Juillet 11, 2022
Par Lundi matin
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« Une guerre atroce est arrivĂ©e sur notre continent et elle risque de durer longtemps. Nos valeurs sont mises Ă  une rude Ă©preuve : la dĂ©mocratie, le droit international, la souverainetĂ© d’un pays indĂ©pendant, tout est bafouĂ© par le rĂ©gime de Poutine qui planifie le redĂ©coupage de l’Europe et, Ă  terme, l’abolition des rĂ©gimes dĂ©mocratiques qu’il abhorre. Alors, soyons moralement prĂȘts Ă  affronter notre destin pour vaincre le mal ! Â» [2]

L’effort matĂ©riel

C’est fou comme le journal d’extrĂȘme centre Le Monde offre une mine d’information Ă  qui ose encore le lire sĂ©rieusement. Dans un article du 13 juin 2022, nos va-t-en-guerres nous expliquent en long, en large, en travers, qu’il faut absolument trouver le moyen d’augmenter les stocks d’armes de l’armĂ©e française dans le cas d’une guerre contre la Russie. Ils nous expliquent que des « discussions trĂšs avancĂ©es Â» sont en court avec la DGA pour un projet de loi visant Ă  la rĂ©quisition de chaĂźnes de montage de productions civiles afin de fabriquer des armes.

« Avec ce dispositif, l’État pourrait demander Ă  certaines d’utiliser, au moins temporairement, leurs capacitĂ©s de production civiles Ă  des fins militaires. Dans le cas des sociĂ©tĂ©s qui fabriquent uniquement de l’armement, l’enjeu serait d’anticiper le transfert de certaines catĂ©gories d’employĂ©s trĂšs spĂ©cialisĂ©s d’une chaĂźne Ă  une autre, en dĂ©veloppant leur polyvalence. Mais aussi d’ Â« identifier quelles sociĂ©tĂ©s ayant des compĂ©tences proches pourraient fournir une capacitĂ© supplĂ©mentaire. Â» L’État pourrait, par exemple, demander Ă  une PME de mĂ©canique de prĂ©cision qui ne travaille pas pour le secteur de la dĂ©fense de se mettre Ă  disposition d’un industriel de l’armement pour accĂ©lĂ©rer ses cadences. Â»

La rĂ©quisition militaire existe dĂ©jĂ  dans le cas oĂč la France est en Ă©tat de guerre (« mobilisation gĂ©nĂ©rale Â» ou « mise en garde Â»). C’est le Code de la dĂ©fense (Partie 2, Livre II : RĂ©quisition) qui lĂ©gifĂšre les modalitĂ©s et les personnes, biens et entreprises pouvant ĂȘtre rĂ©quisitionnĂ©es « pour l’intĂ©rĂȘt de la nation. Â» L’article L2213-2 prĂ©cise :

« Peut-ĂȘtre soumis Ă  rĂ©quisition l’ensemble du personnel faisant partie d’un service ou d’une entreprise considĂ©rĂ©e comme indispensable pour assurer les besoins du pays, chaque personne conservant sa fonction ou son emploi. Â»

et le 2141-3 :

« Ils ouvrent dans tous les cas au profit du Gouvernement, dans les conditions et sous les pĂ©nalitĂ©s prĂ©vues par le livre II de la prĂ©sente partie, relatif aux rĂ©quisitions : 1° Le droit de requĂ©rir les personnes, les biens et les services ; 2° Le droit de soumettre Ă  contrĂŽle et Ă  rĂ©partition, les ressources en Ă©nergie, matiĂšres premiĂšres, produits industriels et produits nĂ©cessaires au ravitaillement et, Ă  cet effet, d’imposer aux personnes physiques ou morales en leurs biens, les sujĂ©tions indispensables. Â»

Sa derniĂšre utilisation en France date du 1er septembre 1939, Ă  la suite de l’attaque allemande contre la Pologne.

Les journalistes, relais du lobby français des entreprises d’armements, en l’occurrence le GICAT [3] et de son porte parole Thierry Puig, osent parler d’« effort de guerre des industriels Â» [4]. Ils n’hĂ©sitent pas Ă  faire de la pub pour le produit d’appel de l’arsenal terrestre français, Ă  savoir le canon mobile longue portĂ© (40 km) CAESAr, sans bien sĂ»r mentionner le fait que l’Arabie Saoudite l’utilise Ă  tour de bras pour Ă©craser le peuple yĂ©mĂ©nite, Ă  tel point que 3 ONG viennent de porter plainte pour « complicitĂ© de crime contre l’humanitĂ© et complicitĂ© de crime de guerre Â» [5]. La France en possĂšde dĂ©jĂ  76 (5 millions d’euros l’unitĂ© !), mais ça ne suffit pas ! Il faudrait en construire plus, plus vite et rĂ©quisitionner des filiĂšres civiles pour un « approvisionnement long Â», c’est-Ă -dire le stockage en piĂšces dĂ©tachĂ©es pour un assemblage rapide en cas de
. vous nous suivez ? C’est ce que nous dit M. Puig :

 Cela permet de diviser par deux environ les dĂ©lais de production sans ĂȘtre un vrai surcoĂ»t. Il s’agit plus d’une avance sur trĂ©sorerie. La mise en place d’appro long permet de livrer rapidement des premiers lots pour couvrir le temps de montĂ©e en cadence. Â» [6]

L’effort d’exportation

Outre le fait de refaire les stocks nationaux, la guerre en Ukraine mobilise toutes les nations de l’OTAN pour l’exportation d’armements dĂ©fensifs et offensifs. Macron, en grand dĂ©fenseur des nations opprimĂ©es a annoncĂ© vouloir livrer encore 6 CEASAr prĂ©levĂ©s sur les stocks nationaux aprĂšs en avoir livrĂ© dĂ©jĂ  18.

« Le 5 juin, la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision publique France2 a diffusĂ© un reportage au sujet des CAESAr [Camions Ă©quipes d’un systĂšme d’artillerie de 155 mm] rĂ©cemment livrĂ©s Ă  l’Ukraine par la France. Et, d’aprĂšs un officier ukrainien, ces systĂšmes donnent pleinement satisfaction, avec au moins 80 piĂšces d’artillerie russes qui auraient Ă©tĂ© dĂ©truites depuis qu’ils sont entrĂ©s en action. Et cela, grĂące Ă  leur portĂ©e d’environ 40 km, la rapiditĂ© de leur mise en batterie et leur mobilitĂ©, qui permet d’éviter un tir de riposte. Selon France2, les forces ukrainiennes disposeraient de dix-huit CAESAr au total. Or, lors d’une audition au SĂ©nat, en mai, le DĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral pour l’armement [DGA], JoĂ«l Barre, avait indiquĂ© que seulement six exemplaires, prĂ©levĂ©s sur la dotation de l’armĂ©e de Terre, avaient Ă©tĂ© envoyĂ©s en Ukraine pour le moment, sur les douze annoncĂ©s par le prĂ©sident Macron en avril dernier. Â» [7]

Passons sur l’opacitĂ© habituelle du gouvernement français, cela fait quand mĂȘme un total de 24 canons mobiles de haute performance. Les discours officiels sous-chiffrent le nombre d’armes livrĂ©es parce qu’il est important pour Macron d’ĂȘtre vu Ă  la fois comme membre actif dans l’effort commercialo-militaire de la guerre Russo-ukrainienne, mais pas trop non plus de peur d’ĂȘtre cataloguĂ© comme belliqueux (le « en mĂȘme temps Â» macroniste). Il ne faudrait pas trop fĂącher la population pendant l’intronisation de Jupiterr II, cette population restant miraculeusement anti-guerre pour l’instant [8]. Au total selon le journal les Echos la France aurait livrĂ© pour 100 millions d’euros d’armes (missiles antichars Milan, des missiles antiaĂ©riens Mistral et et canons Caesar) [9], ce qui n’est pas Ă©norme si on compare aux dons nord-amĂ©ricains (plusieurs milliards).

Mais ne vous inquiĂ©tez pas, le 4 juin Macron a assurĂ© que « ces livraisons [Ă  l’Ukraine] seront compensĂ©es [
] Et j’ai demandĂ© Ă  nos industriels d’accĂ©lĂ©rer la production d’armements, il ne s’agit pas seulement de reconstituer nos stocks mais aussi de renforcer notre indĂ©pendance. Â» [10]

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On comprend qu’il devient urgent, de prĂ©parer le terrain lĂ©gislatif pour une accĂ©lĂ©ration de la production si l’on ne veut pas finir sans canons tout en continuant Ă  ĂȘtre gĂ©nĂ©reux. D’autant plus que les rĂ©centes pĂ©nuries de matĂ©riel Ă©lectronique (puces et semi-conducteurs indispensables Ă  la fabrication de ces armements high-tech et main-d’Ɠuvre qualifiĂ©e), incite l’État Ă  ĂȘtre trĂšs vigilant dans ces secteurs. Les « appro long Â» sont aussi une technique permettant de construire une partie des piĂšces sans attendre les fournisseurs trop chers ou en pĂ©nurie.

L’effort budgĂ©taire

Le budget du ministĂšre des ArmĂ©es va de nouveau croĂźtre en 2022, Ă  40,9 milliards d’euros, conformĂ©ment Ă  la LPM 2019-2025 [11] qui prĂ©voit d’atteindre 50 milliards d’euros en 2025 (env. 2 % du PIB). Cette progression rĂ©pond Ă  l’engagement pris par les 28 Ă©tats membres de l’OTAN, lors du sommet de 2014 au Pays de Galles, de dĂ©penser 2 % de leur PIB Ă  l’horizon 2024

. Macron n’a pas attendu la guerre en Ukraine pour endosser le choix d’une « Ă©conomie de guerre Â» en augmentant sensiblement (+4,5 % par ans en moyenne) les budgets militaires. Et cela ne suffit pas : dans une allocution le 13 juin pendant le salon de l’armement Eurosatory, Macron souhaite rĂ©Ă©valuer Ă  la hausse la LPM, rĂ©gime d’exception oblige avec la guerre : « Une entrĂ©e dans une Ă©conomie de guerre dans laquelle je crois nous allons durablement devoir nous organiser Â» et « dans laquelle on ne peut plus vivre avec la grammaire d’il y a un an Â» [12]. Tout ceci l’arrange bien, lui et le complexe militaro-industriel français.

StratĂ©giquement, cette nouvelle pĂ©riode d’exception (aprĂšs l’État d’urgence, puis l’État d’urgence sanitaire) permettra sans doute Ă  Macron de faire voter des hausses budgĂ©taires lui permettant de rĂ©injecter de l’argent et des forces productives (emplois, machines, R&D) dans les deux grands programmes structurant de la DGA, qui peinent a dĂ©coller, le SystĂšme de combat aĂ©rien du futur (SCAF) et le Main ground combat system (MGCS, un tank amĂ©liorĂ©). « Un sujet particuliĂšrement cornĂ©lien, car, malgrĂ© ses 40,9 milliards d’euros en 2022, la LPM offre trĂšs peu de marges de manƓuvre. La France joue un savant jeu de Tetris pour ne pas toucher aux « gros cailloux Â» de la LPM. Â» [13] Comprenez les Grands Programmes qui, sans l’apport des Allemands auront du mal Ă  voir le jour d’ici 2030.

Mais cette propagande aura du mal Ă  nous faire tirer une larme. Rappelons que la France se classe depuis une dizaine d’annĂ©es dans les cinq premiĂšres place comme exportatrice d’armes, qu’elle est impliquĂ©e dans une dizaine de « thĂ©Ăątres d’opĂ©ration Â», que ses dĂ©penses publiques en R&D de dĂ©fense reprĂ©sentent 40 % des dĂ©penses publiques totaux en R&D de tous les pays de l’Union europĂ©enne (27 pays !) [14], qu’elle dĂ©tient environ 330 tĂȘtes nuclĂ©aires et que trois sous-marins (SNLE) dĂ©tenant quelques-unes de ces bombes circulent secrĂštement en mer (avant la guerre en Ukraine il n’y en avait qu’un), prĂȘts Ă  appuyer sur le bouton rouge en cas de pĂ©pin.

En route vers une mobilisation gĂ©nĂ©rale europĂ©enne ?

La propagande incessante pour nous faire accepter un Ă©tat de guerre oĂč les industriels et les politiciens ont tout a gagnĂ©, a contaminĂ© tout le spectre politique français, la droite bien sĂ»r au pouvoir mais aussi les Socialistes et les Écologistes ainsi que les journaux comme Le Monde ou le Figaro qui ne tarissent pas d’éloge sur la politique internationale de Macron. L’utilisation de cet imaginaire belliqueux (« effort de guerre Â», « Ă©conomie de guerre Â», « menace Â», « rĂ©quisition Â», etc) entendue Ă  longueur de journĂ©e dans les mĂ©dia n’est pas anodin, et a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ© comme technique de gestion de population pendant la crise du COVID (2020-2021). Il rĂ©active de vieux sentiments patriotiques et belliqueux, le plus souvent contre un ennemi imaginaire et masque la rĂ©alitĂ© des faits sous un vernis fantasmagorique liĂ© Ă  nos imaginaires hollywoodien de la guerre. La « FiĂšvre cocardiĂšre Â» [15] reprend en France et en Europe aprĂšs plus d’un siĂšcle de pause, et cela malgrĂ© le poids de l’histoire. Le commissaire europĂ©en Josep Borrel chargĂ© des relations extĂ©rieures annonçait en fĂ©vrier dernier « fournir des armements nĂ©cessaires Ă  une guerre Â», cela signifie que l’Europe s’est placĂ© dĂšs le dĂ©part dans une position de co-belligĂ©rante dans ce conflit. C’est la premiĂšre fois que l’Europe choisit cette option plutĂŽt que les formes diplomatiques habituelles [16], pendant que l’Allemagne se rĂ©arme en espĂ©rant atteindre les fameux 2 % du PIB alors que son ancienne ministre de la DĂ©fense, Ursula Van der Lyen est la prĂ©sidente de la Commission EuropĂ©enne. Le 29 avril 2021, lors de l’adoption du budget pluriannuel 2021-2027, le « Fond europĂ©en de la dĂ©fense Â» est actĂ©, et va mettre Ă  disposition de l’industrie militaro-industrielle 8 milliards d’euros par an Ă  redistribuer entre les groupes de production d’armement, agences europĂ©ennes de sĂ©curitĂ© et dĂ©fense, lobbies, groupes de conseil et centres de R&D. L’Europe assume clairement son pouvoir militaire et enfin adopte une vrai stratĂ©gie industrielle en matiĂšre de production d’armes et d’outils numĂ©riques de sĂ©curitĂ©. Tout en Ă©tant sous la botte de l’OTAN concernant la stratĂ©gie militaire, elle dĂ©veloppe son propre complexe militaro-industriel, permettant d’ĂȘtre de plus en plus concurrentielle au niveau mondial. La fusion d’Atos et d’une partie de ThalĂšs dans ATHEA le dĂ©montre, en en faisant le plus grand groupe europĂ©en de dĂ©veloppement et de production de big data et d’IA pour les secteurs public et privĂ©, notamment dans les domaines de la dĂ©fense, du renseignement et de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure. En 2016, le budget militaire cumulĂ© des États membres de l’UE Ă©tait le troisiĂšme au monde (derriĂšre les États-Unis et la Chine). Il reprĂ©sente trois fois et demi celui de la Russie (246,3 milliards contre 69,2 milliards de dollars).

Les grands mĂ©dia, tous branchĂ©s sur le canal atlantiste, essaient de justifier ce jeu de guerre rĂ©elle et prĂ©parent la population Ă  une Ă©ventuelle mobilisation gĂ©nĂ©rale. Or, on sait maintenant que ce n’est pas un surcroĂźt de puissance militaire qui pourra sauver les Ukrainiens des bombardements et des massacres. Au mieux cela pourra permettre un rĂ©Ă©quilibrage Ă  la long-terme des forces en jeu et donc enliser encore un peu plus le conflit dans une escalade sans pitiĂ©, sur le mĂȘme schĂ©ma technologique que la guerre du Vietnam. Le bilan du conflit risque de donner les mĂȘmes rĂ©sultats : un massacre humain et Ă©cologique sans changements significatif dans la gĂ©ostratĂ©gie mondiale, une Ă©conomie capitaliste renforcĂ©e ou tout du moins renouvelĂ©e, des industriels de l’armement consolidant leurs part de marchĂ© et aucune question de fond sur la militarisation du monde.

À l’heure oĂč les inĂ©galitĂ©s se creuse et oĂč les plus pauvres hĂ©sitent entre faire les courses et faire le plein de la bagnole, cela nous paraĂźt obscĂšne de justifier encore des hausses budgĂ©taires pour accroĂźtre la puissance militaire, c’est-Ă -dire au final dĂ©penser plus d’argent et de moyens pour tuer des gens, civiles et militaires, la bombe ou la balle ne faisant que peu de cas de l’un ou l’autre.

Dans une perspective anti-capitaliste nous pensons qu’une personne tuĂ©e dans un conflit auquel la France participe de prĂšs ou de loin, c’est un mort de trop, qu’il soit yĂ©mĂ©nite, ukrainien, français ou russe. Une arme n’a jamais sauvĂ©e directement des vies, elle ne peut que en tuer.

En tout cas, il est impĂ©rieux de dĂ©noncer cette manigance oĂč, Ă  chaque conflit, l’opportunisme malsain des canonniers (États compris) nous faisant croire que leurs camelotes sont bienfaitrices, permet d’augmenter les cadences et les budgets afin d’enrichir et de renforcer les puissances aux dĂ©pend des populations et du peu d’autonomie politique qu’il nous reste.

Groupe Grothendieck, le 29 juin 2022.




Source: Lundi.am