Novembre 16, 2020
Par Tarage Anarcha-féminisme
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Le texte sur le site Cairn

Mars 2011, au domicile de Sita, Bangalore.[1]

« Moi et ma sœur, nous sommes ouvrières dans la confection. Nos vies, c’est l’enfer, l’enfer. Notre univers est détruit, détruit », déclare Lalitha sur un ton dramatique[2]. Ma première visite à Bangalore, surnommée la Silicon Valley indienne du fait des industries du software qui abondent dans la région, touche alors à sa fin. En ce soir de mars, je suis assise avec une quinzaine d’ouvrières de la confection, sur les marches de la maison de l’une d’entre elles, dans un quartier où les usines textiles sont nombreuses.

Je m’étais rendue à Bangalore pour étudier son positionnement de plus en plus important sur le marché transfrontalier du soin reproductif[3], en particulier celui de la gestation pour autrui (GPA). Deux semaines auparavant, j’avais passé deux semaines dans un foyer tenu par Creative Options for Women (COTW), menant des entretiens avec des mères porteuses[4]. J’y appris que, pour la plupart, les femmes vivant sur place étaient auparavant des ouvrières de la confection. Lancée sur la piste d’une activité postindustrielle et transfrontalière, la GPA, je me retrouvais de manière inattendue devant la sortie de secours d’une activité industrielle : la production textile. La ligne de production de vêtements s’avérait ainsi la voie royale vers la ligne d’assemblage reproductive, via la vente d’ovules et la GPA. Je développerai l’argument que l’histoire de ces femmes ayant décidé de devenir mères porteuses est indissolublement liée à leur statut antérieur de travailleuses salariées, en l’occurrence d’ouvrières de la confection.

Dans cet article, je propose dans un premier temps d’évoquer l’émergence d’un marché du travail reproductif dans cette région de l’Inde. Un lieu commun établit un lien entre pauvreté et GPA : des femmes souffrant d’une situation de précarité extrême se mettraient en quête d’offres sur le marché de la procréation assistée, en échange de rémunération. Mais cette interprétation conventionnelle pose au moins deux questions : pourquoi certaines femmes optent pour louer leur utérus ? En effet, toutes les femmes pauvres ne considèrent pas la GPA comme une activité envisageable. Ensuite, mes travaux montrent que de nombreuses femmes se livrant à cette activité sont issues de foyers à revenus multiples, au sein desquels leurs conjoints ou leurs beaux-parents touchent des salaires en contrepartie d’emplois formels ou informels, au même titre que les femmes elles-mêmes. Dans ces conditions, il est permis de se demander pourquoi des femmes issues de foyers en mesure de boucler les fins de mois, et qui ne sont pas parmi les plus démunis de Bangalore, en viennent à considérer la GPA comme une option.

La littérature sur la gestation pour autrui se focalise sur les émotions vécues par les femmes qui se livrent à cette activité, et le sens qu’elles attribuent à la grossesse, à la mise au monde et à l’abandon de bébés sur contrat, ainsi que sur l’économie morale qui sous-tend ces arbitrages relevant d’un marché spécifique (Ragoné 1994 ; Pande 2009, 2010 ; Teman 2010). Toutefois, la réponse à la question de savoir pourquoi ces femmes optent pour la gestation pour autrui, n’est même pas posée tant elle relèverait de l’évidence. Mon postulat est que l’existence d’une opportunité d’emploi ne suffit pas à expliquer un tel engagement. Faut-il encore que les individus souhaitent l’exercer. En l’occurrence, ces femmes ont non seulement besoin d’être informées de l’existence d’opportunités telles que la gestation pour autrui, mais aussi de considérer ces opportunités comme acceptables. Dans cet article, j’étudie donc les raisons qui conduisent des femmes de Bangalore à aliéner leurs grossesses comme source de revenus.

Cet article est fondé sur mon travail de terrain à Bangalore à partir de 2008 comme observatrice participante dans une clinique spécialisée dans les traitements de l’infertilité (étés 2008 et 2009). Cette première recherche fut à l’origine d’une étude ethnographique sur les mères porteuses que compte la ville. J’ai également séjourné dans un foyer de mères porteuses — le COTW — durant deux semaines en mars 2011, et rencontré les femmes qui s’y trouvaient. Au cours de l’été et de l’hiver 2011, j’ai à nouveau réalisé des entretiens avec ces femmes, qui entre temps avaient mis au monde leurs bébés et quitté le foyer. En outre, j’ai réalisé 60 entretiens avec d’autres femmes ayant déjà exercé le rôle de mères porteuses, enceintes au moment de l’interview ou se préparant pour ce rôle. J’ai enfin rencontré 31 donneuses d’ovules et interviewé 22 ouvrières de l’industrie de la confection.

Cet article est structuré de la manière suivante : dans un premier temps, je propose un bref état des lieux du secteur de la gestation pour autrui en Inde. Je décris ensuite le contexte de l’industrie textile à Bangalore, afin de retracer les trajectoires professionnelles des femmes et l’environnement social de leurs vies quotidiennes. Ensuite, j’aborde la manière dont de nombreuses mères porteuses envisagent la GPA comme une forme de travail acceptable. Enfin, j’explique comment un processus aussi aliénant que la gestation pour autrui — au cours duquel les femmes reçoivent des taux très élevés d’hormones synthétiques, vivent en foyer sous la surveillance de systèmes vidéos et finissent par accoucher par césarienne des enfants qu’elles ne reverront jamais —, est étonnamment vécu de manière inattendue comme une source d’empowerment.

En guise de préambule, il convient de souligner que l’industrie de la gestation pour autrui en Inde, les lois qui l’encadrent de même que l’organisation du travail, sont profondément attentatoires à la dignité des femmes et à leur autonomie. Pourtant, nombre de mères porteuses conçoivent ce travail comme une source d’affirmation. En tant que féministe, ma tâche est la suivante : comment expliquer que l’expérience de nombreuses mères porteuses à Bangalore, caractérisée par des doses massives d’hormones, des échographies intra vaginales régulières décrites par les mères porteuses elles-mêmes comme invasives et humiliantes, puis des césariennes systématiques — alors même que ces femmes sont en mesure d’accoucher par voie naturelle —, puisse être vécue comme une source d’affirmation et d’autonomisation ?

Comprendre comment cette marchandisation du corps peut également être appréhendée de la sorte, me conduit nécessairement à envisager le phénomène transnational de la GPA au travers des perceptions des mères porteuses, qui s’inscrivent dans leurs contextes de vie, desquels émergent des subjectivités morales et éthiques particulières. Cette approche me permet de souligner comment les choix et les arbitrages opérés par les mères porteuses interviennent dans un contexte déjà marqué par l’inégalité et soumis aux aléas d’un marché du travail globalisé.

Les interventions en matière de reproduction sont loin de constituer un phénomène nouveau en Inde. Le pays fut parmi les premiers à initier une politique de contrôle des naissances avec le premier plan quinquennal adopté en 1952 qui intervenait déjà sur la croissance démographique, un élément central des politiques de développement (Agarwala 1960). Le gouvernement indien n’était du reste pas le seul à s’inquiéter de la croissance démographique indienne : tel était aussi le cas des agences internationales et des gouvernements occidentaux (Connelly 2006). À travers ces programmes de contrôle des naissances, la stérilisation des femmes s’est affirmée comme le principal moyen de contraception, en particulier dans les états du Sud tels que l’Andhra Pradesh, le Karnataka (où se situe Bangalore) et le Tamil Nadu. Dans ces états, entre 55 et 63 % des femmes mariées ont opté pour la stérilisation, contre 37 % au niveau national. Plus de la moitié des femmes stérilisées ont subi une ligature des trompes avant l’âge de 26 ans[5].

Aujourd’hui, de nouvelles interventions en matière de reproduction sont apparues, notamment à Bangalore et dans sa région. Si les rapports sexuels sont devenus plus ‘sûrs’, avec l’utilisation par les femmes de moyens de contraception qui les protègent de toute grossesse, aujourd’hui, la conception peut intervenir sans rapports sexuels : c’est l’ère de la procréation médicalement assistée (PMA). La première naissance par fécondation in vitro (FIV) réalisée en Inde remonte à 1986, à Mumbai, grâce aux efforts conjugués des docteurs Anand Kumar et Indira Hinduja (Bharadwaj 2002, p. 323). En 1988, trois docteurs, dont la docteure Sulochana Gunasheela à Bangalore, avaient donné naissance à des bébés issus de FIV (entretiens, 2008 et 2009).

Aujourd’hui, la fécondation in vitro est devenue commune. Dans ce qui peut être décrit comme une ligne d’assemblage globale visant à produire des nouveau-nés, des ovocytes en provenance de Géorgie ou d’Afrique du Sud, du sperme originaire des États-Unis ou d’Australie et des mères porteuses indiennes sont associés pour produire des bébés à destination de parents commanditaires venant du monde entier. Pour les spécialistes indiens de l’infertilité, il est d’usage dans cette pratique industrielle d’engager deux mères porteuses pour un même client. Chacune d’entre elle se voit implanter quatre embryons, issus de cellules reproductives appartenant légalement aux clients. La mère porteuse n’a pas de relation génétique ni de droits légalement reconnus vis-à-vis de l’enfant ou des enfants qu’elle porte. Si l’implantation réussit pour les quatre embryons, les médecins sélectionnent et prélèvent les fœtus surnuméraires [réduction embryonnaire, NdT], afin de n’en laisser qu’un ou deux dans l’utérus de la mère porteuse. Certains parents-clients obtiennent ainsi un seul enfant ou des jumeaux d’une même mère porteuse. De nombreux couples homosexuels obtiennent des « twiblings », lorsque deux ou trois embryons, issus de la même donneuse d’ovocytes, sont fécondés respectivement avec les spermes des deux pères : dans ce cas, deux mères porteuses donnent naissance à des enfants à quelques jours ou semaines d’intervalle. Ainsi émergent de nouvelles familles nucléaires, à partir d’une multiplicité de partages et d’achats de cellules reproductives. Les naissances résultent alors de mouvements de matériau génétique et d’êtres humains par-delà les frontières nationales et raciales.

En règle générale, les mères porteuses accouchent par césarienne, bien que leurs propres enfants soient tous nés par voie naturelle. Les césariennes sont programmées entre la 36e et la 37e semaine de gestation, de sorte à conférer aux médecins un contrôle total sur le processus, et de programmer les naissances en fonction des contraintes des clients, qui doivent souvent arriver de l’étranger.

Grâce à l’expertise médicale à disposition, à l’Accord général sur le commerce et les services (GATT) qui facilite le commerce international en matière de soins reproductifs, à l’accès à une main-d’œuvre, à des traitements et des médicaments bon marché, ainsi qu’à son faible arsenal législatif et à la commercialisation de la GPA en 2002, l’Inde est devenue une véritable « mother destination » (Rudrappa 2010). Le pays s’impose progressivement sur les États-Unis, jusqu’alors principal pourvoyeur de mères porteuses au niveau mondial. Ceci s’explique par des coûts compris entre 35 000 et 45 000 $ pour un enfant unique en Inde, contre 80 000 à 100 000 $ aux États-Unis. Les projections pour 2012 faisaient état d’un bénéfice de 2,3 milliards de dollars pour les entreprises de la GPA en Inde (Pande 2010). À l’heure actuelle, cette industrie traite les demandes de couples/individus hétérosexuels et homosexuels, Indiens ou venant de pays tels que la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Australie ou l’Allemagne.

En 2011, à Bangalore, une mère porteuse recevait 4 000 $ pour chaque enfant, le solde étant réglé après l’accouchement par césarienne. Si en théorie, les mères porteuses sont censées recevoir davantage pour des naissances multiples, cela semble rarement le cas dans la pratique.

Le succès de l’Inde sur le marché de la gestation pour autrui repose sur la disponibilité de femmes indiennes prêtes à travailler comme mères porteuses pour des salaires de misère. Le vivier est si important, qu’il permet aux spécialistes indiens d’employer deux femmes pour chaque couple/individu commanditaire, maximisant ainsi les chances de ces derniers d’obtenir un enfant qui leur soit génétiquement lié. Lorsqu’on les accuse d’exploitation, les agents de la GPA arguent du fait que les volontaires ne manquent pas parmi les classes populaires. La question reste de savoir pourquoi tant de femmes décident de devenir mère porteuse. Dans la continuité des théoriciens des marchés du travail qui les appréhendent comme des constructions sociopolitiques impliquant les représentations culturelles d’un travail acceptable, je montre ici comment les femmes de la ville méridionale de Bangalore choisissent la GPA comme une activité salariée possible — a labor option (Polanyi 1944 ; Peck 1996 ; Collins 2003).

Creative Options Trust for Women (COTW), qui constituait la seule agence spécialisée en GPA de Bangalore lorsque j’ai réalisé la première partie de mon enquête en 2011, se situe au cœur de l’un des quartiers dédiés à l’industrie textile. Les agents recruteurs entretiennent de vastes réseaux parmi les femmes en plein âge de procréer qui travaillent en tant que domestiques ou sont sans emploi, mais ces femmes choisissent rarement de vendre leurs ovocytes ou de devenir mères porteuses. En réalité, ces recruteurs rencontrent davantage de succès auprès des ouvrières de la confection. Bien évidemment, il ne s’agit pas ici d’établir un lien causal direct entre les industries de confection et de la reproduction : toutes les employées dans la confection ne choisissent pas de vendre leurs ovules ni de devenir mères porteuses. Par exemple, Lalitha, citée en exergue de cet article n’a opté ni pour l’un ni pour l’autre, mais son raisonnement illustre celui de bien des mères porteuses qui furent autrefois des employées du secteur textile. Invariablement, celles-ci évoquent les conditions de travail dans les deux industries, la comparaison s’avérant en faveur du travail reproductif salarié. Si l’amélioration de leurs revenus fait partie des déterminants d’une telle décision, l’argent n’est cependant pas la seule motivation.

Des anecdotes et des informations collectées lors de conversations informelles avec d’autres chercheur·e·s suggèrent que ce lien entre l’industrie textile et l’industrie de la reproduction est propre à Bangalore. Ce lien s’explique pour partie par la prépondérance des femmes dans la main-d’œuvre de la confection, qui dépasse 60 % en Inde, mais atteint 85 % à Bangalore. Afin d’éclairer les trajectoires d’emploi des mères porteuses issues de ce secteur, j’en décris brièvement les caractéristiques dans la section suivante.

Comme c’est le cas dans plusieurs pays émergents, l’industrie textile et de la confection constitue l’un des principaux secteurs économiques en Inde où elle représente 4 % du PIB et 26 % de la production manufacturière (Gereffi, Guler 2010). Ce secteur était pratiquement absent du pays jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, quand la demande en uniformes a conduit à la création d’entreprises spécialisées[6]. Cette industrie n’a cessé de se développer depuis lors. En 1960-61, les exportations de vêtements ne représentaient que 2 millions de dollars. Au début du troisième millénaire, elles s’élevaient à 4,7 milliards de dollars (Chowdhury 2005). Les États-Unis et l’Europe comptent parmi les principaux clients, qui à eux seuls représentent 50 % de la production indienne destinée à l’exportation (Hirway 2010). La croissance du secteur d’exportation a entraîné une hausse progressive des salaires, mais les ouvriers et ouvrières de la confection demeurent les plus mal payé·e·s du secteur industriel en Inde (Barrientos, Mathur, Sood 2010). Près de 93 % des ouvriers et ouvrières de la confection travaillent dans la partie non organisée de ce secteur, et ne bénéficient ni des conditions de travail légales, ni d’une protection sociale.

À la différence de la situation prévalant dans d’autres pays, les hommes représentent 40 % de la main-d’œuvre du secteur[7]. Les états du Sud tels que le Tamil Nadu et le Karnataka reflètent cependant davantage les taux de féminisation très élevés observables ailleurs dans le monde (Gereffi, Guler 2010). Bangalore, la capitale du Karnataka, constitue le principal pôle de confection textile de l’état, et rassemble la main-d’œuvre la plus féminisée du pays, à hauteur de 84 %. Plus de 80 % de cette main-d’œuvre ont moins de 30 ans (Tiwari 2010). Dans leur majorité, ces salariées ont terminé leurs études secondaires (niveau collège, NdT), et 60 % d’entre elles appartiennent à des castes dominantes (Pani, Singh 2009, p. 19-35). Les femmes que j’ai interviewées gagnaient entre 50 et 100 $ mensuel, à l’exception de quelques-unes rémunérées 150 $, du fait de leur ancienneté supérieure à quinze ans.

Quinze des salariées de la confection que j’ai rencontrées ont commencé l’entretien en se plaignant de la ventilation très faible et de la chaleur : « bhari heat akka. Yeesh. Bhari heat-u. » « N’avez-vous pas de bouteilles d’eau à disposition ? », ai-je demandé. Certaines ont acquiescé, mais d’autres ont indiqué qu’elles ne buvaient pas d’eau au travail, pour éviter de se rendre aux toilettes. Sita, qui avait hébergé le focus group constitué de quinze femmes ce soir-là, m’indiqua que « heat-u » faisait référence à la tendance du corps à monter en température, ce qui se traduisait par des infections urinaires. Cette même femme m’expliqua qu’il fallait atteindre les quotas de production, par exemple quarante cols de chemise à coudre en une heure. Dans le cas contraire, elles s’exposaient à des violences verbales. Ces femmes m’ont ainsi confié qu’elles s’efforçaient de ne pas attirer l’attention des contremaîtres, pratiquement tous des hommes, afin d’éviter de subir des remarques d’ordre sexuel, voire, dans certains cas, des attouchements physiques destinés à les humilier devant leurs collègues. C’est la raison pour laquelle la plupart travaillait sans interruption ni pause aux toilettes, n’utilisant ces dernières qu’à l’occasion de la pause déjeuner de 45 minutes ou lors de la fin de leur journée de travail, vers 18 heures.

Pour éviter le harcèlement sexuel, Roopa, une ancienne mère porteuse, actuellement recruteuse de donneuses d’ovocytes et de mères porteuses pour COTW, réalisait son travail à domicile, en sous-traitance pour de petites fabriques. Se fondant sur sa propre expérience, elle m’a affirmé que le risque d’humiliation sexuelle était la raison pour laquelle les ouvrières travaillaient toute une journée sans interruption, et optimisaient ainsi la productivité. D’après elle, seul le remplacement de l’ensemble des contremaîtres par des femmes permettrait de mettre un terme au harcèlement sexuel.

Bien que je ne dispose pas de données sur la santé des ouvrières de la confection à Bangalore, les travaux réalisés à Dacca (Bangladesh), indiquent qu’elles souffrent de maux de tête, de douleurs à la poitrine, aux oreilles et aux yeux, d’anémie, de gastrite, de nausées, de toux et d’angine, ainsi que d’autres difficultés respiratoires, d’infections urinaires mais aussi de problèmes de santé reproductive. Ainsi, près de 18 % des femmes de l’étude menée à Dacca avaient souffert d’infection urinaire le mois précédent l’enquête, 40 % d’entre elles déclarant qu’elles souffraient de cette infection depuis plus d’un mois. De manière frappante, ce sont les contremaîtres, pratiquement tous des hommes, qui se révélaient les moins affectés par ces différentes pathologies (Majumdar 2003). Par ailleurs, les ouvriers du secteur étaient exposés aux accidents tels que les doigts écrasés ou perforés, et les électrocutions dues aux faux contacts ou aux câblages défectueux. Toujours selon la recherche menée à Dacca, le salaire moyen des femmes était inférieur de 41 % à celui des hommes, pour des journées de 12 h, le tout sans congés payés. Eu égard à ces conditions de travail, l’étude indiquait que la durée moyenne d’emploi dans le secteur était de quatre ans. Moins de 14 % des ouvriers avaient plus de sept ans d’ancienneté, et 26 % envisageaient de quitter le secteur à court terme (Majumdar 2003). Une autre étude souligne que les femmes employées dans le textile à Bangalore totalisaient 16 h de travail quotidien, entre l’atelier et leur domicile. Les tâches qui prenaient le plus de temps étant la lessive, la cuisine, le soin apporté aux enfants et les trajets travail-domicile (Tewari 2010). De la même manière, pour les femmes que j’ai rencontrées, ce double fardeau de travail à l’usine et à la maison était épuisant.

Plusieurs salariées de la confection de Bangalore m’ont indiqué que les quotas de production étaient fixés à des niveaux tels qu’il était impossible de les atteindre, même en éliminant les pauses, nécessitant de ce fait des heures supplémentaires non rémunérées. Du point de vue des contremaîtres, ces heures supplémentaires n’étaient que la conséquence d’un défaut de productivité au cours de la journée et pour cette raison, elles ne méritaient pas d’être payées. En outre, les femmes interrogées ont fait part qu’elles étaient blâmées par leurs époux et leurs belles-familles lorsqu’elles effectuaient des heures extra, celles-ci entravant la réalisation des tâches domestiques sans apporter de revenu supplémentaire. De plus, leurs époux et leurs beaux-parents mettaient en doute le fait qu’elles se soient véritablement trouvées sur leur lieu de travail, soupçonnant une relation extra-conjugale. Ainsi, nombre de femmes soulignèrent qu’elles se sentaient humiliées au travail et à la maison.

La docteure Sulochana Gunasheela, une spécialiste reconnue de l’infertilité à Bangalore, qui faisait partie du Conseil indien pour la recherche médicale (ICMR) au moment de la rédaction du premier projet de loi sur la reproduction médicalement assistée en Inde (2008), affirmait que la GPA altruiste conduisait inévitablement en Inde à l’exploitation des mères. Elle explique également que les familles issues des classes moyennes supérieures et des classes aisées étaient en mesure d’exercer une forme de contrainte ou de pression plus subtile sur leurs parentes pauvres ou leurs domestiques afin qu’elles portent un enfant pour elles, arguant des liens de parenté ou de leurs obligations familiales ou sociales. La docteure Gunasheela considérait ainsi que nombre de couples commanditaires estimaient avoir déjà assisté leurs parentes pauvres ou leurs employées en payant la scolarité de leurs enfants ou en leur donnant du travail (ainsi qu’à leurs époux). Par conséquent, ces couples s’estimaient en droit d’utiliser le corps de ces femmes, et les futures mères porteuses disposaient de peu de moyens pour rejeter de telles demandes, surtout lorsque leurs familles entretenaient depuis longtemps des liens de dépendance avec leurs parents plus riches ou leurs employeurs. Aussi, pour la docteure Gunasheela, la légalisation de la GPA comme activité commerciale aurait contribué à lutter contre ces rapports d’exploitation en permettant aux mères porteuses de percevoir un salaire en retour. Libérées de ces rapports de contrainte, celles-ci peuvent alors utiliser l’argent gagné pour négocier une position plus avantageuse au sein de leur famille nucléaire ou étendue.

De nombreuses mères porteuses ont ainsi déclaré qu’elles n’avaient de valeur sur le plan social que si elles étaient en mesure de contrôler les revenus du foyer. Un matin, j’ai rendu visite à Roopa avec Vijaya et Nagu, toutes âgées de 25 à 30 ans et ayant été mères porteuses au cours des trois dernières années. Roopa s’était la première portée volontaire, avant de recruter ses voisines, l’une et l’autre mariées et mères respectivement d’un et deux enfants. Elle-même mère célibataire d’un enfant, Roopa souligna :

Contrairement à nous, un homme a une valeur au regard de la société. Il sort de la maison et va gagner de l’argent… et même s’il reste dehors jusqu’à pas d’heure, personne ne dit rien… Au contraire, sa valeur n’en est que plus grande, parce que les gens diront alors qu’il a sacrifié son sommeil pour nourrir sa famille. Mais si une femme fait la même chose, les gens commencent à cancaner : où est-ce qu’elle est à cette heure ? Est-ce que c’est une prostituée ? Il y a peu de choses qu’une femme puisse faire pour gagner de l’argent.

Vijaya ajouta qu’il était difficile pour une femme d’être salariée parce que le fait de quitter la maison éveillait la suspicion. On remettait en cause leur caractère, leurs mœurs, parce qu’elles se retrouvaient en interaction à l’extérieur avec des hommes inconnus.

Mais dans le même temps, il est difficile de rester à la maison sans gagner d’argent. Les hommes, qui travaillent comme charpentiers, peintres, chauffeurs ou conducteurs de rickshaws, reviennent le soir épuisés et irritables. Ne reconnaissant pas le travail domestique comme un véritable travail, ils s’en prennent alors à celles qu’ils perçoivent comme des femmes oisives ne faisant rien d’autre que cuisiner, manger et passer du temps avec les enfants. « Ça fait mal, mais qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? », déclara Vijaya. Ce à quoi Nagu répliqua : « aucun homme n’est capable de gagner 4000 $ en neuf mois et de le remettre entre les mains de sa femme. Aucun ». À ses yeux, la GPA lui donne davantage de pouvoir et d’autonomie précisément parce qu’elle est une femme. Elle lui permet de mettre à contribution son corps pour gagner une somme qu’aucun homme ne pourrait gagner en seulement neuf mois. C’est donc son sexe qui lui a permis de gagner une somme importante, une chose jusque-là inimaginable dans son univers social.

Salma est la fille d’une ouvrière du textile, âgée de 22 ans et elle-même mère d’un fils de deux ans. Musulmane pratiquante, elle est mariée à un hindou dont elle est tombée amoureuse alors que tous les deux travaillaient dans un atelier de confection. Jusqu’à la naissance de son fils, tant ses propres parents que ceux de son époux désapprouvaient cette union. La première fois que nous nous sommes rencontrées à CTOW en mars 2011, elle était enceinte dans le cadre d’une GPA, et devait accoucher par césarienne le 26 août. La somme de 4000 $ serait dédiée à aider ses beaux-parents, vivant dans un village à 200 km de Bangalore. Afin d’accroître leurs récoltes, ceux-ci avaient fait forer deux puits, financés par un prêt contracté par Salma et son mari, que cet argent allait permettre de rembourser. Mécontent qu’elle fût devenue mère porteuse, le mari de Salma souhaitait rejoindre ses parents, y voyant le plus sûr moyen de leur venir en aide, et en même temps un moyen d’économiser le coût du maintien de leur foyer à Bangalore. Mais Salma s’y refusait, préférant vivre dans la ville où elle avait grandi, loin du regard inquisiteur de ses beaux-parents. Épouse musulmane du cadet d’une famille hindoue, elle s’était mariée sans pouvoir de négociation au sein du foyer marital. De plus, le fait qu’elle se soit mariée sans l’accord de sa famille affaiblissait un peu plus sa position. Mais à présent qu’elle aidait ses beaux-parents financièrement, elle en tirait davantage d’autorité. En investissant ses gains dans la propriété familiale, si modeste soit-elle, elle était parvenue à consolider son statut matrimonial au sein de sa belle-famille hindoue, en s’érigeant en membre contributeur — et par conséquent doté d’une certaine valeur, en dépit de son statut de musulmane pratiquante.

Des récits restitués ci-dessus, il apparaît que les mères porteuses nécessitaient des revenus impossibles à obtenir par d’autres types d’emploi. S’ils permettent d’accéder à des revenus relativement stables, les emplois par ailleurs disponibles à Bangalore, tels que ceux de femmes de ménage, cuisinière ou garde d’enfants pour des familles de la classe moyenne, sont loin de rapporter autant que ces 4 000 $ versés en une seule fois et susceptibles d’être réinvestis. Ainsi que l’avait explicitement souligné Nagu, aucun homme n’était en mesure de gagner pareille somme. Et c’est au moyen de leurs capacités biologiques propres que les femmes parvenaient à gagner 4000 $, garantissant de nouvelles opportunités aux membres de leur famille étendue et accroissant dans le même temps leur autonomie et leur poids dans les prises de décision familiales.

À ce stade, je souhaiterais souligner deux éléments : tout d’abord, j’attire l’attention sur le fait que ces femmes de Bangalore sont passées de l’industrie de la confection au travail reproductif puis sont revenues à la production de vêtements.

Ensuite, il convient de noter que l’argent n’a pas constitué le seul moteur ayant poussé ces femmes vers les lignes d’assemblage de la reproduction, en vendant leurs ovocytes et en devenant mères porteuses. Tandis que certain·e·s auteur·e·s appréhendent ce travail intime comme une forme particulièrement aliénante de marchandisation des corps, ces femmes ont, au contraire, trouvé dans la GPA un moyen d’affirmation de soi.

Les analyses à propos du capitalisme contemporain décrivent un glissement depuis des modes de production fordistes aux mains de cols bleus, vers une société postfordiste marquée par le développement des emplois de service et des technologies de l’information. Jadis immergés dans la production de biens, tels que des chemises, des pièces automobiles ou autres, les salariés participent désormais d’un travail immatériel producteur de services. Mon travail démontre que les productions relevant de l’ère industrielle comme de l’ère postindustrielle ne sont pas seulement localisées aux mêmes endroits, mais emploient les mêmes personnes. C’est ainsi que les femmes de Bangalore transitent entre l’industrie de la confection et celle de la reproduction.

Les éléments d’insécurité et d’incertitude dans un secteur productif créent et alimentent les marchés de l’emploi dans d’autres secteurs. Les aléas du marché et les risques économiques propres au secteur de l’habillement sont ainsi systématiquement répercutés des gros fournisseurs sur leurs sous-traitants du Tiers Monde. Ces risques sont ensuite répercutés sur les travailleurs et travailleuses, soumis·e·s à l’insécurité de l’emploi, aux horaires prolongés, aux conditions de travail précaires afin de produire des vêtements à bon marché qui viennent saturer les stocks. L’instabilité du travail dans le secteur de la confection à Bangalore est ainsi directement corrélée aux cycles de la demande globale, et les conditions de travail des plus mauvaises résultent des délais de production fixés par les contrats des firmes locales avec des groupes tels que H&M ou Gap. La vie est par conséquent précaire pour les employé·e·s du secteur à Bangalore. Et cette précarité n’affecte pas seulement la manière dont les gens travaillent, mais aussi celle dont ils et elles organisent leur existence (Hewison, Kalleberg 2013, p. 396).

Dans son étude consacrée aux maquiladoras [les usines de sous-traitance industrielle situées au Nord du Mexique et employant principalement des femmes, NdT], Melissa Wright (2006) décrit le mythe de la femme du Tiers Monde jetable. Elle pose la question de savoir comment les femmes de la classe ouvrière ont fini par être considérées comme des biens jetables, des déchets, alors même qu’elles apportent une valeur ajoutée considérable au processus de production. La réponse réside dans le fait qu’en créant de la valeur, le travailleur voit la sienne propre se réduire[8]. Les horaires interminables et les tâches répétitives ont un impact sur la santé de ces femmes, qui voient leur productivité baisser et finissent par être licenciées. Elles deviennent par conséquent des biens jetables, remplacés par de nouvelles travailleuses. Lorsqu’elles tombent malades ou remplissent les tâches domestiques qui leur incombent, c’est leur intérêt pour faire carrière qui est mis en cause. Comme l’affirment leurs contremaîtres, leur destin biologique de mères et leur dévotion à leurs familles les conduiraient à un manque de loyauté envers la firme qui les emploie. Aussi le taux de turnover particulièrement élevé des maquiladoras est-il perçu comme le choix de ces femmes, plutôt que le résultat des conditions de travail.

Dans les usines textiles de Bangalore, les femmes oscillent sans cesse entre le statut de travailleuses méritantes et de déchet. En bonne santé, elles produisent de la valeur ajoutée. Malades ou enceintes, ou bien lorsqu’elles doivent s’occuper de leurs enfants ou de parents âgés, elles perdent leur valeur. Elles sont alors ‘évacuées’, et remplacées. Mais lorsqu’elles recouvrent la santé, ou parviennent à gérer efficacement les tâches domestiques, elles refluent alors vers les ateliers, regagnant miraculeusement leur valeur dans le cycle industriel. Les femmes que j’ai interviewées n’ont de cesse de lutter contre les conditions de travail à l’usine et les conditions de vie chez elles, qui les épuisent physiquement et psychologiquement. À de rares exceptions près, leurs trajectoires à l’usine s’achèvent avant 35 ans.

Mon travail suggère en outre que les stratégies de subsistance des familles de la classe ouvrière dans les villes du Tiers Monde telles que Bangalore, nécessitent que les hommes et les femmes optimisent leur potentiel de travail. Les stratégies d’optimisation des femmes les conduisent des entreprises de confection, représentatives de l’ère industrielle, vers une production postindustrielle telle que celle consistant à fabriquer des enfants pour celles et ceux qui ne peuvent en avoir et cela, pour lutter contre la précarité inhérente à la vie urbaine (Hewison, Kalleberg 2013). Roopa, Salma, Nagu et les autres cessent de travailler à l’usine lorsqu’elles sont victimes de burn out. Elles y retournent néanmoins une fois remises, afin d’assurer un salaire. Au bout d’un certain temps, ainsi que l’exprime Lalitha dans la citation en exergue de cet article, elles ont fini par éprouver le sentiment d’avoir été épuisées par leur employeur, leur santé physique et psychologique mise en danger et leurs vies réduites peu à peu à néant. Elles n’en devaient pas moins payer leur loyer, assurer le couvert et éduquer leurs enfants afin de leur offrir un espoir d’échapper à la précarité, tout en cherchant à se rapprocher de leur idéal d’une vie meilleure. Dans ces conditions, l’industrie de la GPA à Bangalore constituait un motif d’espérance. Lorsque j’ai rencontré pour la première fois Suba, elle était mère porteuse chez COTW, avant d’officier comme recruteuse de donneuses d’ovocytes et de mères porteuses. Ainsi, elle avait échappé aux usines de vêtements, à la différence de sa mère, ses tantes maternelles et sa sœur et restait chez elle pour prendre soin de ses trois fils âgés de moins de 8 ans. Elle me dit avoir besoin d’argent. « Pour nous, la GPA, c’est une bénédiction ». Elle décrivit M. Shetty, à l’origine de COTW, comme « un Dieu pour nous ». La seconde fois que je l’ai rencontrée, en décembre 2011, elle recevait un traitement hormonal afin d’être mère porteuse pour une seconde fois. Bien qu’elle sache que le taux d’échec des FIV était élevé, elle espérait un résultat positif[9].

À plusieurs reprises, les femmes avec qui j’ai eu des entretiens ont souligné que tandis que les usines de confection les convertissaient en rebut, l’émergence du commerce de la reproduction leur permettait de vendre leurs ovules et leur capacité à être enceintes. Ces femmes sont ainsi passées des lignes d’assemblage de production à celles de la reproduction, optant pour le ‘don’ d’ovules et, consécutivement, la gestation pour autrui. Ces nouvelles formes de marchandisation leur ont permis de percevoir un salaire pour des aspects de l’existence dont elles n’auraient jamais cru qu’ils puissent constituer une source de revenus. Indirani, une ouvrière dans la confection et mère porteuse de 30 ans, a confié :

Si vous m’aviez demandé il y a deux ans si je pourrais avoir un enfant et le donner pour de l’argent, je ne me serais pas seulement moquée, mais je me serais sentie si insultée que j’aurais pu vous gifler […]. Et pourtant, voyez où j’en suis aujourd’hui. J’ai porté ces jumeaux en moi neuf mois durant, et je les ai donnés.

Mariée à 18 ans à un chauffeur de rickshaw indépendant, avec deux jeunes enfants à charge, elle a accouché en juin 2011 de jumeaux destinés à un couple des États-Unis.

J’ai demandé à Indirani si les injections d’hormones subies pour la préparer à la ponction de ses ovules la faisaient souffrir. Elle ne me répondit pas directement « Aiyo akka », me dit-elle : « Quand vous êtes pauvre, vous ne pouvez pas vous permettre le luxe de songer à l’inconfort ». Et lorsque je lui fis part des risques à long terme de l’hyper-ovulation, elle haussa les épaules comme tant d’autres avant elle, lorsqu’elles entendirent mes mises en garde. J’en déduisis alors que ces femmes prenaient là des risques calculés : aucune d’entre elles n’avait connu autour d’elle de cas de complication imputables à ces procédures médicales invasives. Elles expliquaient que leur priorité était d’échapper à leur précarité économique. Les éventuelles complications médicales leur apparaissaient comme secondaires, et elles y feraient face si jamais elles se manifestaient.

Pour nombre d’auteur·e·s tel·le·s que C. Wright Mills (White Collar, 1951), Arlie R. Hochschild (The Managed Heart, 1983) ou les travaux plus récents sur le travail intime d’Eileen Boris et Rachel S. Parreñas (2010), la marchandisation du care suscite chez les travailleuses du care un sentiment d’aliénation. Mes travaux suggèrent cependant que l’expérience des femmes dans l’industrie de la reproduction est marquée au sceau de la contradiction. Bien qu’elles reconnaissent l’exploitation dont elles font l’objet, ces femmes tirent davantage de sens de la vente de leurs ovules et de la gestation pour autrui, que de la discipline de travail très stricte subie dans les usines de vêtements.

Les dortoirs de la GPA

La première fois que je suis arrivée au dortoir des mères porteuses de COTW, j’ai été consternée par le fait que ces femmes soient séquestrées dans des dortoirs exclusivement féminins, loin de leurs familles. Bien que des membres de leurs familles leur rendent visites et que, dans certains cas, elles vivent là avec leurs jeunes enfants, elles n’en restent pas moins isolées de leurs propres foyers et quartiers. De plus, ces dortoirs sont suivis par un système de surveillance vidéo qui contrôle tous les mouvements des pensionnaires.

  1. Shetty, le directeur de COTW, affirma que cette séquestration était la garantie de leur intimité. Soustraites au regard désapprobateur de leurs voisins ou parents, elle leur permettait de retourner auprès de leurs familles après l’accouchement sans que nul ne sache qu’elles avaient été mères porteuses. Cela facilite également le suivi de leur santé et de leur grossesse. En rassemblant toutes ces femmes enceintes sous un même toit, on rend aussi plus aisés leurs déplacements au cabinet médical pour les visites prénatales régulières, aux laboratoires pour les tests sanguins et les échographies. De plus, les parents commanditaires sont rassurés de savoir que les mères porteuses qu’ils ont engagées sont hébergées dans des conditions d’hygiène et de sécurité satisfaisantes.

Amrita Pande (2010) affirme cependant que ce qui se fabrique dans ces dortoirs, ce sont des mères-travailleuses idéales. Semblables à des ouvrières, elles réalisent en même temps un travail de care et se voient inculquer des vertus spécifiques au moyen de conseils, de contrats, en les regroupant des mois durant sous un même toit, à l’écart de leur environnement social et de leur entourage.

Cependant, les mères que j’ai interviewées à Bangalore voyaient ces foyers sous un angle différent. Indirani, que j’ai évoquée plus haut, a ainsi fait part du fait qu’elle se sentait épuisée physiquement et émotionnellement lorsqu’elle enchaînait son travail en tant que tailleuse à l’usine et les tâches de ménage, cuisine et de soins qui lui revenaient à la maison. Dès qu’elle est tombée enceinte, Indirani a séjourné au COTW, à l’écart de sa famille. Au début, elle vivait mal cet éloignement, se demandant fréquemment comment allaient ses enfants et si sa belle-mère s’en chargeait convenablement. « J’étais entourée d’étrangères », dit-elle. Après quelque temps, elle a cependant commencé à apprécier la vie du dortoir où elle n’avait plus ni à se lever à 5 heures, ni à préparer les repas pour sa famille et à accompagner ses enfants à l’arrêt du bus scolaire avant de prendre elle-même le bus pour se rendre à l’usine. Au lieu de cela, elle pouvait dormir et son petit déjeuner lui était servi lorsqu’elle le désirait. Affranchie de toute obligation domestique, son temps lui appartenait et nulle demande ne venait lui causer le moindre stress émotionnel. La GPA lui offrait ce luxe d’être servie par d’autres. Indirani confia n’avoir pas souvenir d’un quelconque moment de son existence où elle fut à ce point allégée, libérée de toute responsabilité.

De nombreuses femmes m’ont en outre affirmé qu’à travers la GPA, elles avaient certes perdu un enfant, mais aussi gagné des sœurs « pour la vie ». Au fil de leurs échanges avec les autres pensionnaires, elles découvrirent qu’elles avaient davantage de choses en commun qu’avec les femmes de leur entourage — parentes ou amies. Tandis que la GPA est en premier lieu interprétée comme une perte pour les mères porteuses, c’est d’abord à ce phénomène paradoxal leur ayant permis de construire des amitiés solides, que les femmes de Bangalore ont fait référence.

« Mais est-ce que le fait d’être sous surveillance vidéo ne vous dérange pas ? », ai-je demandé. En effet, lorsque j’avais visité pour la première fois le foyer de COTW, j’avais eu le sentiment que ces caméras produisaient l’atmosphère invasive d’une institution ‘totale’, au sein de laquelle les femmes étaient constamment épiées pour déceler toute infraction. La plupart des femmes interrogées ont répondu que les caméras ne les gênaient pas et, parfois, elles n’avaient même pas noté leur présence. Je me rendis alors compte que la surveillance faisait partie de leur expérience quotidienne. Que pouvait bien signifier la notion d’intimité pour des femmes habituées à vivre sous l’œil inquisiteur de leurs parents et voisins et résidant dans des logements d’une ou deux pièces où il n’était pas rare que six ou huit familles se partagent une salle de bain ? De plus, la surveillance au sein du dortoir pouvait sembler bénigne en comparaison de celle — qui pis est doublée de brimades — exercée dans les ateliers de confection, où il n’était possible ni de se reposer, ni de prendre une pause ou de discuter avec ses collègues. De ce point de vue, les caméras disposées dans le dortoir, dont la vocation était de prévenir tout rapport sexuel entre les pensionnaires et leurs partenaires lorsque ceux-ci leur rendaient visite, leur apparaissaient moins intrusives.

Renoncer aux nouveau-nés

Des discussions avec Indirani, il ressortait que la grossesse avait été convertie avec succès en un classique processus d’aliénation contre rémunération. Son leitmotiv était qu’elle n’éprouvait pas le moindre attachement vis-à-vis des jumeaux qu’elle portait. Sa sœur cadette, Asha, présente lors de nos entretiens et qui voulait aussi devenir mère porteuse, était séparée de son mari et travaillait dans une fabrique de bâtonnets d’encens. Pour elle :

Les couples qui passent par les mères porteuses se battent pour avoir un enfant. Ils s’en remettent à Dieu. Nous, nous prions aussi, pour avoir la force d’abandonner le bébé. J’ai eu trois annulations [échecs de la FIV] et je ne sais pas ce que ça fait de devoir se séparer du bébé. Mais je sais que je vais pleurer. J’aime les bébés. Je pense que s’ils s’habituent à nous, ils n’accepteront jamais ceux à qui on va les confier comme leurs parents, ils nous préfèreront toujours. Mais comme j’ai deux enfants que j’élève toute seule, j’ai besoin d’argent… c’est eux que j’aime et c’est envers eux que j’ai des devoirs, c’est pourquoi je fais ça.

J’insistais : Ne vas-tu pas te sentir mal lorsque tu laisseras le bébé ? Il bouge en toi, te réveille le matin, et donne des coups de pieds après que tu aies bu ta tasse de…
Non, me coupa Indirani avec force.

Dès le début, tu dois te convaincre que ce bébé n’est pas le tien, et toujours en parler comme si c’était celui de quelqu’un d’autre… Ne t’avise pas de le désirer… Je n’éprouve aucun sentiment, madame. Je me bats déjà suffisamment pour mes propres enfants. Pourquoi devrais-je en vouloir davantage ? Aimer un enfant, c’est un fardeau… il ne faut pas avoir de sentiments. Lorsque Shuba a fondu en larmes à la fin de sa grossesse parce qu’elle devait abandonner le bébé, je l’ai réprimandée : je lui ai dit qu’elle avait trois fils et je lui ai demandé pourquoi elle était venue là. Pour pouvoir faire face à ses difficultés, ou pour s’en rajouter de nouvelles ? Que ferais-tu s’il n’y avait pas le don d’ovules ou la GPA pour gagner autant d’argent ?

Elle ajouta que jamais ses revenus comme ouvrière ne lui avaient permis de rembourser ses emprunts. Elle travaillait dur toute la journée, et ses gages allaient directement dans la poche de l’usurier.

Indirani, après avoir affirmé avec véhémence qu’elle n’éprouvait rien pour les jumeaux qu’elle avait portés, explicita la manière dont elle s’y était prise. Elle dit qu’aimer des enfants est un fardeau pour des travailleurs pauvres. Pourquoi désirerait-elle davantage d’enfants qui auraient besoin de ses bons soins et de son affection ? Elle aimait ses deux enfants si profondément qu’elle avait choisi la GPA comme moyen d’améliorer leur destin. C’est pourquoi au lieu de se laisser submerger par des sentiments pour les jumeaux qu’elle avait portés, elle avait au contraire travaillé à établir une distance avec eux, afin de n’avoir aucune peine à les confier à leur naissance.

La GPA comme travail moral

Certaines mères utilisaient le mot « punya » pour décrire leur engagement dans la GPA : c’est la chance d’accomplir quelque chose d’important via un simple travail salarié. Pour une autre femme, en cours de traitement hormonal en vue d’être mère porteuse, ce type de travail procurerait « atma trupti », la satisfaction de l’âme. De son point de vue, porter l’enfant d’une autre lui apporterait une forme de satisfaction intérieure. Dans nos conversations ultérieures, elle indiqua que rien de ce qu’elle avait fait auparavant comme salariée n’avait produit autant de valeur, d’un point de vue social, que cet enfant porté dans le cadre d’une GPA.

Alors que la GPA est souvent considérée comme immorale et les mères porteuses comme des femmes peu éthiques qui vendent des enfants (Pande 2009), les mères elles-mêmes considèrent leur action comme éthiquement irréprochable. Le processus de la GPA est décrit comme différent de celui de la production de vêtements et comme un travail plus moral que le précédent. À l’usine, elles se sentent dépréciées car elles sont sexuellement harcelées et humiliées par leurs supérieurs. Et lorsqu’elles rentrent à la maison, surtout les jours où elles font des heures supplémentaires qui n’ont pas été payées, leur conjoint et leur belle famille mettent en doute leurs mœurs en se demandant si elles n’ont pas une aventure extraconjugale. Travailler dans la production du textile a ainsi été décrit comme particulièrement déprimant.

D’autre part, ces femmes soulignent que l’industrie de la reproduction développée à Bangalore leur a permis de devenir des ouvrières ‘morales’. Au sein du dortoir strictement féminin, elles ont été conduites à mener des vies pures et vertueuses, marquées par l’abstinence sexuelle, y compris vis-à-vis de leurs conjoints. De plus, elles y conçoivent sans relations sexuelles, contribuant à perpétuer des lignages familiaux (patriarcaux). Indirani a déclaré à ce sujet qu’à travers la GPA, elle avait bâti (construit) une famille nucléaire et comblé le désir d’enfant d’une femme infertile — et ajoutant que le même processus lui avait permis d’assurer le futur de sa propre famille et son propre bonheur. Elle poursuivit en comparant la valeur sociale de la production d’enfant à celle de la production de vêtements :

Les vêtements ? Vous portez une chemise quelques mois, puis vous la jetez. Mais un bébé ? Vous le gardez toute la vie. J’ai fait quelque chose de tellement plus important que tout ce que j’ai pu faire à l’usine.

Indirani et d’autres mères que j’ai rencontrées n’ont pas nécessairement vécu la vente de leurs ovules ou la GPA comme un processus bénin, pas plus que leur exploitation ne leur a échappée. Néanmoins, au regard de leurs conditions de vie précaires, elles considéraient que l’industrie de la reproduction qui s’est développée à Bangalore leur a offert davantage de pouvoir sur leurs vies d’un point de vue financier, sexuel et émotionnel. De manière plus cruciale encore, faire des bébés leur apparaît comme une source d’affirmation de soi infiniment plus grande que de produire des vêtements, et la GPA, comme particulièrement créative d’emploi, à même de renforcer leur force morale.

Les organisations féministes axées sur la santé, telles que Sama, basée à New Dehli, critiquent à bon droit la marchandisation de la GPA (Sama 2008). Suivant en cela le point de vue de spécialistes en bioéthique (Shah 2009 ; Qadeer 2010), elles mettent l’accent sur l’orientation de cette industrie vers le profit, aux dépens de la santé des mères porteuses. Dans Outsourced Self (2012), Arlie R. Hochschild déplore la logique mercantile qui existe désormais dans tous les domaines de la vie, y compris dans le fait d’avoir des enfants[10]. Dans les chapitres consacrés à la GPA, les mères porteuses sont décrites comme des « femmes indigentes qui louent leur ventre à des cliniques bas-de-gamme qui ressemblent davantage à des lignes d’assemblage de bébés » (Schulevitz 2012). Pourquoi présumer ainsi de l’indigence des mères porteuses ? Et si la GPA s’avère une expérience aussi dramatique, pourquoi tant de femmes issues de la classe ouvrière se tournent-elles vers cette activité dans des villes telles que Bangalore, Anand, Mumbai, New Dehli ou Hyderabad ? Quel sens ces femmes donnent-elles à la GPA ?

À nouveau, je souligne qu’il n’entre nullement dans mon propos de suggérer que l’organisation commerciale de la GPA en Inde rend justice aux mères porteuses. Mon objectif était d’écouter ce qu’elles-mêmes avaient à dire non sur leur indigence, mais sur la précarité de leurs trajectoires d’emploi. De nombreuses femmes, en dépit du deuil entraîné par la perte des bébés qu’elles ont portés en elle, appréhendent la GPA comme un processus d’empowerment. Comment saisir le fait que des injections massives d’hormones, de longues périodes de séquestration et des césariennes systématiques pour permettre des accouchements avant terme, puissent être envisagés comme des actes d’affirmation de soi ? La conversion de l’aliénation et de la douleur associées à la marchandisation des grossesses en actes d’autonomisation, ne peut s’entendre que dans le contexte constitué par les trajectoires d’emploi et l’environnement social des mères porteuses.

L’existence d’unités de production textiles tournées vers les marchés internationaux, et la précarité croissante de la vie urbaine pour les employées du secteur de l’habillement à Bangalore, les ont tournées vers les lignes de reproduction. Après avoir vendu leurs ovules et travaillé comme mères porteuses, de nombreuses femmes sont retournées vers les ateliers de confection, avec l’espoir que les revenus engrangés grâce au commerce de la reproduction affermiraient leurs positions dans un monde infiniment précaire. La GPA et le don d’ovules ne sont pas envisagés comme des options de travail stable à long terme. Elles représentent une, voire deux ou trois tentatives isolées pour s’extraire de la précarité et négocier une meilleure situation au sein de leurs familles respectives. Les femmes reconnaissent leur exploitation sur les lignes d’assemblage reproductif, mais considèrent ce travail à la fois plus créatif et doté de davantage de sens que celui dans les ateliers de confection. Les mères porteuses apparaissent ainsi engagées dans une chorégraphie complexe, qui les conduit à se conformer strictement à la discipline de genre et même aux risques physiques imposés par les acteurs du marché de la reproduction (médecins, clients, avocats, agences spécialisées, pour ne citer que ceux-là), pour mieux négocier, au sein de la sphère familiale, davantage de pouvoir pour elles-mêmes. Elles consentent ainsi aux manipulations imposées par un marché structuré de manière patriarcale, pour mieux remettre en cause ces mêmes structures dans leurs propres familles.

Ainsi que le soulignait Lalitha, en tant qu’ouvrières, leur vie est un enfer et cette vie ruine leur univers. La GPA, quant à elle, est devenue un moyen d’essayer de créer de nouveaux mondes.

[1]         Ce travail a été rendu possible grâce aux nombreuses heures que les mères porteuses ont consenti à passer avec moi, pour me renseigner sur leur Bangalore. Elles sont demeurées anonymes. En écrivant cet article, je songe aux ouvrières du textile mortes dans l’effondrement de l’édifice industriel Rana Plaza à Dacca, le 27 avril 2013. Walmart, dont cette usine était un sous-traitant, s’est refusé à signer un plan de sécurité pour les ouvriers et ouvrières du secteur au Bangladesh, proposé par ses homologues européens.

[2]         J’utilise des pseudonymes pour toutes les organisations et les individu·e·s pour préserver l’anonymat. Tous les entretiens avec des femmes ont été menés à Bangalore, en kannada, qui est la langue la plus utilisée dans l’état indien du Karnataka, dont Bangalore est la capitale.

[3]         Je privilégie l’usage du terme de ‘soin reproductif transfrontalier’ (Inhorn, Gurtin 2011 ; Inhorn, Patrizio 2012), plutôt que celui de ‘tourisme reproductif’. Celles et ceux en quête de services reproductifs en Inde s’y rendent à des fins procréatives et non récréatives. Leurs voyages ne sont ni relaxants, ni régénérants. Au contraire, ils sont marqués par le stress des prélèvements d’ovules, des dons de sperme, du choix des donneuses et des mères porteuses.

[4]         [Note des coordinatrices : L’auteure utilise le terme anglais de « surrogate mothers » qui est traduit ici par « mères porteuses ». Soulignons toutefois que l’utilisation de ce terme est controversée en français et qu’il existe d’autres traductions possibles (voir l’Introduction de ce numéro)].

[5]         International Institute for Population Sciences (iips) and Macro International, 2007. National Family Health Survey (nfhs-3), 2005-06, India: Key Findings. Mumbai: IIPS : www.measuredhs.com/pubs/pdf/SR128/SR128.pdf

[6]         Au contraire de l’industrie textile proprement dite, l’industrie de la confection avait reçu peu de subventions du gouvernement, n’ayant jamais atteint une masse critique dans un pays où les femmes portent des saris et des blouses traditionnelles. En conséquence, elle n’emploie pas autant de monde que l’industrie textile proprement dite.

[7]         Teri Caraway (2007) indique que dans leur phase de démarrage, les industries orientées à l’export tendent à faire un usage intensif de main-d’œuvre et à employer des femmes. À mesure qu’elles deviennent davantage centrées sur l’utilisation de capitaux, des hommes remplacent les femmes. Il n’existe cependant aucune indication de ce que l’industrie de l’habillement en Inde devienne plus ‘capital-intensive’. Traditionnellement, tant les hommes que les femmes ont travaillé comme tailleurs sur mesure, et les habitudes de recrutement dans les ateliers de confection reflètent cette tendance ancienne. Aucune recherche ne précise, à ma connaissance, la raison pour laquelle les états du Sud emploient davantage de femmes dans ce secteur.

[8]         L’analyse de Wright (2006) est faite à partir de l’analyse marxiste selon laquelle la valeur même des ouvriers décroît à mesure qu’augmente leur production de valeur ajoutée.

[9]         Les données concernant les taux d’échec des fécondations sont éparses en Inde. Les spécialistes de l’infertilité sont peu enclins à fournir des données précises, susceptibles de remettre en cause leurs affaires et leur capacité à attirer la clientèle. D’expérience, les mères porteuses savent cependant qu’elles devront sans doute connaître plusieurs cycles de fécondation avant d’être enceintes.

[10]        [ndlr : nous renvoyons au texte d’Arlie Russell Hochschild (2013). « Éthique du care et capitalisme émotionnel ». In Gilligan Carol, Hochschild Arlie R., Tronto Joan (édité et présenté par Patricia Paperman et Pascale Molinier). Contre l’indifférence des privilégiés : à quoi sert le care. Paris, Payot].




Source: Tarage.noblogs.org