les connaissent, les fréquentent. Mais la manipulation mentale des « bidasses » est assurée par quelques tristes sires affirmant que les revendications ouvrières sont impulsées par les « boches ». Vers 17 h, la gendarmerie charge au sabre le peuple, femmes, enfants, vieux travailleurs, ouvriers. Ceux-ci se rassemblent chantant la Carmagnole, derrière le drapeau tricolore, une foule s’avance, des symboles révolutionnaires en ces temps. En face, la bêtise dans le regard, les fusils s’abaissent, un officier ordonne : « Baïonnettes ! En avant ! Feu ! ». Neuf morts à Fourmies, le 1er mai 1891. Neuf morts au milieu de tous ceux qui demandaient à vivre dignement.

Francis Pian

Fourmies la Rouge,Alex W.Inker. Ed. Sarbacane, 2021




Source: Monde-libertaire.fr