Janvier 29, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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Du PS à la FA

J’ai commencé à militer dans le groupe Rosa Luxemburg du Mouvement de la jeunesse socialiste de mon lycée bordelais en septembre 1976 et au Parti socialiste courant 1977, puis sont venus le long d’une quarantaine d’années de militantisme politique organisé : le Mouvement des citoyens, les Verts, la Sensibilité écologiste libertaire et radicalement sociale-démocrate, la Ligue communiste révolutionnaire, le Nouveau Parti anticapitaliste et la Fédération Anarchiste (FA).

Contrairement à ce que laisse entendre l’ironie malveillante de lectures caricaturales et peu informées de ces engagements successifs, ils expriment aussi des éléments de continuité : comment rester à gauche, dans une certaine fidélité aux idéaux anticapitalistes, d’émancipation sociale et internationalistes de ma jeunesse, au sein d’un champ politique évoluant vers la droite, marqué par des inflexions nationalistes et aux repères de plus en plus brouillés(1) ?

Bien sûr, au fil d’expériences pratiques, d’enquêtes de sciences sociales, de lectures et de réflexions, je me suis déplacé sur un certain nombre de points. J’ai ainsi davantage pris en compte l’importance des enjeux écologiques, longtemps sous-estimés à gauche. J’ai aussi évolué vers des préoccupations libertaires sur deux points principaux : 1) la réévaluation de la question de l’individualité, tout à la fois dans la critique sociale et dans la perspective émancipatrice, alors que la gauche française tend à être dominé par un « logiciel collectiviste » depuis l’après-Première guerre mondiale, et 2) la critique de l’étatisme comme forme d’oppression spécifiquement politique, avec en particulier le poids de quelque chose qui m’avait échappé au cours de mes primes années socialistes : la représentation politique professionnalisée comme tendance oligarchique sise au cœur des régimes se réclamant de la démocratie.

Les échecs de mes engagements militants, dont j’ai tenté de tirer quelques leçons parcellaires(2), m’ont donc conduit en février 2013 à la Fédération Anarchiste. Je n’ai pas présenté ce choix à l’époque comme la découverte d’un nouvel Eldorado susceptible de dessiner l’axe d’un renouveau politique, loin de là. J’ai parlé modestement et prudemment d’« un repli exploratoire pour préparer l’avenir »(3). Je diagnostiquais en février 2013 « un état des forces politiques au sein duquel j’ai du mal à déceler les possibilités réellement novatrices ». Et j’ajoutais : « Je ne pense donc pas que c’est à partir de la seule FA que l’on pourra reconstituer une politique d’émancipation au XXIe siècle. J’ai plutôt en tête un espace pluraliste encore à venir dans lequel les composantes libertaires devront être importantes et non plus marginales. ».

Certes, j’ai bien cru, au cours de mon trajet militant, à des « solutions » politiques : le PS, l’Union de la gauche et le Programme commun au cours de mes années CERES (ce courant de gauche, marxisant et autogestionnaire, de la social-démocratie française, qui a aussi généré par la suite les régressions nationales-républicaines du « chevènementisme ») ; les Verts comme refondation écologiste de la politique ; la LCR et le NPA comme moteurs d’une gauche radicalisée face à la double crise d’un PCF ayant réagi trop tard au totalitarisme stalinien et d’un PS néolibéralisé à partir de 1983. En 2013, j’étais trop douché par des désillusions en série pour remettre une nouvelle fois deux balles dans la machine à auto-illusionnisme individuel et collectif. J’avais appris de mon ami Didier Motchane les pièges du gauchisme, en tant que portant à un enfermement identitaire brodé dans une radicalité rhétorique peu soucieuse d’effets sur le réel, auxquels la FA était davantage susceptible de me confronter. J’avais appris de mon ami Daniel Bensaïd l’importance d’une dose de pessimisme dans l’engagement, à l’écart des progressismes naïfs, dans une mélancolie demeurant cependant ouverte sur l’impossible à venir.

Crise de la politique organisée : la FA ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre

Mon engagement à la FA ne visait donc pas de très grandes ambitions collectives, et la déception, au bout de presque neuf ans, est pourtant au rendez-vous.

Mon arrivée en février 2013 a suscité un accueil sympathique au sein de l’organisation. Avec mes antécédents sociaux-démocrates et marxistes, je m’attendais à simplement exprimer en interne une sensibilité fort minoritaire, mais participant à faire avancer le schmilblick dans l’action commune, l’échange argumenté et la réflexion coopérative. J’avais l’habitude de défendre des positions minoritaires dans les organisations politiques dans lesquelles j’avais milité : j’étais révolutionnaire au PS et je n’étais plus marxiste à la LCR. Et je comprenais par avance les réticences éventuelles à l’égard d’un universitaire, le surplomb intellectualiste conduisant trop souvent mes collègues engagés à prétendre détenir un accès privilégié au pouvoir. Cependant, à la suite de diverses péripéties, des doutes vont prendre forme et s’amplifier.

* Le premier accroc significatif dans mon engagement à la FA a été la publication d’un article favorable à l’humoriste antisémite Dieudonné dans le Quinzomadaire de la Fédération Anarchiste n° 48 du 27 février 2014 (supplément gratuit au Monde libertaire n°1732) signé par un certain Michel (non membre de la FA). Après quelques jours d’une bronca intérieure, ce numéro a été retiré le 1er mars 2014 par le mandaté à ce quinzomadaire gratuit (qui a depuis disparu) et un communiqué rectificatif a été rédigé.

* Minoritaire donc et pensant le demeurer dans la FA en particulier et en milieu libertaire en général, il me semblait toutefois légitime d’avoir simplement droit de cité dans la discussion anarchiste, comme d’autres auteurs libertaires. C’est dans la perspective d’un tel débat entre libertaires que j’ai réservé aux éditions de la FA, les Éditions du Monde libertaire, plutôt qu’à un éditeur classique mon premier essai d’actualisation de la pensée anarchiste, Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte paru en septembre 2015(4). J’attendais une petite réception critique et argumentée : presque rien n’est venu du côté de la FA, même pas des invalidations radicales de ma démarche actualisatrice, peu de choses dans la galaxie anarchiste. Dans le second cas, je me suis aperçu des fortes divisions et des rancœurs tenaces qui travaillent le milieu libertaire, dans lequel la FA n’est guère en odeur de sainteté, si je peux me permettre cette expression pour un univers athée mais souvent empreint d’une certaine religiosité identitaire. Je me suis dit alors que cela faisait partie des épreuves du novice. Et puis je me sentais bien (et je me sens toujours bien) au sein de mon groupe local, le GGV (Groupe Gard-Vaucluse), les divergences s’exprimant fraternellement dans un climat de convivialité.

* En septembre 2016, la Fédération Anarchiste fait paraître une brochure largement dédiée à la mise en accusation publique de mon positionnement agnostique, et non pas athée comme le dogme dominant dans l’organisation l’aurait voulu, en prenant appui sur des informations erronées sur ce que j’aurais dit en public. La brochure est signée par René Berthier et Loran et s’intitule Athéisme. Au cours de mes quarante années de militantisme, c’était la première fois que j’observais la dénonciation publique des prétendues réflexions d’un militant d’une organisation par un texte ayant le label de cette même organisation. Je me rendis compte qu’une organisation libertaire pouvait développer en son sein une micro-bureaucratie et des procès arbitraires dans une logique para-stalinienne(5).

* De décembre 2016 à septembre 2017, à la suite de la demande du groupe Alhambra, groupe de jeunes anarchistes de la région parisienne, pour entrer à la FA, des échanges ont eu lieu entre ce groupe et le mandaté aux relations intérieures de la FA, seul à même de prendre cette décision en fonction de la règle de la responsabilité individuelle qui régit l’organisation. La demande du groupe Alhambra a finalement été rejetée. Ce groupe était principalement composé de jeunes de culture musulmane, mais athées, mettant en avant leur double lutte contre l’islamophobie et l’antisémitisme, et recourant à la notion de « racisé.e.s » pour se caractériser. Ce rejet était clairement un acte discriminatoire adossé à des préjugés islamophobes mal masqués par la rituelle référence au « Ni Dieu ni maître ». J’ai été le seul à le critiquer dans le Bulletin intérieur de la FA d’octobre 2017. J’ai rendu public cette défaillance collective, si ajustée à l’air du temps ultraconservateur et islamophobe, dans un livre publié à l’Atelier de création libertaire en septembre 2018(6).

* Le 23 septembre 2019, les animateurs d’une émission hebdomadaire de Radio libertaire, « De la pente du carmel, la vue est magnifique », ont proféré des propos clairement antisémites (avec des prétendues « plaisanteries » abjectes sur « les youp’ » et le « zyklon »)(7). Radio libertaire est une des « œuvres » de la FA, mais la très grande majorité des animateurs de ses émissions (dont l’émission concernée) n’en sont pas membres. Le secrétariat FA de Radio libertaire a mis plus d’un mois pour suspendre l’émission (le 26 octobre 2019) et n’a décidé de la suppression de l’émission que le 8 novembre 2019, le lendemain du communiqué du Groupe Gard-Vaucluse…

* Le mouvement anti-pass sanitaire/antivax de l’été 2021 a accéléré les bizarreries idéologiques s’exprimant au sein des listes internet de la FA, sur lesquelles ne s’expriment qu’une petite minorité de membres de l’organisation. Des militants ont pu y diffuser des textes issus des mouvances conspirationnistes ou venant de l’extrême droite, et cela en le justifiant au nom de « la liberté ». Ce qui aurait été impensable auparavant. Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois qu’un des protagonistes de ces dérives a été (légitimement) exclu. Toujours sur les listes fédérales mais sans liens avec le précédent pôle, une figure historique de la FA, dotée d’une certaine autorité intellectuelle dans l’organisation, a fait preuve d’un négationnisme larvé, en justifiant l’usage d’étoiles jaunes dans les manifestations, et a même recouru à une pseudo-plaisanterie antisémite. Cela n’a suscité que quelques réactions.

Certes, dans ses instances collectives (congrès, etc.), la FA réaffirme régulièrement son opposition aux idées racistes et antisémites. Cependant, sur le plan de la dynamique idéologique ultraconservatrice, de la menace « postfasciste » qu’elle inclut et du confusionnisme qui la facilite à gauche et chez les libertaires, qui ont occupé mon travail les dernières années(8), cette organisation ne constitue pas le meilleur lieu de résistance, parce que marquant comme nombre de secteurs à gauche une certaine porosité aux thèmes confusionnistes.

Accepter ce type de dérapages et de faiblesses dans quelle perspective politique ? Mettre de l’eau dans son vin pourquoi et pour quoi ? Car on a affaire aujourd’hui à une organisation fédérale qui n’a presque plus d’existence politique publique, qui ne remplit pas son rôle de mutualisation des expériences de ses groupes locaux et de ses membres, qui ne constitue pas un espace de débat politique et d’échanges intellectuels, qui n’est pas un lieu d’élaboration politique, qui n’a plus de fonction de formation… Une organisation fédérale qui voit péricliter ses « œuvres » : Radio libertaire en perdition, qui n’hésite pas à diffuser n’importe quoi (9) à un nombre de plus en plus restreint d’auditeurs, un Monde libertaire devenu mensuel et de moins en moins visible dans les espaces militants, la librairie Publico fragilisée… Des pans entiers de la FA ressemblent même à un club du troisième âge. Pas un club explorant des alternatives pédagogiques permettant la transmission critique de repères partagés vers les générations plus jeunes, mais un club baignant dans le « c’était mieux avant » nostalgiste, autour de la célébration de quelques figures historiques (Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Louise Michel…) et d’événements marquants (la Commune de Paris, l’aventure makhnoviste au cours de la Révolution russe, la Catalogne libertaire…).

Restent des groupes locaux qui ont une vraie existence sur leur territoire. J’ai eu à connaître, par exemple, au cours de mes pérégrinations le dynamisme des groupes Pierre Joseph Proudhon de Besançon et La Sociale de Rennes. Des militants de la FA sont par ailleurs individuellement présents sur une diversité de terrains de lutte. Mais c’est le rôle politique de l’outil fédéral qui s’évapore. J’ai aussi rencontré de belles personnes à la FA : untel sur le terrain nîmois allie, dans une humilité humaniste, une présence pratique infatigable sur différents fronts sociaux et une curiosité intellectuelle sans cesse renouvelée, tel autre en région parisienne se soucie de régénérescence intellectuelle anarchiste bien que ne rencontrant souvent sur les listes Internet fédérales que des quolibets de la part des « vieux de la vieille » rancis de la FA. Et d’autres encore…

Je comprends ceux qui restent, notamment ceux qui sont là depuis longtemps, car il est vrai qu’il n’y a pas vraiment d’alternatives organisées ailleurs. La situation de la FA constitue une modalité spécifique d’une crise générale de la politique organisée. Parfois sa taille réduite allège les travers des organisations plus importantes, parfois, au contraire, elle conduit à caricaturer ces travers. L’absence de perspectives politiques globales donne la part belle au sein de la micro-bureaucratie de la FA à des sectaires dotés d’ancienneté comme à des carriéristes plus jeunes mais avides des micro-pouvoirs et des micro-reconnaissances que même une si petite organisation (mais dotée d’un certain prestige historique) peut fournir, les aquabonistes de plus en plus nombreux laissant faire. Par ailleurs, comme dans d’autres univers dominés par des couches moyennes dotées d’un certain capital scolaire et culturel, l’expression de problèmes de reconnaissance intellectuelle personnelle enfle sur les listes Internet fédérales, en nourrissant les rancœurs anti-intellectualistes et les rhétoriques misérabilistes au nom des « classes populaires », dont d’ailleurs le militantisme libertaire s’éloigne en pratique. Plus généralement, le référent « les classes populaires » est le plus souvent aujourd’hui un enjeu de luttes symboliques dans les secteurs militants critiques, voyant s’affronter des personnes participant aux couches moyennes et aux univers intellectuels s’efforçant de délégitimer leurs adversaires politiques ou même les plus proches politiquement, sans guère d’interventions de membres des groupes populaires eux-mêmes, et avec peu de considération tant pour la diversité que pour les dignités ordinaires qui travaillent les milieux populaires.

Paradoxe des organisations politiques

Je continue à penser, contre les partisans de formes uniquement spontanées et le plus souvent éphémères, qu’il y a une certaine nécessité à l’existence d’organisations politiques dans un projet d’émancipation sociale. Pourquoi ? L’utilité d’une continuité et d’une durabilité de l’action, l’importance de repères mémoriels quant à ce que furent hier les ouvertures de possibles émancipateurs comme quant aux échecs passés, le besoin d’un espace de discussion et d’élaboration coopérative de repères stratégiques sur le « comment » de la transformation sociale à partir des tendances dominantes existantes. C’est pourquoi je suis hostile aux discours anti-organisations politiques en particulier et anti-organisations en général de plus en plus à la mode, pour de mauvaises mais aussi (malheureusement) de bonnes raisons. Je ne finirai donc pas mon chemin militant chez « les totos » (ou « autonomes »). Et pourtant, aujourd’hui, les organisations existantes ne sont pas à la hauteur, sont même trop proches du « vieux monde » à révolutionner pour pouvoir vraiment être des outils pragmatiques pour l’émancipation. Un paradoxe difficilement surmontable pour moi en l’instant. Peut-être plus tard… C’est pourquoi, en quittant la FA, je ne vais rejoindre aucune organisation politique, en déséquilibre personnel dans le paradoxe.

Je demeurerai membre de la Fédération syndicale SUD Éducation et du RAAR (Réseau d’Actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes). Je continuerai à contribuer à faire vivre la fragile expérience du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Émancipation) et du site de réflexions libertaires Grand Angle qui lui est associé. Je m’efforcerai de participer à la possible émergence de l’espace large et pluraliste d’une nouvelle gauche d’émancipation, et au sein de cet espace d’un pôle que j’ai pu qualifier de social-démocratie libertaire, individualisme solidaire ou anarchisme pragmatiste(4).

« La vie les a doublés » chante Eddy Mitchell. « Foule sentimentale/On a soif d’idéal/Attirée par les étoiles, les voiles/Que des choses pas commerciales », ajoute Alain Souchon…

Philippe Corcuff

Enseignant-chercheur, engagé dans la renaissance d’une gauche d’émancipation, libertaire, cosmopolitique et mélancolique




Source: Demainlegrandsoir.org