Avril 23, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Le règne de la bureaucratie

David Graeber qui présente l’avantage de mêler des études d’anthropologie et d’économie, nous a habitués à publier ouvrages, articles et essais décapants sur les institutions qui régissent nos vies. Son livre, Bureaucratie, part du postulat selon lequel « toute réforme pour réduire l’ingérence de l’État aura pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations et le volume total de paperasse ». L’ouvrage est en réalité constitué de plusieurs essais mis en lien qui tentent de démonter les idées reçues sur l’emprise de la bureaucratie dans le monde actuel.

Quelques questions : comment en sommes-nous arrivés dans une société libérale, soit disant porteuse d’assouplissements dans la vie administrative à multiplier les procédures et les formulaires ? Comment accepte-t-on cette paperasserie, y compris dans des secteurs comme l’Université où les enseignants supportent sans maugréer outre mesure de passer autant de temps sur des dossiers administratifs ?

Soyons clairs, l’auteur livre une remise en question de la bureaucratie dans un style décapant et original, ce qui ne signifie pas que nous devions adhérer sans mot dire à ses thèses mais il nous interroge et nous oblige à nous dire « Mais après tout, c’est vrai ! Pourquoi ? » Et derrière ce pourquoi le citoyen redevient acteur et non plus sujet.

Un libéralisme encadrant

A priori, la bureaucratie devrait être rejetée par le capitalisme et le libéralisme, opposés à l’excès de règles. Pourtant, c’est là une approche de David Graeber très influencé par sa culture anglo-saxonne, la bureaucratie est l’émanation du monde de l’entreprise. Le développement des normes techniques, de sécurité par exemple est issu des zones grises entre l’Etat et les entreprises. En pratique, l’exercice d’une liberté se traduit par quantité de normes. Il suffit de lire les textes européens (directives, règlements) pour mesurer combien le libéralisme économique est « encadrant ». De même l’administration française multiplie les textes pour favoriser la libre administration des collectivités territoriales, on ne peut plus encadrées. Par ailleurs, il est intéressant d’observer la course aux diplômes pour limiter l’accès à certaines professions.

A Graeber d’énoncer sa loi d’airain : « Toute réforme de marché, toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché, aura pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total des agents de l’État ». On peut s’interroger sur le dernier point de cette affirmation pour souligner qu’en France, l’État recrute moins mais transfère les pouvoirs et donc le pouvoir d’embaucher, aux collectivités pour le leur reprocher en parallèle.

La violence structurelle
L’absurdité de la bureaucratie a été dénoncée par de nombreux romanciers (Balzac, Kafka, Dostoïevski), dont la violence structurelle conduit les individus à accepter les dispositifs et même à les justifier alors qu’ils en sont victimes. Graeber nous interroge évidemment sur le monopole légitime de la violence par L’Etat.
Par ailleurs, il souligne les inégalités sociétales qui conduisent à ce que les faibles travaillent pour faire fonctionner le système et cherchent à comprendre « ceux qui sont en haut », ceux-ci ne faisant aucun effort pour comprendre ceux d’en bas. Cette approche ne doit pas conduire à un quelconque populisme démagogique mais plutôt à révolutionner les rapports bureaucratiques pour renouveler les rapports sociaux. Il rappelle que la gauche, dans ses différentes sensibilités, est fondée sur une critique de la bureaucratie, symbolisée en 1968 par la formule « l’imagination au pouvoir » ou encore « soyons réalistes, demandons l’impossible ». Il affirme aussi la distinction entre les horizons du possible. « Lorsqu’on vote à des élections législatives, on peut se sentir tenu de faire un choix « réaliste » ; dans une situation insurrectionnelle, en revanche, tout semble soudain possible. » Je renvoie sur ce dernier point au livre Pas pleurer de Lydie Salvayre qui a pour cadre ce qu’un autre auteur a appelé Le bref été de l’anarchie en Catalogne en 1936. Cette explosion culturelle et sociale après une insurrection exige de résister à l’effet de réalité créée par l’omniprésence de la violence structurelle. Le pouvoir dominant rend paresseux d’autant que la vie quotidienne reprend ses droits rapidement.

Un autre système ?
Graeber invite à trouver un autre système économique et une autre bureaucratie en se méfiant d’elle qui sait si bien se rendre indispensable auprès des responsables politiques.
Son approche sur la technologie et le peu d’évolution fondamentale depuis plusieurs années le conduit à considérer que les « technologies poétiques » créatrices sont bridées au profit des technologies bureaucratiques ; les impératifs administratifs seraient devenus l’objectif du développement technologique.

Un livre pour bousculer les idées et donc penser par soi-même.

Francis PIAN

David Graeber, Bureaucratie. Éditions Les liens qui libèrent, 2015. Rééd. Babelio, 2017

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Source: Monde-libertaire.fr