Juin 6, 2022
Par Le Monde Libertaire
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La casse de l’outil industriel et de la vie sociale

Et si au travers de la vie d’un club de football, nous assistions au désastre économique et social d’une ville et de sa région ?
Dans son livre Au cœur du grand déclassement, La fierté perdue de Peugeot-Sochaux, Jean Baptiste Forray développe une passionnante analyse de la mise à sac d’un groupe industriel qui compta jusqu’à 42 000 salariés sur le site de Sochaux contre 7 000 aujourd’hui.
Un seul objectif pour les tenants du pouvoir économique : faire du fric, exploiter la marque, dégager des marges de profit, se débarrasser des superflus. A quoi sert un club de foot ? Surtout lorsque la marque Peugeot veut accéder à une image de … marque ! La chargée de communication énonce ce constat, symbole du mépris de classe : « Le football, c’est un sport qui ne va pas trop avec nos valeurs. Il véhicule des valeurs populaires, alors que nous, on essaie de monter en gamme ». C’est net, c’est clair !! Peugeot sur Sochaux, c’était une famille, une conception paternaliste qui dotait la ville de stades, de salles de spectacle, d’équipements destinés aux ouvriers. Attention, pas d’illusions naïves, ne pas croire que les syndicats soient les bienvenus, tout comme les revendications trop contestatrices. Chez Peugeot, les patrons de la famille sont intouchables. Saluons le courage des syndicalistes face à la politique répressive de la direction ! L’éclatement de la famille Peugeot favorise l’arrivée d’une forme de capitalisme hystérique, la course au fric menée par Carlos Tavares, un capitaine d’industrie : « Un euro est tout à fait essentiel. Nous ne pouvons pas en perdre le moindre ». Tout un programme ! Donc, on vire le musée, le club de foot et on produit des voitures. Les ouvriers n’ont plus qu’à courber l’échine. Une fille d’ouvrier raconte : « Mon père fabriquait des scooters Peugeot à l’usine de Mandeure, à côté de Sochaux. On était tous des Peuge. Trente ans plus tard, j’apprends qu’on était des bouseux. On était peut-être des bouseux mais on était heureux ». En plus de casser l’outil industriel, la vie sociale de la région, ces capitalistes humilient et brisent des hommes et des femmes.

Un club de foot bazardé !
La première partie du livre développe largement la construction du club créé en 1928 qui permettait, selon la famille Peugeot, d’écarter les ouvriers des syndicats. L’arrivée d’investisseurs chinois en 2015 justifie la vente du club à une société chinoise, Tech pro pour une faible somme. Peugeot a bazardé son club. C’est sa fin programmée dans l’indifférence des patrons. D’autres clubs connaissent les mêmes difficultés mais le cas du Football Club de Sochaux est typique des manœuvres dans ce milieu. Matthieu Triclot, professeur à la fac de Belfort-Montbéliard, souligne : « On conjugue les valeurs du football business d’aujourd’hui avec un patron voyou et celui des dix années à venir, où des vautours vont prendre ce qu’il y a à prendre jusqu’au démantèlement du club grâce à la multipropriété des équipes et la circulation des joueurs ». En parallèle de la vie du club, Jean Baptiste Forray relève les délocalisations industrielles, les sacrifices inutiles des ouvriers qui acceptent de revenir sur des droits dans l’espoir de garder un emploi, la baisse des salaires. En fait, Peugeot est un mammouth que l’on découpe en tranches. Les cadences de travail accrues, les relations humaines implacables, la concurrence entre les usines du groupe détruisent la cohésion des salariés. Les sous-traitants sont exploités.
Nous pouvons faire référence au livre d’Arno Bertina Ceux qui trop supportent, Le combat des ex-GM&S (2017-2020) Ed. Verticales, 2021, commenté sur le site du Monde libertaire dans la chronique Des idées et des luttes du 2 janvier 2022. Ces sous-traitants installés en Creuse qui ont tout perdu car Peugeot n’a pas respecté sa parole.

Un climat social dégradé
« Les solidarités ont volé en éclats » selon un syndicaliste. La vie est dure sur les chaînes, un ouvrier a cette terrible phrase : « Ils ont bouffé tes mains ». La fin du paternalisme chez Peugeot date de juin 1968 lorsque, lors d’une bataille rangée, les CRS tirent sur les ouvriers. Un évènement un peu oublié. C’est aussi l’époque du SAC, le mouvement musclé du gaullisme, les tentatives d’entrisme de militants maos dans les ateliers, l’appel à l’immigration. De façon générale, le climat social du secteur se dégrade inexorablement, l’arrivée du crâne d’œuf pseudo socialiste, Pierre Moscovici en quête d’une circonscription ne change rien à l’affaire. On peut même considérer que les gesticulations des élus de droite et de gauche paraissent dérisoires car le groupe Peugeot Stellantis entend mener, pour son plus grand profit, la désindustrialisation de toute la région.

Francis Pian

Au cœur du grand déclassement, La fierté perdue de Peugeot-Sochaux, Jean Baptiste Forray. Ed. du Cerf, 2022.

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Source: Monde-libertaire.fr