Janvier 21, 2023
Par Le Monde Libertaire
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« Edifier avec toutes les garanties de solidité »

Dans la famille Henry, qui cherchez-vous ? Le père Fortuné Henry ? Il fut membre de la Commune de Paris, réfugié en Espagne après la Semaine sanglante pour rentrer en 1880. Le frère Emile Henry ? Anarchiste, il est accusé et condamné à mort, guillotiné pour plusieurs attentats dont celui du commissariat de la rue des Bons-enfants à Paris.
Et si vous vous intéressiez à Fortuné Henry, l’autre frère, même prénom que le père, fort en gueule, militant farouche, défenseur de Ravachol, mais aussi initiateur de la communauté libertaire d’Aiglemont dans les Ardennes et syndicaliste ardent.

Dominique Petit nous propose une biographie passionnante et très précise de ce militant, Fortuné Henry et la colonie libertaire d’Aiglemont avec en sous-titre De la propagande pour Ravachol au syndicalisme révolutionnaire, ouvrage en coédition Éditions Noir et Rouge et Terres ardennaises en 2023.
Pourquoi si précise ? Tout simplement parce que Dominique Petit a eu accès notamment aux archives de la Préfecture de police de Paris. Vous relèverez les notes rédigées par les indicateurs qui pistent Fortuné comme un gibier, les suspicions des commissaires, les appréhensions des magistrats tant l’État et la bourgeoisie étaient inquiets des actions de ce personnage.

« Ravachol, anarchiste ? Parfaitement ! ».
Il débute son activité militante comme rédacteur au journal Le Parti ouvrier où il dénonce les conditions de travail dans les usines. Dès 1890, il s’affiche comme anarchiste et soutient l’affranchissement de la femme en des temps où ce n’était toujours la priorité au sein du monde ouvrier. Il participe à des conférences avec Sébastien Faure notamment dans la région lyonnaise. Mais l’affaire Ravachol va mobiliser son énergie, sa faconde, car il parle avec vigueur, défendant l’action directe. Après 1892, il multiplie les meetings, édite une brochure « Ravachol, anarchiste ? Parfaitement ! ». Les magistrats hésitent à le poursuivre car il sait jouer avec la procédure et ce serait lui donner une tribune. Attention nous sommes avant l’adoption des lois scélérates de 1893-1894 qui condamnent sans vraiment juger les anarchistes (voir Chronique Des idées et des luttes, 25 juillet 2021). Il sera condamné à deux ans de prison à Clairvaux. Un drame se déroule en 1894, son frère est l’auteur de plusieurs attentats, il sera jugé et condamné. Fortuné n’a rien pu faire pour l’en empêcher.

Une colonie libertaire, L’Essai
Libéré, il se cherche, développe les contacts dans les Ardennes à forte présence ouvrière, à Nouzon, dans la vallée de la Meuse et installe une colonie libertaire, L’Essai, à Aiglemont. Dans une démarche éducationniste, pour lui, il est nécessaire « par l’installation d’une bibliothèque sérieuse et d’une université populaire, par des conférences les plus nombreuses possible, de faire l’éducation et la conquête de populations qui ne demandent que cela. Rayonner, en somme, le plus possible et non plus bâtir sur le sable, mais édifier avec toutes les garanties de solidité ».

Il multiplie les annonces dans Le Libertaire, L’Aurore, il sollicite des fonds, accueille les premiers colons, des familles. Communication originale, il diffuse des cartes postales à fort tirage. Les difficultés sont réelles, liées aux individus, à l’histoire personnelle. Fortuné Henry est plutôt solitaire et autoritaire dans sa prise de décision, le collectif laisse à désirer. Certes, les réalisations sont manifestes mais le climat au sein de la colonie est plutôt morose, les départs se succèdent. En 1905, Fortuné passe à autre chose : le syndicalisme ardennais.

Priorité aux syndicats
La fédération socialiste emmenée par Jean-Baptiste Clément regroupe syndicats et organisations politiques, mais les premiers doivent se plier aux consignes des seconds. Fortuné refuse cette logique, lance un journal Le Cubilot et édite des brochures, les Publications périodiques de la colonie communiste d’Aiglemont (Ardennes). Pour lui, L’Essai est la base de diffusion politique, ainsi Le Cubilot a un réel succès, c’est un journal économique, loin des politiciens. Fortuné signe ses articles Jean Prolo, les syndicats le suivent, les patrons attaquent. Ce journal sera le fer de lance des grèves de la métallurgie. En 1907 se crée l’Union des syndicats des Ardennes, dans la logique de l’indépendance syndicale, de la CGT, la bourgeoisie panique. Elle panique d’autant plus qu’une grève générale est organisée à Revin. Le soutien des travailleurs de l’ensemble des Ardennes est à noter. Vous lirez tout le déroulement du conflit avec les articles odieux de la presse de droite, méprisante à l’égard des ouvriers. Quatre mois de grève.

Le Cubilot tombera pour des articles antimilitaristes. En 1909, c’est la fin de L’Essai. Fortuné s’installe comme imprimeur à Saint-Maur-des-Fossés en région parisienne, intègre la CGT, développe le concept de grève intermittente. Après 1912, Il sort de l’histoire du mouvement ouvrier. C’est l’emballement lié au conflit mondial, les idées et les individus sont déboussolés, y compris dans le milieu anarchiste.
Comme le souligne Dominique Petit, Fortuné « fut le symbole d’une époque, comme il le fut durant toute sa vie militante, emporté par son désir d’accélérer l’arrivée du grand soir ». Indéniablement un personnage par la richesse de sa vie, de ses engagements, un livre passionnant pour mesurer les difficultés dans la construction d’une colonie alternative et le courage des militants de cette époque.

Francis Pian

Fortuné Henry et la colonie libertaire d’Aiglemont. De la propagande pour Ravachol au syndicalisme révolutionnaire. Dominique Petit. Coédition Éditions Rouge et Noir, Terres Ardennaises, 2023




Source: Monde-libertaire.fr