Août 7, 2022
Par Le Monde Libertaire
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La Commune en « gueule et trogne »

Tristan Corbière. Qui connaît aujourd’hui ce poète présenté comme maudit par Verlaine dans sa plaquette les Poètes maudits ? « Il faudrait, disait-il, rééditer cette œuvre unique, les Amours jaunes, où Villon et Piron se complairaient à voir un rival souvent heureux, et les illustres d’entre les poètes contemporains un maître à leur taille, au moins ». Quelques érudits donnent, dans une revue éditée par les éditions Classiques Garnier, les Cahiers Tristan Corbière, le goût et l’envie de découvrir cet artiste, poète, caricaturiste, marin, passionné de mer, breton dans l’âme. La première impression que le lecteur de Tristan Corbière éprouve, est de la surprise, la seconde de l’inquiétude.

Une fascinante réapparition
Voilà qui peut donner matière à lecture pour des passionnés de littérature et souvent nous avons songé à donner des extraits de ses œuvres. Mais ce qui retient notre attention, ce fut l’annonce d’une découverte des plus rares, des plus étonnantes de documents considérés comme disparus et publiés dans le numéro 4 de cette revue parue en 2022 intitulée Repolitiqué. Curieux néologisme édifié sur des propos de Baudelaire qui dans une lettre à un ami, se considérait comme dépolitiqué après le coup d’État du 2 décembre, désormais sans ligne, ni intérêt politique. Comme le souligne Benoît Houzé, un des coordonnateurs de ce numéro, « un poète, une littérature critique peuvent être aussi « repolitiqués », physiquement, par la force d’un évènement social, politique ou critique. Et précisément, la fantastique découverte de « l’album des Communards » de Corbière, ou plutôt des trois albums qui se cachaient en réalité derrière cette appellation, va forcément avoir, parmi d’autres effets, celui-ci sur le corpus corbérien et ses lectures. »
En effet la bibliothèque du Département d’Histoire et de Cultures de l’Université de Bologne possède les dessins exécutés par Tristan Corbière à l’occasion de la Commune de Paris. Ce sont 24 planches assemblées dans un grand album, qui contiennent des illustrations et des légendes manuscrites. Ces œuvres furent exécutées vers 1871 et Corbière avait l’intention de les vendre à des journaux, mais elles ne furent pas publiées. On les pensait même perdues, cette réapparition leur donne une aura mystérieuse et un charme indéfinissable. La revue Cahiers Tristan Corbière en assure la publication intégrale et en couleurs. Il est aussi possible de les consulter sur une bibliothèque digitale référencée dans la revue.

En réalité trois albums : le premier a pour titre Le Peuple, Souverain (quatre caricatures), le deuxième Ce bon Parti-honnête (trois caricatures) et le troisième La Commune à la barre (dix-sept caricatures) datant globalement des années 1871-1872. Comment interpréter ces documents ? Ne faisons pas de Corbière un militant révolutionnaire, adepte de la Commune, celle-ci n’est jamais célébrée et même parfois moquée. Pourtant le peuple communard, lui, répond souvent fièrement aux regards arides, une expression de Corbière, que le tribunal et peut-être l’artiste et son public posent sur lui. Ce « répondant » du peuple voulu par Corbière fait souvent de l’autre camp la cible de la satire. Il y a souvent une « bitorsion » dans l’œuvre de Corbière qui rend compte des contraires politiques.

Un peuple parisien
Ces images font écho au travail de Daumier, bien sûr, mais aussi celui de Victor Hugo, un autre écrivain-dessinateur. Songeons à la « gueule » de Gavroche. Des airs de cour des Miracles, des propos maladroits d’un peuple mal à l’aise face à une justice aux ordres des puissants. Nous sommes au lendemain de la Commune et il n’est pas de bon ton de l’évoquer positivement, il faut utiliser des détours. La prétendue pétroleuse qui souligne que l’accusation a confondu son « huile de ricin » avec du pétrole, Courbet qui s’affirme comme banal ouvrier. Le personnage le plus gouailleur est certainement Gugusse qui affronte, seul, le tribunal, ne renie rien et s’affiche comme un « vengeur », (tels les vengeurs de Belleville de Flourens), communard sans âge ni profession. Le courage de l’accusé qui se présente comme colonel, « comme tout le monde » banalisant le grade devant un juge colonel, fait rentrer l’esprit de la Commune dans un tribunal militaire versaillais.

Comment Corbière a-t-il conçu son œuvre ? Les auteurs évoquent différentes hypothèses, vous les découvrirez largement exposées dans la revue. Mais surtout les gueules, les trognes, les mains disproportionnées, les postures sont fascinantes. Elles peuvent révéler comment un enfant de la moyenne bourgeoisie percevait le peuple, elles soulignent aussi les écarts et les différences culturelles. Pour moi, elles évoquent les livres qu’Eloi Valat a consacrés à la Commune, particulièrement celui-ci intitulé Louises, les femmes de la Commune publié par les éditions Bleu autour en 2019.
Vous aimerez sans doute ce communard devant une barricade, qui s’avance, relevant ses manches et sous les mots liberté, égalité, fraternité s’exclame : « Vlà ! Qui qu’en veut… ». Un côté, « L’insurgé c’est l’homme », extrait du célèbre chant L’insurgé.

Francis Pian

Cahiers Tristan Corbière 2021 n°4. Ed. Classiques Garnier, mai 2022




Source: Monde-libertaire.fr