Octobre 25, 2020
Par Lundi matin
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Tu ne pourrais pas dĂ©sirer ĂȘtre nĂ©e Ă  une meilleure Ă©poque que celle-ci,

oĂč on a tout perdu.

Simone Weil

Je ferme enfin les yeux. Je ne dors pas mais mes yeux sont fermĂ©s. La lumiĂšre du jour perce Ă  peine, des taches de couleur flottent au-dedans, indistinctes. J’entends tout ce qui bouge, respire. Tout. Rien n’échappe Ă  mon ouĂŻe. Les diffĂ©rents groupes Ă©lectrogĂšnes du quartier, le sifflement d’une bouilloire, le bourdonnement d’une mouche qui me nargue, une voiture qui s’éloigne, une autre qui s’approche, des klaxons lointains, un avion de ligne qui passe au-dessus, quelques aboiements, aigus, rauques, un tapis qui se fait battre, le cri d’une sirĂšne, l’éniĂšme grondement circulaire des avions de chasse de Tsahal, une scie Ă©lectrique au travail, la matiĂšre qui cĂšde, une sonnerie de tĂ©lĂ©phone, quelques notes d’un piano, une voisine qui appelle le concierge, qui insiste, une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e doublĂ©e, des gĂ©missements, les notes de piano qui reviennent, tentent d’élaborer, le chat qui s’avance sur le haut du dossier du canapĂ©, au-dessus de mon crĂąne dĂ©garni, qui me tapote d’une patte, griffes rentrĂ©es, le troisiĂšme ou le quatriĂšme appel Ă  la priĂšre du muezzin, puis le trou.

Mes yeux ont dĂ» se rouvrir d’un coup, je ne sais plus. Je me suis retrouvĂ© dans la rue, ces mĂȘmes rues et places conquises l’automne prĂ©cĂ©dent, j’ai failli Ă©crire libĂ©rĂ©es, mais nul autre, ni les camarades, ni les indĂ©cis, ni les misĂ©rables, ni les tentes dressĂ©es, ni ce poing gĂ©ant et ce drapeau de parade, ni la flicaille, ni la soldatesque, ni les mouchards, ni les gaz, ni les irritations, ni les ambulances, seuls les graffitis, les murs, les blocs, les barbelĂ©s et mon corps figĂ©. Et ce tract Ă  mes pieds, retournĂ©, un peu chiffonnĂ©. Un nuage vient m’offrir un rĂ©pit d’ombre, progressivement il couvre tout ce supposĂ© centre-ville. Il bouge lentement, lourdement. Je finis par lever la tĂȘte. Rien de particulier de prime abord, un des gratte-ciel avait semble-t-il Ă©clipsĂ© le soleil, sombre menhir Ă©rigĂ©. L’air cependant. Chaque molĂ©cule, chaque atome, ou presque. À peine visibles. Un instant je les avais confondus avec de la poussiĂšre. Ils ne bougeaient pas eux aussi. Ce n’est que quand je me suis mis Ă  enfin me mouvoir qu’ils se mirent Ă  en faire de mĂȘme. On aurait dit qu’ils m’accompagnaient, que j’en faisais partie. J’avais hĂ©sitĂ© Ă  me pencher et retourner le tract, un peu de rouge et de noir transparaissaient. J’avais tout autant hĂ©sitĂ© dans la direction Ă  prendre. Mes pas dĂ©cidĂšrent pour moi, ils ne me menĂšrent pas bien loin. Un vaste parking aĂ©rien puis un autre traversĂ©s, juste un vĂ©hicule, vraisemblablement abandonnĂ©, les quatre pneus Ă  plat, un maladroit vous tous barrant le pare-brise arriĂšre, et la mer qui s’étalait derriĂšre d’autres barbelĂ©s. Deux navires jumeaux mouillaient, cĂŽte Ă  cĂŽte, du bleu et du blanc, bleu de cobalt. Nul pavillon. Avaient-ils un nom ? Les bateaux en ont-ils obligatoirement un ? Ils avaient l’air intact, flambant neuf. Leur proue me faisait face. C’est si imposant, si rassurant, un navire Ă  quai, deux navires identiques cĂŽte Ă  cĂŽte, encore plus. Colosses Ă©tendus. On en oublierait ce qui les attend. J’étais restĂ© Ă  distance, la route entre nous, cinq cent mĂštres, huit cent peut-ĂȘtre. Les molĂ©cules et les atomes s’épaississaient, prenaient une forme de moins en moins abstraite et, en mĂȘme temps, ils ne ressemblaient Ă  rien. Ils semblaient m’attendre. Je tendis une main, la gauche je crois bien. Je l’agitais assez grotesquement au bout d’un moment. Ils ne rĂ©agissaient pas pour autant. Points obstinĂ©ment fixes. De mĂȘme le soleil derriĂšre le gratte-ciel. De mĂȘme les jumeaux, le bassin dans lequel ils avaient jetĂ© l’ancre, tout autour, au-delĂ , l’horizon, aussi loin que mes yeux pouvaient distinguer, la moindre entitĂ© pour tout dire. RĂ©solument fixes. Je ne savais plus s’il fallait en rire ou si je devais tout simplement m’en aller. J’avais le choix, cĂŽtĂ© ouest, ou le sens inverse, cĂŽtĂ© nord, ou encore faire machine arriĂšre. Je me disais que les gens allaient forcĂ©ment commencer par apparaĂźtre, ne serait-ce que l’un aprĂšs l’autre. Cela allait se dissiper, il ne pouvait en ĂȘtre autrement. C’est Ă  cet instant prĂ©cis que j’entendis ce son lointain. Cela dura quelques secondes. Quelques autres secondes et cela se rĂ©pĂ©ta. Toujours aussi lointain, toujours la mĂȘme durĂ©e. Ce n’était pas un cri. De nouveau, aprĂšs quelques secondes. Et de nouveau. Encore. Tel un mĂ©tronome. Je ne parvenais pas Ă  reconnaĂźtre ce son, sa nature. Au-dessus, le ciel s’était figĂ© entre jour et nuit. Il ne basculait pas, ni d’un cĂŽtĂ© ni de l’autre. Il ne pouvait. La mer Ă©tait son miroir.

Ce n’est qu’au bout de la neuviĂšme fois que je me rendis compte que cela s’approchait. La mĂȘme cadence, la mĂȘme mesure. Une voix humaine assurĂ©ment. Un chƓur ? Un accord peut-ĂȘtre. Cela se rapprochait trĂšs lentement. Était-ce des mots scandĂ©s, un tambour qui les accompagnait ? Pour chaque mot, chaque vocable, un coup. Je pouvais les compter, mais je ne distinguais pas les paroles, pas encore. Cela n’en finissait plus de s’approcher.

C’est seulement au contact que se dĂ©couvrent l’ami et l’ennemi. Une situation politique ne procĂšde pas d’une dĂ©cision, mais du choc ou de la rencontre entre plusieurs dĂ©cisions. Qui part du proche ne renonce pas au lointain, il se donne juste une chance d’arriver. Car c’est toujours depuis l’ici et maintenant que se donne le lointain. C’est toujours ici que le lointain nous touche et que nous nous en soucions. 

comitĂ© invisible,  Maintenant

Illustration : Karen Keyrouz




Source: Lundi.am