Janvier 5, 2022
Par Rouen Dans La Rue
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NDLR : Échelle Inconnue est un groupe de recherche et de crĂ©ation artistique centrĂ© autour des urbanitĂ©s minoritaires. Depuis 1998, les productions d’Échelle Inconnue questionnent notre rapport Ă  la mĂ©tropole et les affects qu’elle soulĂšve en nous.

Pour Échelle Inconnue, la question de l’urbanitĂ© se rapporte Ă  une guerre « sourde et silencieuse Â». Un affrontement dans lequel l’idĂ©e d’une ville unidimensionnelle se heurte Ă  toutes les autres formes d’existence qui la traverse.

Sans-abris, Tsiganes, immigrĂ©s et bien d’autres, ce n’est qu’à travers la prise en compte de toutes les maniĂšres de vivre une ville, celles qui ne rentrent pas « le plan Â», que nous pouvons apprĂ©hender nos propres existences.

À l’occasion de la sortie de la revue annuelle du groupe, nous diffusons ici, avec l’aimable autorisation d’Échelle Inconnue, l’un des articles qui y figure et qui nous a semblĂ© particuliĂšrement remarquable.

Un second article intitulĂ© « La coprophagie urbaine : un modĂšle Ă©conomique mĂ©tropolitain Â» sortira mercredi prochain.

En espérant que vous prendrez autant de plaisir que nous à les découvrir.

Lien vers le site d’Échelle Inconnue

Pour commander la revue

Depuis l’incendie de l’usine rouennaise de Lubrizol, le 26 septembre 2019, c’est un drĂŽle de bal. Il faudra attendre plusieurs jours pour que les autoritĂ©s s’inquiĂštent de la situation des Voyageurs. Suite Ă  la mĂ©diatisation de la situation des habitants de l’aire, accompagnĂ©s par l’anthropologue Lise Foisneau et le juriste William Acker, quelques Ă©lus s’émeuvent et se rendent sur place. On s’indigne ; une solution va ĂȘtre trouvĂ©e ; un terrain provisoire ? Oui, trĂšs Vite ! Un parking et quelques Ă©quipements
 (cf. carte 02). Il faudra attendre avril 2021 pour que soit proposĂ© un « stationnement » provisoire. Et, autant faire d’une pierre deux coups : on en profite pour accueillir d’autres familles de la rĂ©gion. Entre temps, on danse.

En octobre 2019, les familles portent plainte en invoquant la responsabilitĂ© de l’État pour mise en danger de la vie d’autrui. Quelques jours plus tard. Nous prenons et filmons la mesure du relogement proposĂ©. Deux agents de la MĂ©tropole Rouen Normandie se rendent sur l’aire avec, en main, un document que chaque famille doit signer, acceptant ou refusant un replacement dans une des aires de la MĂ©tropole. « Tu vois, si tu es d‘accord, tu signes lĂ . C‘est pas la MĂ©tropole qui dĂ©cide tu vois, c’est toi ».

InterpellĂ©s par les habitants, les agents expliquent qu’il reste un emplacement ici, un autre lĂ , un autre encore Ă  plusieurs kilomĂštres. Les familles ? Bah on verra en fonction des places, peut-ĂȘtre se trouveront-elles sĂ©parĂ©es, (cf. carte 03) Quand certains s’interrogent sur l’absence de place sur les aires d’accueil proposĂ©es, on leur rĂ©pond que c’est parce que certains Voyageurs ne sont pas en rĂšgle. Il faudra les dĂ©loger. D’ailleurs, ici aussi, certains n‘ont pas signĂ© leur convention d‘occupation et ne seront pas relocalisĂ©s. Et pendant qu’on y est, ceux qui n’étaient pas sur place au moment de l’incendie non plus.

On ne reloge pas pour protéger mais pour dédommager.
Et puis si t’as pas signĂ©, c’est que tu ne veux pas ĂȘtre relogĂ©.

AprĂšs une consultation de Lise Foisneau, William Acker et Vanessa Moreira, une habitante de l’aire d’accueil, Ă  l’AssemblĂ©e Nationale dans le cadre d’une enquĂȘte parlementaire, le 12 dĂ©cembre 2019, toujours rien. AprĂšs un premier confinement sur l‘aire, aprĂšs l‘Adoption du SchĂ©ma DĂ©partemental d’Accueil des Gens du Voyage de Seine-Maritime en Juillet 2020, rien.

C’est compliquĂ©, il faut trouver un terrain. Vous comprenez ?

Entre temps, Ă  quelques kilomĂštres de lĂ , la convention entre SNCF Immobilier et la MĂ©tropole de Rouen reconduit l’opĂ©ration d‘urbanisme temporaire « La Friche Lucien ». Ses organisateurs ne se cachent pas de faire de la sĂ©curisation par l’occupation et affirment mĂȘme publiquement que leur prĂ©sence empĂȘche celle des Voyageurs sur site.

« Car c’est de notoriĂ©tĂ© publique, vous n’avez qu’à demander Ă  n’importe quel Ă©lu, ils dĂ©gradent [
] Jusqu’en 2019 venaient se greffer chaque annĂ©e en septembre des Gens du Voyage. Pour le coup, les relations sont un peu plus tendues, dues notamment Ă  des dĂ©gradations, Ă  des vols, qui ont lieu chaque annĂ©e Ă  cette pĂ©riode-lĂ  : et on commence Ă  le savoir puisque c’est devenu institutionnel en fait. Nous on occupe le site tous les ans en septembre et ça depuis 5 ans, et on a eu des dĂ©gradations et des vols Ă  cette mĂȘme pĂ©riode tous les ans donc c’est forcĂ©ment quelque chose qui peut compliquer les choses D’autant plus que leur occupation est illĂ©gale. Chaque annĂ©e, c’est un peu la bataille parce qu’ils se branchent sur l’immeuble de nos voisins directs, ils coupent l’eau, ils font sauter la Friche aussi : on a de gros problĂšmes d’électricitĂ© Ă  cette pĂ©riode de par leur installation illicite tout simplement »,

expliquait Simon Ugolin, de l’Atelier Lucien Ă  Rouen le 28 janvier 2021 lors de la rencontre « Urbanisme transitoire, une façon flexible de fabriquer la ville » organisĂ©e par la Maison de l’Architecture de Normandie, Le Forum.

Un pari politique et urbain ambitieux aurait Ă©tĂ© d’appliquer les mĂ©thodes de l’urbanisme transitoire au relogement de ces familles. Ce qui aurait fait de Rouen une des rares villes Ă  assumer et favoriser la prĂ©sence voyageuse en centre-ville. Lors de notre rendez-vous avec la MĂ©tropole Rouen Normandie, l’élu en charge des Gens du Voyages prend note, disant ignorer ce qu’est l’urbanisme transitoire et n’ayant pas connaissance de la convention avec SNCF immobilier.

Septembre 2020 : premier anniversaire de l’incendie de l’usine Lubrizol. Le maire de Rouen se prononce favorablement et publiquement sur Twitter pour trouver des solutions dignes et alternatives. Quelques mois plus tard pourtant, la MĂ©tropole Rouen Normandie demande en rĂ©fĂ©rĂ© auprĂšs du tribunal administratif l’expulsion de « Gens du Voyage » de l’aire de Rouen/Petit-Quevilly. La demande d’expulsion concerne essentiellement les familles ayant portĂ© plainte. Le motif ? Des branchements Ă©lectriques illicites. La police se dĂ©place, constate
 Rien. AprĂšs un article de Street Press, une interpellation via Twitter du PrĂ©sident de la MĂ©tropole par William Acker et Échelle Inconnue — entre autres — la MĂ©tropole recule. Le PrĂ©sident de la MĂ©tropole rĂ©affirme une nouvelle fois qu’il n’y aura pas d’expulsion et que les habitants doivent ĂȘtre logĂ©s de maniĂšre digne.

Le contact est pris. Nous demandons rendez-vous pour parler de la situation des habitants de l’aire mais aussi plus largement de la situation des personnes en habitat mobile sur le territoire mĂ©tropolitain, dont le nombre ne cesse de croĂźtre et que l‘ensemble des projets urbains et infrastructures de l‘Axe Seine ne peut qu’augmenter. En somme, une oreille est tendue et il semble possible d’énoncer une situation politique et urbaine visiblement ignorĂ©e. Nous n’aurons rendez-vous que le 17 mai, aprĂšs que la fameuse solution transitoire a enfin Ă©tĂ© trouvĂ©e. ParallĂšlement, un projet de MOUS (MaĂźtrise d‘ƒuvre Urbaine et Sociale) est mis en place suite Ă  une rĂ©union organisĂ©e par l’État.

La solution transitoire tant attendue est finalement trouvĂ©e (rĂ©ponse aux restrictions sanitaires lors du troisiĂšme confinement imposant de ne pas se dĂ©placer a plus de 10km), en l’espĂšce : le parking du ZĂ©nith, en attendant la construction d’un nouvel espace qui ne verra le jour que dans 12 mois, minimum ! (carte 4—a)

En attendant, le parking, mĂȘme sans sanitaire, semble toujours plus vivable que l’aire d’accueil. Mais jusqu‘à quand ? Les Voyageurs ne savent pas vraiment.

Carte 4b / En juin 2021, le confinement prend fin, le Zenith va rouvrir au public et les huissiers viennent signifier aux Voyageurs que les 120 caravanes doivent partir. Un mois plus tĂŽt, nous avions questionnĂ© l’élu : oĂč iront ces familles une fois le ZĂ©nith rouvert ? La rĂ©ponse fut surprenante : « Vous les connaissez, ils trouveront bien une solution, Bon, pas trĂšs lĂ©gale
 » Et le technicien en charge des aires de nous calmer en clamant : « Vous savez, officiellement, l’aire de Rouen/Petit-Quevilly est toujours ouverte ! »

Retour Ă  la case dĂ©part. Les familles se sont dispersĂ©es sur le territoire. Gageons que la MĂ©tropole qui les place de fait en situation irrĂ©guliĂšre saura se montrer indulgente et n’aura pas recours Ă  l‘arsenal juridique croissant permettant les expulsions.

Cartes 1, 2 et 3

Cartes 4a, 4b et 5




Source: Rouendanslarue.net