Par Mortimer {JPEG}

Les temps sont durs pour les pĂ©dagogies alternatives au sein de l’Éducation nationale. Plusieurs projets « alternatifs Â», « innovants Â» – termes qui recouvrent une large variĂ©tĂ© de pratiques – voient leur existence mise en pĂ©ril. PortĂ©s par des Ă©quipes motivĂ©es, et Ă©laborĂ©s collectivement, ces projets veulent penser l’école et l’enseignement de maniĂšre diffĂ©rente, tout en restant au sein du service public afin que l’innovation pĂ©dagogique ne soit pas rĂ©servĂ©e au privĂ© – qui pratique la sĂ©lection par l’argent.

Dans un communiquĂ© de juin 2019, la Fespi, FĂ©dĂ©ration des Ă©tablissements scolaires publics innovants, listait un certain nombre de menaces : baisse des dotations en heures d’enseignements, dĂ©mĂ©nagements dans des locaux inappropriĂ©s, normalisation des pratiques innovantes – comprendre : dilution de ces expĂ©rimentations par leur intĂ©gration au sein de structures classiques


« On sent qu’il y a une pression Â»

À Grenoble, l’équipe du Clept (CollĂšge lycĂ©e Ă©litaire pour tous), accueille depuis vingt ans – dans des locaux indĂ©pendants – des Ă©lĂšves dĂ©crocheurs dĂ©sireux de reprendre une scolaritĂ©. Elle s’inquiĂšte ainsi de la « normalisation Â» que pourrait provoquer le futur dĂ©mĂ©nagement de l’établissement Ă  l’intĂ©rieur de l’enceinte du lycĂ©e Mounier. « On sent qu’il y a une pression pour normaliser notre particularisme Ă  l’occasion de la restructuration du lycĂ©e Mounier, confiait en janvier un enseignant Ă  France Bleu IsĂšre [1]. Par exemple le Clept, au contraire des autres Ă©tablissements, n’a pas de rĂšglement intĂ©rieur. Nous avons une charte. On travaille avec nos Ă©lĂšves pour leur donner le sens des rĂšgles, pour qu’il y ait un vivre ensemble partagĂ© et compris par tous. Â» Cette approche originale sera-t-elle toujours possible au sein des locaux d’un lycĂ©e « normal Â» ?

Parfois, c’est la suppression de quelques heures de dotation qui peut suffire Ă  faire capoter toute une structure pĂ©dagogique. Au LycĂ©e autogĂ©rĂ© de Paris, la perte de 11 heures de dotation pour l’annĂ©e scolaire 2020 se traduit par un demi-poste en moins, impactant les dispositifs d’autogestion. Olivier Haeri, dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de la Fespi, pointe l’absence de lisibilitĂ© causĂ©e par l’instabilitĂ© budgĂ©taire : « Quand tu rĂ©unis une Ă©quipe d’adultes et que chaque annĂ©e on baisse tes moyens, tu passes un temps infini Ă  repenser tes projets. Â» Il ajoute : « [C’est] comme si les gens qui donnent les moyens n’étaient pas en relation avec ceux qui rĂ©flĂ©chissent sur les projets. Il n’y a pas d’engagement pluriannuel. Â»

À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le projet pĂ©dagogique coopĂ©ratif du collĂšge GisĂšle-Halimi, en secteur REP+, a pris fin du jour au lendemain : un simple mail administratif envoyĂ© un soir de juin a balayĂ© une dĂ©cennie de travail de l’A2CPA (Association pour un collĂšge coopĂ©ratif et polytechnique Ă  Aubervilliers) couronnĂ©e par l’ouverture de l’établissement en septembre 2018. DĂšs son arrivĂ©e, le nouveau recteur, Daniel Auverlot, avait supprimĂ© quatre postes aux porteurs du projet, en dĂ©pit de la convention signĂ©e avec la rectrice prĂ©cĂ©dente, qui leur en rĂ©servait douze. Une fois les Ă©quipes placĂ©es dans des conditions matĂ©rielles impossibles, une pseudo-Ă©valuation du projet en plein confinement a servi Ă  justifier sa fermeture [2].

Des mĂ©thodes proches sont employĂ©es Ă  HĂ©rouville-Saint-Clair (Calvados), oĂč le devenir de l’école Freinet est menacĂ© par le remplacement des postes de titulaires par des postes Ă  profil [3]. Pour se justifier, l’inspection acadĂ©mique argue de « tensions Â»â€Š

Pour Olivier Haeri, de la Fespi, il n’y a pas de volontĂ© clairement affichĂ©e du ministre de partir en croisade contre les Ă©tablissements alternatifs, mais plutĂŽt des situations locales diverses. Toutefois, on peut remarquer que depuis sa nomination en 2017, Jean-Michel Blanquer n’a jamais reçu ladite Fespi.

Sa volontĂ© de tout contrĂŽler et de mettre en concurrence les Ă©tablissements, son autoritarisme et sa collusion avec le privĂ© sont dĂ©noncĂ©s jusque dans des sphĂšres Ă©levĂ©es de son ministĂšre. Dans une tribune parue en mai [4], de hauts fonctionnaires de l’Éducation nationale, peu suspects de gauchisme primaire, dĂ©nonçaient pĂȘle-mĂȘle « management autoritaire Â» du cabinet ministĂ©riel, « double discours Â», « lycĂ©e professionnel mis en concurrence avec des organismes de formation privĂ©s Â», « aveuglement scientiste Â», « projet rĂ©actionnaire Â», « priorisation accordĂ©e Ă  la maternelle privĂ©e Â»… Dans un tel contexte, on comprend sans mal que les expĂ©riences d’autogestion et les pĂ©dagogies Ă©mancipatrices fassent tache, puisqu’elles se situent aux antipodes de la ligne conservatrice de Blanquer.

« Business compatible Â»

En termes d’alternatives pĂ©dago giques, le ministre a d’autres prĂ©fĂ©rences. Depuis sa prise de fonction, il soutient ouvertement le marchĂ© privĂ© de l’éducation, qui se lĂšche les babines Ă  l’idĂ©e des juteux profits que permettrait le dĂ©mantĂšlement du service public Ă©ducatif.

Blanquer s’entoure d’idĂ©ologues lobbyistes, Ă  l’instar de François Taddei, ancien biologiste devenu spĂ©cialiste autoproclamĂ© de l’éducation, Ă  qui la revue Carnet Zilsel a consacrĂ© un article Ă©difiant [5]. L’homme est Ă  l’origine, par exemple, de l’expression « Ă©cole de la confiance Â» ou du concept de « sociĂ©tĂ© apprenante Â», et considĂšre le systĂšme scolaire comme dĂ©passĂ©. Son discours encourage la sous-trai tance Ă©ducative au privĂ©, et donc le dĂ©sinvestisse ment de l’État. Incidemment, ledit Taddei est lui-mĂȘme fellow d’Ashoka, une structure de lobbying pour les start-up Ă©ducatives, et prĂ©sident du CRI, Centre de recherches interdisciplinaires, une structure privĂ©e financĂ©e notamment par la fondation Bettencourt Schueller.

Autre lien qui n’est plus Ă  prouver, celui de Blanquer et Macron avec l’institut Montaigne, think tank proche du CAC 40 : Blanquer lui-mĂȘme a appartenu au comitĂ© directeur de l’association Agir pour l’école, satellite de Montaigne [6]. Cette structure a participĂ© au financement du projet dĂ©criĂ© de CĂ©line Alvarez [7], mĂ©lange de mĂ©thode Montessori et de neurosciences. Cette expĂ©rience pĂ©dagogique, menĂ©e de 2011 [8] Ă  2014 Ă  Gennevilliers (Seine-Saint-Denis) dans des conditions matĂ©rielles exceptionnelles, a Ă©tĂ© largement encensĂ©e et publicisĂ©e par le ministĂšre. Il faut dire, comme le dĂ©nonce la pĂ©dagogue et historienne Laurence de Cock, que CĂ©line Alvarez est largement « business compatible Â», dans la droite ligne de la politique Blanquer.

Loin de toute visĂ©e Ă©mancipatrice, les pĂ©dagogies alternatives conviennent donc au ministĂšre quand elles sont portĂ©es par le privĂ©. Blanquer soutient largement le lobby de la marchandisation de l’école, tout en menant des politiques d’austĂ©ritĂ© dans le public, dĂ©gradant de fait les conditions d’enseignement et rendant la vie impossible aux projets pĂ©dagogiques alternatifs qui veulent s’inscrire dans le cadre d’un service public d’éducation ouvert Ă  toutes et tous.

En 1994, dans le livre Apprendre Ă  transgresser [9] de la militante et universitaire fĂ©ministe Bell Hooks, le pĂ©dagogue Ă©tatsunien Ron Scapp pronostiquait : « En fin de compte, l’institution nous Ă©puisera simplement parce qu’il n’y a pas de soutien institutionnel durable des pratiques pĂ©dagogiques libĂ©ratrices. Â» Visionnaire.


La Une du n°190 de CQFD, illustrée par Kalem {JPEG}

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Article publié le 28 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org