Dans Protagoras, Platon retranscrit un dialogue de jeunesse de Socrate dans lequel il questionne la prétention des sophistes, en particulier celle de Protagoras, à dispenser un enseignement aux jeunes athéniens. Hippocrate, qui est venu partager avec Socrate son excitation à l’idée de le rencontrer, souhaite plus que tout s’offrir les services du célèbre sophiste.

« Hippocrate, ici présent, est un de nos compatriotes, fil d’Apollodore, d’une maison illustre et opulente, doué lui-même de manière à soutenir la comparaison avec les meilleurs de sa génération. Il désire, je [Socrate] crois, se faire un nom dans la cité, et il estime que le plus sûr moyen d’y réussir est de te fréquenter. »
Platon, Protagoras, 316 b-c

Ce dialogue se situe entre -432 et -430, alors que Périclès est un des stratèges d’Athènes et que ses réformes font connaître à la cité sa période démocratique la plus radicale. Ce que l’on appelle les « hommes politiques » ne sont alors que les citoyens les plus actifs et qui arrivent à susciter l’adhésion des masses. Il s’agit davantage de meneurs que des décideurs. Aucun citoyen grec n’a alors plus de pouvoir politique qu’un autre (cette égalité politique, instaurée par Clisthène, est appelée isonomie) et l’orientation politique de la citée se joue au sein de l’Ecclesia, l’assemblée centrale de la cité. Tous les citoyens y votent la guerre, la paix, l’ostracisme et, surtout, les lois. Les magistrats, que l’ont pourrait tout aussi bien nommer « fonctionnaires » ou « délégués », n’ont pour rôle que d’exécuter la volonté de l’Ecclesia qui les tire elle même au sort ou, dans de rares cas (comme pour les stratèges), les fait élire. Ils n’ont aucun pouvoir politique, ce qui est l’apanage du corps citoyen dans sa totalité. Depuis Périclès, les charges de magistrature sont rémunérées par le misthos. Assez élevé pour permettre aux plus pauvres de vivre en exerçant leur charge, pas assez pour intéresser les citoyens les plus aisés.

Si nous comprenons aisément que nos contemporains puissent être intéressés par le pouvoir et la rémunération accordés par les fonctions politiques, qu’est-ce qui pouvait bien motiver des jeunes gens comme Hippocrate à vouloir prendre part à l’activité politique de sa cité et à s’y faire un nom ?

Si l’activité politique d’un citoyen athénien sous Périclès et celle d’un élu de la République française n’ont pas grand-chose en commun, elles répondent cependant toutes les deux à un besoin de reconnaissance sociale. Dans le premier cas parce qu’il est considéré comme vertueux et donc bien vu de participer aux affaires de la cité, dans le second parce que la profession politique implique une autorité et un pouvoir de décision qui se traduisent par un statut social élevé qui est une marque de réussite. Sébastien Bohler nous apprend dans Le Bug Humain qu’une partie de notre cerveau, le striatum, récompense la reconnaissance sociale en libérant des doses de dopamine. Cette dopamine, en stabilisant les comportements qui améliorent les chances de survie et de se reproduire, est au cœur du processus d’apprentissage.

« Une fois une certaine situation acquise dans la hiérarchie humaine, le système dopaminergique s’émousse. Si le chef de service, le député ou la ministre ne parviennent par à gravir un échelon supérieur en devenant respectivement chef de département, ministre ou présidente, le plaisir s’affadit. Il faut briguer un autre mandat, si possible les cumuler, pour continuer à faire fonctionner l’aire tegmentale ventrale et le noyau accumbens[…] La dopamine qui circule entre l’aire tegmentale ventrale, le noyau accumbens et les différentes aires du cortex cérébral est responsable du fait que tous les tyrans ou dictateurs des régimes autoritaires s’accrochent au pouvoir même lorsque tout semble contre eux, et sont prêts aux massacres les plus sanglants pour éviter de voir chuter d’un microgramme la concentration de dopamine dans leurs synapses cortico-striatales. »
Sébastien Bohler, Le Bug Humain

Comme pour le reste (alimentation, sexe, etc), la dopamine sert à l’apprentissage de ce qui est bénéfique. Si nous considérons comme bénéfique le fait de gravir les échelons hiérarchiques, alors la dopamine nous récompense et notre cerveau nous en demande davantage pour améliorer encore nos chances de survie et de nous reproduire. Il nous en faut toujours plus. Il nous faut alors nous demander si la recherche du pouvoir politique est une fatalité ou si elle est conditionnée culturellement. Recherche-t-on le pouvoir parce qu’il est bien en soi ou parce qu’il est synonyme, dans nos sociétés, de réussite ? Le cas d’Hippocrate semble illustrer cette seconde option. La recherche de reconnaissance sociale peut prendre d’autres formes que le pouvoir sur autrui et nous pouvons la trouver dans des comportements qu’il est culturellement admis qu’ils sont bons comme le dévouement aux affaires publiques. Nous pourrions nous conditionner à trouver de la gratification dans certains types de comportements. C’est ce qui est démontré dans l’expérience de Pavlov. Si un son choisi arbitrairement est suivit d’une récompense, ce stimulus deviendra lui-même, à force d’apprentissage, une source de plaisir. Ainsi le chien qui entend régulièrement sonner une clochette avant de recevoir sa gamelle salivera au seul son de la clochette. Mais ce conditionnement ne se limite ni aux sons ni aux chiens. Des actions peuvent aussi bien servir de stimuli :

« Quelques années après Pavlov, Edward Thorndike à l’université Harvard puis Colombia créa le concept de conditionnement opérant. Il observa que si une action (et non seulement la perception d’un son) est suivie d’un renforceur primaire, cette action devient elle-même source de bien-être et se trouve renforcée[…] C’est la raison pour laquelle les dresseurs d’otaries constatent qu’au fil des séances d’entraînement, les animaux en arrivent à aimer exécuter leur numéro, même sans le petit hareng habituellement fourni à l’arrivée[…] Les enfants ne sont pas des otaries : ils sont beaucoup plus sensibles à la valorisation sociale, qui est un très puissant renforceur primaire dans l’espèce humaine. Quand un parent félicite son enfant lorsque celui-ci a réussi à empiler des cubes, avec force cris d’enthousiasme et d’admiration, il lui livre une très forte incitation à continuer. »

C’est ce phénomène, et non une quelconque disposition innée, qui explique les différences de comportements altruistes entre hommes et femmes. Si lors d’expériences, les femmes ont tendance à donner plus que les hommes, c’est parce qu’elles font l’expérience dès leur plus jeune âge d’une valorisation des comportements altruistes. On apprend plus volontiers aux jeunes filles à partager et aux jeunes garçons à garder pour soi. Voici une démonstration de notre capacité à modifier notre système de valeurs. Les valeurs de la société dans laquelle nous vivons ont donc leur part de responsabilité dans nos comportements. Il n’est alors pas étonnant de voir les comportements égoïstes se multiplier au sein d’une société qui promeut de plus en plus l’individualisme et sachant cela, il devient plus difficile de les mettre sur le compte d’une supposée nature humaine antisociale.

La question de la démocratie est alors indissociable de la question culturelle. Si nous souhaitons concevoir des institutions qui permettent l’expression de la volonté générale sans faire intervenir de pouvoir autre que celui du corps citoyen, il faut également assurer l’attrait de la chose politique et s’assurer de la concordance entre la forme des institutions et le système de valeurs des individus par l’intermédiaire d’un projet culturel. Il faut accompagner la démocratie réelle, radicale, directe, de la promotion et de la diffusion d’un ensemble de valeurs. Nous devons substituer aux ambitions hiérarchiques, à la recherche de pouvoir personnel, au mythe de la méritocratie et du self-made-man le sens du commun, le partage, et valoriser la participation de tous à la chose politique.


Article publié le 07 Mai 2019 sur Refractairejournal.noblogs.org