Décembre 3, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Écrire au nom des nôtres !

Écrire. Pour le témoignage ? Pour sa descendance ? Pour se remémorer sa vie ? Ou simplement pour le plaisir d’écrire ? Comment le « je » de l’auteur traduit le « nous » du collectif. Éliane Le Port, dans son livre, Écrire sa vie, devenir auteur publié aux éditions EHESS, s’appuie sur sa vie de fille d’ouvriers pour interroger les livres issus du monde ouvrier. « J’ai été imprégnée de leurs conversations sur le travail à l’usine, les gratifications et les difficultés engendrées par leurs engagements militants, les prises de parole dans l’espace professionnel, les ambiances au boulot, les relations de travail parasitées par des « chefs-flics ». »

Tout au long du XIXe et du XXe siècles, des ouvriers et des ouvrières ont écrit sur leurs environnements professionnels, sociaux, politiques et intimes, faisant ainsi perdurer une tradition de l’écriture prolétarienne. Ce livre retrace cette expérience à partir de l’étude des publications d’une centaine d’auteurs. Éliane Le Port cherche à « comprendre comment ils fabriquent et diffusent de l’écrit, et quelle figure […] ils construisent dans et par l’écriture ».

« Par l’analyse de cette pratique culturelle et sociale en milieu ouvrier, il s’agit de restituer les manières d’écrire à partir d’expériences de travail et d’éclairer l’ensemble du processus de production d’un témoignage », le témoignage ouvrier depuis 1945.

Ceux qui, nés peuple…
Les ouvriers-écrivains veulent dire, se dire et interpeller le lecteur sur les conditions de vie, de travail. Faire acte de mémoire mais aussi acte d‘existence. Ils sont capables d’écrire ! On retrouve cette passion chez les prisonniers de guerre et les déportés (cf Sylvain Vergara, Les chemins de l’aube, Ed. Ampelos, 2022) [<a title="Présentation dans l’émission Au fil des pages sur Radio libertaire, le 26 octobre 2022″ class=”notebdp”>note] . Autre point commun, l’importance de l’acte d’écrire par des sans-grades. On y retrouve l’authenticité du vécu. Michel Ragon dans son livre Les écrivains du peuple insiste sur ce point : « J’ai déjà dit le parti pris de mon témoignage : réunir ceux qui, nés peuple, le sont restés dans leur œuvre », s’appuyant sur l’œuvre d’Henri Poulaille.

Pour nombre d’entre eux, transparaît l’intense regret d’avoir dû quitter l’école trop jeunes où ils ont souvent un net intérêt pour les matières littéraires. Ils cherchent à se constituer une culture, parfois comme une revanche. Ils sont souvent ouvriers professionnels disposant d’un savoir-faire comme les ouvriers du XIXe siècle. Ils profitent de la mobilité professionnelle, une reconversion. L’action militante motive le passage à l’écrit. Combien ont écrit des centaines de pages de rapports, de tracts, de discours avant de passer au livre ? L’aboutissement est souvent de quitter l’usine, l’atelier mais peut-on quitter sa classe sociale ? D’autres deviendront des responsables syndicaux comme Jeannette Laot.

Le livre d’Éliane Le Port nous offre quantité d’extraits, de synthèse pour appuyer les propos plus théoriques de l’auteur. Comme l’émouvant témoignage d’Aurélie Lopez, soudeuse, atteinte d’une sclérose en plaques.

De la lecture à l’écriture
Revenons sur cette difficulté pour le monde ouvrier d’accéder à la culture. La plupart des témoins soulignent comme une fureur de lire, « une volonté de rattraper le temps perdu, marqueur à la fois de leur courte scolarité et d’une culture livresque dont ils sont dénués ». Il y a bien sûr les incitations, les conseils des camarades, le rôle des comités d’entreprise aux bibliothèques fournies, celles des communes. Mais comme autodidacte, Michel Ragon s’interrogeait sur l’ordre de lecture et sans conseil, sans guide au départ, il lit par ordre alphabétique. L’intellectuel Sartre s’est moqué de cette démarche, elle en vaut bien une autre selon Ragon.

Un ouvrier, Jean-Pierre Lavaray, explique : « Voilà, j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu, et puis à force de lire, on écrit. »
Cette volonté d’écrire conduit à prendre des notes. Partout, en réunion, dans un coin de l’atelier au point de surprendre les copains, les gars de l’usine. Et puis, un jour on se retrouve comme Michel Donati « pour lutter contre une éventuelle déprime, j’ai trouvé le remède : écrire. […] Peu importe l’orthographe. L’essentiel, c’est de libérer sa tête, d’être à l’écoute des autres, de ne pas voir honte de se laisser envahir par ses rêves. »

Francis Pian

Écrire sa vie, devenir auteur, Éliane Le Port. Ed. EHESS, 2022

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Source: Monde-libertaire.fr