DĂ©cembre 4, 2020
Par CQFD
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Par ManoĂŻ {JPEG}

Ce dossier est nĂ© d’un besoin d’air, d’une sensation d’oppression face Ă  la glauque dĂ©ferlante de l’actualitĂ©. Tribulations du Covid, violences policiĂšres, cimetiĂšre MĂ©diterranĂ©e, autoritarisme rampant galopant, dĂ©lires identitaires, fonte accĂ©lĂ©rĂ©e des pĂŽles, ganache de Pascal Praud sur tous les Ă©crans
 une avalanche sans fin de faits atterrants et de paroles visqueuses pesant sur nos cortex.

Au vrai, le prĂ©sent ressemble Ă  un sketch raciste de Michel Leeb interprĂ©tĂ© devant un parterre d’ados effarĂ©s : lourd, embarrassant, racorni. Comme si les « Ă©lites Â» qui cornaquent ce pays main dans la main avec le techno-capitalisme sauce 2020 s’étaient donnĂ© le mot pour qu’il soit impossible d’imaginer un futur qui ne soit pas rĂ©pĂ©tition du prĂ©sent – en pire.

Et pourtant, si l’on creuse, si l’on dĂ©tourne les yeux des chaĂźnes d’info et de leur flux addictif, d’autres voix se font entendre, traçant d’autres horizons. Ainsi de Virginie Despentes, prenant la parole le 16 octobre dernier au Centre Pompidou : « Rien n’a jamais empĂȘchĂ© l’histoire de bifurquer. Qu’on nous rĂ©pĂšte le contraire Ă  longueur de journĂ©e n’en fait pas une loi. […] Et rien ne s’oppose Ă  ce que l’espĂšce humaine change de narration collective, au contraire, pour la premiĂšre fois dans l’histoire de l’Homme, elle n’a pas d’autre choix que de le faire. Â»

Ce jour-lĂ , c’est la premiĂšre fois que l’écrivaine et essayiste lit un de ses textes en public – « Rien ne me sĂ©pare de la merde qui m’entoure Â». Et elle le fait autant pour exprimer son dĂ©goĂ»t du prĂ©sent que son espoir du futur : « Nous avons avalĂ© [
] la fable selon laquelle la race humaine n’aurait qu’un seul destin collectif possible : l’exploitation impitoyable des uns par une Ă©lite, le pouvoir par la force, et le malheur pour tous. Â» Cette fable-lĂ , dit-elle, l’heure est venue d’en faire des confettis, de la brĂ»ler, pour danser sur ses cendres et empoigner nos destinĂ©es collectives, loin du nĂ©olibĂ©ralisme mortifĂšre : « Il est temps de se soustraire aux Ă©vidences. Le monde tel qu’on le connaissait s’écroule et ce n’est pas une mauvaise chose. Â»

Le nez sur la grise actualitĂ©, on oublie parfois que l’imaginaire est un pan important du politique et qu’il est urgent de le dĂ©sintoxiquer – allĂŽ maman cerveau. Ce qui nous nourrit vraiment, ce ne sont pas les discours des invraisemblables contorsionnistes de l’immonde qui nous gouvernent, mais ce qui nous en Ă©loigne, nous permet de dessiner d’autres contours – des rencontres aux collectifs en lutte, du vin des fĂȘtes au courage des oiseaux, en passant par la poĂ©sie qui effleure, la musique qui fout les poils, l’élan amoureux, les Ă©tincelles de l’émeute. Penser un demain qui ne ressemble pas Ă  une porte de prison, c’est dĂ©jĂ  le rendre dĂ©sirable. Ce que rappelle dans ces colonnes l’essayiste Corinne Morel Darleux, autrice de l’inspirant PlutĂŽt couler en beautĂ© que flotter sans grĂące (Libertalia, 2019), dans un texte intitulĂ© « Armer nos imaginaires Â», lequel appelle Ă  reprendre barre sur les rĂ©cits de nos quotidiens et de nos luttes [lire pp. II & III]. Ce qui implique de ne pas laisser l’imaginaire d’en face imposer son soft power basĂ© sur la guerre de tous contre tous.

Penser demain sans sombres ƓillĂšres, c’est Ă©galement interroger notre tendance au catastrophisme stĂ©rile, Ă  la vision forcĂ©ment noire de l’avenir. « Il nous semble plus facile aujourd’hui d’imaginer la dĂ©tĂ©rioration complĂšte de la Terre et de la nature que l’effondrement du capitalisme tardif ; peut-ĂȘtre cela est-il dĂ» Ă  une faiblesse dans notre imagination Â», Ă©crivait Fredric Jameson dans The Seeds of Time (1994). Un discours que reprend Ariel Kyrou, auteur du rĂ©cent Dans les imaginaires du futur (ActuSF, 2020). Passant au crible les rĂ©cits futuristes de tous bords (cinĂ©, SF, littĂ©rature…), il appelle Ă  une bataille menĂ©e sur le front fictionnel : « Pour rĂ©pondre Ă  la civilisation productiviste rĂ©inventĂ©e par la grĂące de l’hypercapitalisme, j’ai la conviction qu’il est indispensable d’ajouter un combat, de l’ordre de la guerre des imaginaires. Â»

Ce « combat Â», les Ă©ditions La Volte le mĂšnent depuis une quinzaine d’annĂ©es, tentant de rĂ©inventer une science-fiction sensible et littĂ©raire autant qu’agissante, rejointes dans cette quĂȘte par le collectif d’écrivain·es Zanzibar [pp. IV & V]. La teneur de leur message : le kidnappage de notre futur ne passera plus, qu’on se le dise. C’est Ă©galement, dans un domaine proche, le discours tenu par Celia Izoard, qui a rĂ©cemment proposĂ© une nouvelle traduction du 1984 d’Orwell. Alors que des libĂ©raux mous du cervelet tentent de s’accaparer son Ɠuvre en la vidant de sa balistique, elle rappelle la puissance littĂ©raire et politique de ses Ă©crits [pp. VI & VII]. Et George, il est Ă  qui ? Il est Ă  nous.

Bien sĂ»r, comme le rappelait le dossier « Propagande Â» de notre dernier numĂ©ro, le camp d’en face possĂšde sa propre narration, matraquĂ©e jusqu’à l’overdose et basĂ©e notamment sur le fĂ©tiche marchandise, un phĂ©nomĂšne analysĂ© par Anthony Galluzzo dans La Fabrique du consommateur [p. VII]. CĂ©dant Ă  une vision sombre de la situation, notre invitĂ© Chien Noir pousse cette logique jusqu’à l’absurde dans sa nouvelle « @Ali au Pays des merveilles Â», imaginant un monde grinçant oĂč la lecture elle-mĂȘme se retrouve parasitĂ©e par l’ogre nĂ©olibĂ©ral [p. VIII].

Mais au fond, et au risque de la naĂŻvetĂ©, ce n’est pas pour cette vision des choses que roule ce dossier, lequel se positionne clairement du cĂŽtĂ© « Ouvrez ouvrez la cage aux cerveaux Â» de la barricade. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a choisi de demander Ă  de pĂ©tulants marmots de nous raconter leur vision du futur, entre deux babillements [p. III]. Qu’on donne la parole Ă  la poĂšte Nathalie Quintane, qui mĂȘle insurrection des mots et remise en cause de l’existant [p. X]. Qu’on publie une carte imaginative de Kobri pastichant joyeusement le confinement [p. IX]. Ou qu’on vous propose un passage en revue subjectif, planĂ©taire et vidĂ©o-ludique des carnavals libres et explosifs [p. XI].

Bref, ils ne nous grignoteront pas l’encĂ©phale et le « yahou  ! Â», proclamons-nous, entre deux gorgĂ©es toxiques d’actualitĂ© et avant d’aller manifester contre leur effarante loi sur la « SĂ©curitĂ© globale Â». Et mĂȘme, dĂ©so pas dĂ©so, on reprend pour mantra guerrier les paroles de Jacques Brel chantant Don Quichotte, cavalier ultime de l’imaginaire : « Ă‰coute-moi, pauvre monde, insupportable monde / C’en est trop, tu es tombĂ© trop bas / Tu es trop gris, tu es trop laid / Abominable monde / Écoute-moi / un Chevalier te dĂ©fie. Â» Et il s’appelle Chien Rouge [1]. Wouf.

Dossier coordonnĂ© par Émilien Bernard & Margaux Wartelle

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- Cet article est l’introduction du dossier « Imaginaires en lutte Â» du n°193 de CQFD, en kiosque du 4 au 31 dĂ©cembre. En voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org