Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1] et avec leur accord, un article paru dans le mensuel de critique sociale CQFD (n°189, juillet-août 2020). (Acrimed)

Conséquence de son rachat par la société Fiducial, mastodonte de l’expertise comptable, « la radio du Sud » est désormais entièrement réalisée à Paris. Sans le moindre accent méridional mais avec la prétention de « parler vrai », ses dirigeants ont ouvert les micros en grand à la « polémique ». Entendez : à la banalisation des idées d’extrême droite.

« Vous devez aimer votre mère. Vous êtes en France, c’est notre mère, la France, notre famille », martèle Philippe de Villiers dans les studios de Sud Radio. Ce 10 juin, invité de l’émission « Bercoff dans tous ses états », l’ex-président du Mouvement pour la France assure la promotion de son dernier ouvrage, aussi consistant que plein de fraîcheur : Les Gaulois réfractaires demandent des comptes au Nouveau Monde. Furieux à l’égard des manifestants dénonçant les violences policières, De Villiers lance une ritournelle nationaliste bien identifiable : « Si vous n’aimez pas cette famille, cette mère, cette civilisation, si vous n’aimez pas Victor Hugo, Montaigne, Pascal, Péguy et les autres… » Il n’a pas le temps de finir sa phrase, que le journaliste André Bercoff la conclut lui-même : « Quittez-là ! »

Un dérapage ? La veille, Bercoff entamait son émission ainsi : « Il y a des petits groupes qui essayent de faire basculer tout le monde dans l’assignation à résidence ethnique, communautariste, religieuse ou autre… » Du velours pour son invité Verlaine Djeni, cadre du parti Les Républicains et proche de Laurent Wauquiez, qui n’eut pas trop à se contenir : « La France a tout donné à plusieurs générations d’Africains […]. Le totalitarisme ne vient pas des Blancs, il vient des minorités. Une minorité qui contrôle et décide ce que tu dois dire… »

Depuis 2016, André Bercoff distille à longueur d’ondes les thèses favorites de l’extrême droite. Collaborateur des sites fachosphériques Boulevard Voltaire, Riposte laïque, Figarovox et de l’hebdomadaire Valeurs actuelles, il est imprenable en matière d’inversion de la relation dominants/dominés, notamment lorsqu’il enchaîne les insinuations sur la menace du « grand remplacement » et dénonce le racisme « anti-blanc ». Pas une semaine non plus sans qu’il ne relaye l’ « Obamagate » et les autres théories du complot de Donald Trump.

Ce polémiste constitue le noyau dur d’une radio qui brandit le « parlons vrai » pour justifier des polémiques sur des « thèmes de société » propres à occulter tout le reste, notamment les enjeux de justice sociale.

Le troupeau du « politiquement incorrect »

En 2013, en faillite, Sud-Radio est rachetée par Fiducial SA, un poids lourd de l’expertise comptable. Première conséquence : si cette radio est principalement diffusée dans le sud de l’Hexagone – du Pays basque jusqu’à Marseille –, les émissions ne sont plus préparées à Toulouse. Depuis 2017, véritable caricature du centralisme français, c’est à Courbevoie, en région parisienne, que son antenne est entièrement réalisée. À Sud Radio, plus rien n’incarne le Sud, ni le contenu des talk-shows entrecoupés de publicités criardes, ni l’accent pointu de ses animateurs.

Deuxième effet, et non des moindres : une dérive très à droite de la ligne éditoriale. Le nouveau propriétaire, Christian Latouche, 58e fortune française selon l’hebdomadaire Challenges, côtoyait dans les années 2000 le Mouvement national républicain de Bruno Mégret [2]. À Sud Radio, sous couvert de « non politiquement correct », on dénonce surtout les « idiots utiles », les « bobos » et autres « islamo-gauchistes ». Mal camouflée derrière une obsession « souverainiste », l’accointance de la radio avec l’extrême droite est évidente : le directeur de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune [3], y a longtemps réalisé des chroniques ; Élisabeth Lévy du magazine Causeur, intervient dans la matinale. Quant à l’émission quotidienne « Les Incorrectibles », elle est réalisée en partenariat avec L’Incorrect, magazine dans le sillage « conservateur » et « identitaire » de Marion Maréchal Le Pen.

Comme l’a analysé l’historien Gérard Noiriel [4], dans un contexte de concurrence acharnée entre les médias, le scandale et la provocation apparaissent comme un moyen sûr d’acquérir de la visibilité dans l’espace public. Didier Maïsto, le patron de la radio, s’en amuse : « On est traités de populistes et complotistes, mais ça ne me dérange pas ! » Pour preuve, le 30 mars, le professeur Luc Montagnier déballait ses thèses extravagantes sur l’origine de la Covid-19. Le 6 juin, un « grand » débat sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine opposait Idriss Aberkane, pseudo scientifique au CV dopé, et Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo et climatosceptique acharné.

En dépit d’une audience limitée (moins de 1 % selon Médiamétrie), l’extrême droite et une fraction de la droite française en perdition savent qu’à Sud Radio, elles bénéficient toujours d’entretiens complaisants : les réacs prétendument anticonformistes comme Éric Zemmour, Michel Onfray, Gilles-William Goldnadel ; des représentants de la Manif pour tous ; les plus coriaces des RN comme Marion Maréchal Le Pen et Jean Messiha ; des souverainistes comme François Asselineau, Paul-Marie Coûteaux, Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot ; des essayistes amoureux du « passé glorieux » de la France comme Dimitri Casali, ou Laurent Obertone, journaliste pourfendeur du multiculturalisme. Sans oublier l’identitaire Damien Rieu et même des allumés virtuels de la fachosphère comme Papacito.

L’ode au « mâle dominant »

Didier Maïsto justifie la diffusion de ces discours identitaires féroces au nom du « pluralisme », en arguant que quelques figures classées à gauche, notamment Juan Branco et Thomas Porcher, se sont déjà égarées à l’antenne.

Très actif sur le réseau social Twitter, le patron de Sud Radio surjoue l’indignation dès que l’on évoque le ton ultra droitier de son antenne, au point de menacer de « saisir le CSA ». C’est pourtant lui qui publiait en 2018 une tribune dans Valeurs actuelles intitulée « La chasse à l’homme blanc au CSA : quand un racisme peut en cacher un autre ». Depuis le 30 mars, Didier Maisto anime sa propre émission, intitulée « Toute vérité est bonne à dire », où il recycle le vieux refrain de la censure prétendument exercée par les « bien-pensants ». Déjà, au micro du site Boulevard Voltaire en février 2019, il justifiait son combat pour « permettre au débat d’exister en dehors du politiquement correct » en estimant que « le droit à la différence est l’arme de l’Anti-France qui veut morceler la société française ».

Après avoir rencontré fin 2018 ses premiers Gilets jaunes, trémolo dans la voix, le directeur de Sud Radio s’est autoproclamé journaliste de référence du mouvement. Dans Passager clandestin, ouvrage paru en mars, Didier Maïsto alterne récit autobiographique archiromancé et dénonciation des « communautarismes, encouragés par des politiciens sans scrupules venant y cultiver des clientèles in vitro ».

Usant et abusant du « nous », il s’y affiche comme le porte-parole de la population française. Mais laquelle ? Vraisemblablement pas celle de la « diversité, minorités visibles, #balancetonporc, covoiturage, transition énergétique… Ces mots sont vides de sens pour cette France, LA France », peut-on y lire.

Sa France éternelle, ayant perdu sa « souveraineté », souffrirait d’une « oligarchie corrompue » et des « médias mainstream ». Mais bien entendu, rien de « corrompu » quand Maïsto célèbre son propre patron, Christian Latouche, en des termes équivoques : un « mâle dominant » et un « chef de guerre » qui « dégage des phéromones ». Le « parlons vrai » ou la reconnaissance du ventre ?

Jean-Sébastien Mora


Article publié le 15 Sep 2020 sur Acrimed.org