Juin 25, 2022
Par Le Monde Libertaire
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L’épanouissement de l’individu, la nécessité d’éduquer

Curieux livre que ce Dictionnaire de l’anarchie attribué à André Girard et publié par les éditions Honoré Champion. En effet, celui-ci ne l’a jamais conçu comme tel, il s’agit d’une sélection d’articles extraits du Dictionnaire journal de Maurice Lachâtre.

Aujourd’hui, les deux auteurs sont très peu connus. Maurice Lachâtre, un libraire-éditeur familier de 1848 et de la Commune de Paris, propose à un certain Jean Grave de collaborer avec lui. Jean Grave, en 1895, est déjà connu. A la demande d’Elisée Reclus, il prend en charge La Révolte. Il publie La société mourante et L’anarchie. Il présente André Girard à Lachâtre qui lui demande de travailler sur le Dictionnaire-journal, une actualisation permanente du Dictionnaire universel.

Les articles traitent de l’actualité nationale, l’édification de la Tour Eiffel, et internationale, le procès des anarchistes de Chicago en 1887. André Girard participe par des articles portant notamment sur l’individualisme pour illustrer la « conception anarchiste-communiste ». Son goût pour la discussion théorique se retrouve dans les articles éducation, autorité paternelle. Un texte particulièrement précis traite de la Verrerie ouvrière, cette entreprise autogérée que ses ouvriers créent en 1896 après la célèbre grève de Carmaux. Plus tard, il développe des thèmes chers à l’anarchisme émancipateur et éducationnel tels que la morale, la grève générale, la coopération, l’anarchie. Son goût et son talent pour la musique le conduisent à écrire l’article musique antique.


L’anarchisme émancipateur et éducationnel

En parallèle, André Girard collabore à L’action sociale de Bernard Lazare, au Libertaire de Sébastien Faure, évidemment aux Temps modernes de Jean Grave. C’est sans compter les publications pédagogiques et à destination des enfants. Il est très soucieux de l’épanouissement de l’individu, de la nécessité d’éduquer, d’organiser des coopératives libertaires comme « le Cinéma du Peuple ».

Après l’affaire de la bande à Bonnot qu’il désapprouvait, André Girard fait partie de ceux qui souhaitent la constitution d’une fédération regroupant tous les groupes communistes libertaires. En 1914, il collabore à La Bataille syndicaliste, sans adhérer à la thèse de la défense nationale. Correcteur typographe, il collabore à La Vie ouvrière de la CGT. Il décède le 7 avril 1942.

Sa vision de l’anarchie : « le mot anarchie signifie proprement : absence de commandement. Longtemps ce mot est demeuré synonyme de désordre, de confusion, de chaos. Cette acception dérivée provient de ce que, de tout temps, l’on a cru à la nécessité d’un commandement, d’un gouvernement pour empêcher l’humanité de se ruer dans le désordre. […] Il appartient à Proudhon et contemporainement à lui, à Belegarrigue et à Déjacques d’avoir rendu à ce mot sa véritable acception. » Il marque sa différence avec l’action violente. « La conception anarchiste, c’est-à-dire la conception d’un état social où tout s’organise sans l’intervention d’une autorité, par le moyen de la libre entente entre les membres de la société, n’a rien de commun avec des manifestations de révolte contre l’état social présent. » Dans sa démarche, son style d’écriture, André Girard explique, argumente, ne fait jamais preuve d’agressivité. C’est un militant de la cause et pour cela, il expose ses thèses. Une fois de plus, comme je me plais souvent à le souligner, le lecteur goûtera la qualité d’expression d’un ouvrier, en l’espèce d’un correcteur-typographe.

« La morale, une affaire d’éducation »
Comme c’est le propre d’un dictionnaire, ce même lecteur se promènera au fil des pages, au hasard de ses centres d’intérêt. Par exemple, la morale : « la morale est plutôt une affaire d’éducation qu’une affaire de police et de coercition. Dès lors que devient l’utilité de tout cet arsenal de lois, de décrets, de règlements de toutes sortes, de tout ce personnel policier et judiciaire, en un mot, de tout cet édifice administratif et juridique si chèrement entretenu de nos deniers et qui pèse lourdement sur nous tous ? » Une question d’une belle actualité !! Vous goûterez aussi la dénonciation de l’État.
Le thème de la grève générale était particulièrement sensible à cette époque. Il ne s’agit pas d’obtenir de simples augmentations de salaires, d’adaptations du temps de travail. Au contraire, « La grève générale doit viser plus haut et plus loin. Elle doit poursuivre l’affranchissement définitif du prolétariat, par la suppression du salariat ».
André Girard se positionne farouchement contre la guerre. « L’honneur du drapeau n’est que le paravent derrière lequel se complotent [des] entreprises criminelles. Leur résultat se traduit par des émissions de valeurs financières qui enrichissent les spéculateurs et par une augmentation fantastiquement croissante du nombre de fonctionnaires ».
L’article Liberté est un des plus beaux, « Le mot liberté est peut-être un de ceux qui renferment en soi la plus magique puissance. […] Liberté de pensée, liberté de parole, liberté d’action, tel est le fond de toutes les revendications dans le passé et dans le présent. […] C’est que la liberté est le but même de la nature. La liberté, c’est l’affirmation de sa propre individualité, c’est la condition du développement de l’être, c’est-à-dire de l’accomplissement de sa destinée. »

Francis Pian

Dictionnaire de l’anarchie, André Girard. Ed. Honoré Champion, 2021




Source: Monde-libertaire.fr