Octobre 16, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Du sang sur du sel

Le drame d’Aigues-Mortes a déjà fait l’objet d’une chronique dans Des idées et des luttes (15 août 2021) en présentant le livre de Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens, Aigues-Mortes, 17 août 1893. Aujourd’hui nous proposons un impressionnant album De sel et de sang conçu par Fred Paronuzzi et Vincent Djinda, publié par les éditions Les arènes BD. Un drame, oui. Pendant plusieurs jours une chasse aux italiens est organisée dans les rues et les alentours d’Aigues-Mortes, une ville endormie entourée de marais salants. Les ouvriers français, les trimards soutenus par les habitants et la bourgeoisie locale font éclater leur rage, leur haine de l’étranger, du « rital », du « christo ». L’album est à la mémoire des dix morts de cette tuerie qui restera impunie.

Le dessin vibre de la chaleur implacable sur les marais en août 1893. La lumière éclate sur la blancheur du sel, les hommes travaillent dur, quelques mots laissent croire à une humanité dans leurs relations mais la tension est palpable. Les vignettes sans texte annoncent le drame dans la dureté du sel. Il faut ramener celui-ci en tas à perte de vue. Les hommes se tendent dans la souffrance, vous verrez les visages crispés. Les Français, les Piémontais se supportent à peine. La Compagnie des Salins du Midi joue de cette opposition pour dresser les misères des uns contre les autres. Un rien, une étincelle et la bagarre éclate. Une provocation partagée, une bousculade, un tonneau d’eau polluée par une chemise couverte de sueur et de sel. La rage, c’est la goutte d’eau et les trimards qui n’avaient pas la même énergie au travail en voulaient aux italiens. Ça cogne, les gourdins, les insultes. Comment arrêter un groupe en délire ?

Et la rixe éclate !
En parallèle, d’autres pages montrent une bourgeoisie compassée, ignorante et méprisante à l’égard de ces ouvriers surexploités. Le discours dominateur. Les dessins illustrent parfaitement les atmosphères antagonistes.
Dans les marais puis les rues, les visages sont déformés de haine. Un côté animal, carnivore dans la chasse à l’italien, à l’ours. « Il n’y aura plus de retour en arrière possible. L’italien est devenu un animal enragé à abattre. Sans état d’âme. » La ville se met à gronder.

Les autorités municipales sont dépassées. Les pages où le maire constate de son balcon la folie des hommes révèlent qu’aucune force publique n’est présente en nombre. Le préfet vient et se contente de demander le départ des Italiens qui prennent le travail des Français. Une forme d’impunité protège les assaillants. Les vignettes par leur teinte traduisent la montée vers le massacre, elles se teignent progressivement de rouge sang, tout comme un tas de sel qui scande les scènes de la tragédie, rougissant au fil des pages.

L’impunité d’un massacre
Certains habitants s’opposent et protègent les Italiens mais trop peu. Ils font l’objet d’insultes et de menaces. Pourtant eux représentent la dignité de la personne humaine. C’est la chasse la nuit « comme ils étaient terribles et laids, ces visages à la lumière des torches. »

Un point à noter, les slogans de la foule, outre l’aspect xénophobe, font référence à un autre drame ouvrier, Fourmies, à des revendications, des références du mouvement ouvrier. On est loin de l’internationalisme prolétarien. Déjà à Marseille en 1881, une telle chasse fut organisée dans les mêmes conditions.

Les scènes de la curée sont épouvantables, les quelques gendarmes présents sont dépassés. La bourgeoisie locale refuse l’accès à son jardin pour éviter la tuerie. La veulerie des pouvoirs publics est au zénith. Les piémontais survivants partiront par le train. En France, on veut oublier, jeter un voile pudique. A telle enseigne que les initiateurs du massacre avouant leurs crimes seront, dans un souci d’apaisement (sic), acquittés. Comme un responsable était nécessaire, le maire fut destitué. Puis, l’amnésie générale fonctionne.

Il faudra attendre 1993 et le livre d’Enzo Barnaba, Le Sang des marais pour que les historiens se mobilisent.

Aigues-Mortes et ses habitants restent discrets…

Francis Pian

De sel et de sang,Fred Paronuzzi et Vincent Djinda. Ed. Les Arènes BD, 2022

Le massacre des Italiens, Aigues-Mortes, 17 août 1893, Gérard Noiriel . Ed. Pluriel, 2020

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Source: Monde-libertaire.fr