Juin 14, 2021
Par Lundi matin
189 visites


Une trentaine, une broutille, un nombre insignifiant, une minorité radicalisée, une minorité agissante, comme si les autres, les majoritaires, les « majeurs », les silencieux, les responsables, n’agissaient pas quand ils disent oui.

Mais vous, vous dites toujours non. Vous êtes contre. C’est bien connu, on ne peut pas toucher l’Education Nationale. C’est pas un ministère facile l’Education Nationale. On ne peut rien proposer. On ne peut rien transformer. Vous êtes contre, par principe. Contre Parcoursup, contre la réforme du lycée, contre la réforme du collège, contre la réforme des retraites, contre tout, tout le temps, cette fois c’est contre quoi ? Contre la numérisation des copies ? Contre la numérisation des copies vous faites une AG numérique ? Ils sont marrants les philosophes, à Grenoble.

Ils sont marrants et ils sont trente.

Demain nous sommes en grève. Encore en grève. Toujours en grève. Toujours en grève, toujours les mêmes. Mais enfin pas exactement. Il y a plein de jeunes, à l’AG numérique, plein de collègues nouvellement nommés, c’est pas que des vieux technophobes, c’est pas que des syndicalistes arriérés, d’ailleurs, y en a pas beaucoup, des syndicalistes, y en a, mais pas beaucoup. Les jeunes collègues, eux, sont bien là, enthousiastes, investis, des projets plein la tête, des jeunes profs innovants, innovants et bosseurs. Comme on les aime sur les campagne de pub, là, sur les abribus, « Laura a trouvé le poste de ses rêves » « Julien a trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions ». Parce que ça ne séduit plus l’Education Nationale. Parce que les postes aux concours ne sont pas tous pourvus. Sans blague, il n’est pas attractif notre métier ? Attendez, on va communiquer, on va arranger ça, inutile d’augmenter les salaires, de dégeler le point d’indice, attendez, on s’en occupe, on fait une campagne de pub. Et on a des Julien et des Laura bien habillés et bien peignés sur les vitrines des abribus. Dans les AG, Julien et Laura votent pour la grève.

Demain nous sommes en grève. Mais vous n’en n’avez pas marre de faire grève ? Vous n’étiez pas déjà en grève l’année dernière ? Ah non l’année dernière c’était le covid. Pardon, l’année d’avant ? L’année d’avant non plus vous n’avez pas corrigé le bac. L’année d’avant aussi vous êtes partis en vacances plus tôt, non, je me trompe ?

Un peu. Il se trompe un peu le prof-basheur. Parce que si nous avons fait la grève, il y a deux ans, nous ne sommes pas vraiment partis en vacances plus tôt. Nous les avons corrigées, nos 140 copies. Sérieusement. Rigoureusement. Comme d’habitude. Simplement, nous ne les avons pas rendues dans les délais. Juste un jour ou deux après les jurys de délibération. Ce que nous voulions, c’est que monsieur le Ministre ne fasse pas comme si tout allait bien. Comme si sa transformation de l’Ecole en entreprise concurrentielle ça passait crème ; comme si les spécialités offertes aux élèves étaient vraiment les mêmes dans les lycées de banlieues et ceux de centre-ville ; comme si son Grand Oral était une chance pour la jeunesse plutôt qu’un ridicule simulacre d’entretien d’embauche. Mais monsieur le Ministre n’avait pas envie que ça se sache. Monsieur le Ministre n’aime pas trop la contestation. Pas républicain, la contestation. Alors Monsieur le Ministre a quand même proclamé les résultats du bac le jour prévu. Même s’il manquait les notes de philo et, parfois, d’histoire-géo, de science-éco, d’autres matières. Mais comment on proclame les résultats si on n’a pas les notes dans les jurys ? Et bien on en invente. M. le Ministre est inventif.

C’est bien ce que je disais, vous étiez déjà en grève y a deux ans, contre la réforme du lycée, et maintenant contre la numérisation des copies, ça va faire mal à vos petits yeux de corriger sur un écran ? Y en a qui sont 8 heures par jour sur des écrans, et ils n’ont pas deux mois de vacances, eux.

Vos revendications sont totalement corporatistes.

Oui cette fois-ci tu as raison, le prof-basheur. Refuser la numérisation des copies, juste la numérisation des copies, ça semble corporatiste. J’aurais préféré que nos revendications soient plus larges : que l’on rappelle notre opposition à la «  réforme  » Blanquer, qui, sous prétexte de décloisonner les filières, entasse 35 gamins dans toutes les classes. Que l’on refuse la mise en concurrence des spécialités et des établissements. Que l’on explique la perte de sens de notre travail. L’attention que l’on ne peut plus donner, à Dounia, à Kevin, à Sarah, à Loïc parce qu’ils sont 150, Dounia, Kevin, Sarah, Loïc. Ils sont 150 et ils ont peur. Ils ont peur de mal rédiger leur projet d’orientation motivé pour Parcoursup. Ils ont peur de ne pas être pris dans la formation dont ils rêvent. Ils ont peur que 1500e sur liste d’attente ça fasse quand même un peu trop loin, même si on les rassure. « Mais Madame, c’était pas sensé être une filière non sélective, psycho ? ». Ils ont peur et nous aussi. Ils sont fatigués et nous aussi. Alors demain nous sommes en grève.

Et puis en fait, non, tu te trompes, le prof-basheur, refuser la numérisation des copies n’est peut-être pas si corporatiste que ça. D’une part parce que mes petits yeux, comme tu dis, j’aimerais bien qu’ils puissent encore lire des bouquins pendant mes longues longues longues vacances, tu sais, celles où j’essaie de faire mes cours, d’apprendre pour faire mes cours, de penser pour faire mes cours. Et puis parce que corriger des copies scannées sur Internet alors qu’elles existent en papier est un désastre écologique. Et parce que nous serons surveillés. 4 minutes trente pour corriger une copie, vous allez trop vite Mme Honnoré, 17 minutes pour corriger une copie, vous allez trop lentement Mme Honnoré, vous n’avez pas encore ouvert l’application Mme Honnoré, comment, vous aimeriez comparer les copies avec celles qui précèdent, non, la page est fermée Mme Honnoré, on ne peut pas revenir en arrière, oh votre moyenne est un peu basse, un peu élevée, notre algorithme va corriger.

Corriger. C’était une partie du métier. Pas la plus agréable, et pas la plus féconde. Nous voulions bien le faire. Nous écrivions dans les marges ; nous comparions les travaux. Nous revenions en arrière. Nous avions besoin de ce jeu, d’avoir un peu de jeu, une marge de manoeuvre, d’abord je corrige 5 copies de dissert, puis j’en fais 5 du texte, pour être un peu plus fraiche, un peu plus disposée à lire attentivement.

Il n’y aura plus de jeu. Y aura du logiciel. On corrigera dans l’ordre où les copies se présentent. On corrigera sur un écran. On corrigera vite. On corrigera mal. On n’écrira plus dans les marges. D’ailleurs on ne sera plus dans les marges. Y en a assez des marginaux. Qu’ils rentrent dans le rang numérique. Qu’ils fassent vite. Vite. C’est aussi pour cela que demain nous ferons grève. Pour ne pas aller vite. Les délais de correction se réduisent comme peau de chagrin. 11 jours. Enfin 7 si on enlève les week-ends. Enfin 6 si on enlève les deux demi-journées de réunions obligatoires. Encore moins si on doit faire passer le grand-oral. Six jours pour corriger 140 copies, ça fait 23 copies par jour. Évidemment c’est impossible. Alors on travaille le week-end. Et puis la nuit. Parce que la journée, après 10 copies, moi j’y arrive plus. Je ne sais plus ce que je lis. J’ai besoin de me reposer. Si je veux bien faire mon travail. On aimerait avoir plus de temps. On aimerait avoir du papier, un stylo. On aimerait juste pouvoir bien faire. Alors demain nous sommes en grève.

L’application sur laquelle nous devons corriger s’appelle Santorin. Une autre, destinée aux élèves, Cyclade. Une troisième, Météores. Malgré leurs noms d’îles grecques les plateformes numériques ne nous vendent pas du rêve. Sur ma convocation, les éléments de langage basculent dans le grotesque : Pour accéder aux copies dématérialisées à corriger dans Santorin, il faut vous connecter à votre portail Imagin. Pour les intervenants extérieurs, connectez-vous sur http://Ocean38-ecterera. Des instructions concernant la correction dématérialisées sont disponibles sur le tutoriel.

Mi centaure mi chimère, mi cyclope mi personne, ce bac est monstrueux.

Dématérialisée, vidée de tout esprit et vidée de tout sens, notre année se termine. Demain, nous sommes en grève.

Je pense à toi, Sandra, copine-de-droite-je-t’aime-quand-même, tu me demandais, un soir,

« — Et là, c’est pourquoi que t’es en grève ? »

Je t’expliquais Parcoursup, les fiches avenir, les profs qui doivent jouer les Cassandre, « Celui-là il ne réussira jamais dans cette filière, Avis défavorable  », je t’expliquais la sélection à l’université, tu répondais que c’est normal, que la fac ne peut pas accueillir tout le monde, que le logiciel précédent était mauvais, tu en avais des arguments, tu lis la presse, tu écoutes la radio. On a bu du rosé, on a parlé d’autres choses, le lendemain, j’étais en grève.

J’espère ne pas avoir fait la maligne deux ans après quand, malgré ses 15/20 de moyenne générale dans son lycée privé ton fils n’a pas pu entrer en fac de bio à Grenoble. Quand il a fallu lui payer un appart à l’autre bout de la France, le déraciner, l’éloigner, le laisser tout seul devant son écran, ses cours en «  distanciel  ». Parce qu’à la fin, ça nous tombe sur la gueule à tous, la casse des retraites, des services public, la fermeture des lits d’hôpitaux, les «  réformes  » dans l’éducation. Ça nous tombe sur la gueule à tous. Mais on est trente à se mettre en grève.

Demain nous sommes en grève. Dis t’as fait combien de jours de grève cette année ? Ça commence à bien faire, non, la grève ?

A vrai dire je n’ai pas fait grève cette année. Ah si, une fois. Quand les élèves ont bloqué le lycée. Un vendredi matin. Deux semaines qu’ils manifestent dans les rues de Grenoble pour demander l’annulation des épreuves cette année amputée, pour dénoncer les inégalités, les fermetures de classes, les demi-jauges, alors que d’autres bahuts restent ouverts en classe entière à temps complet. Ils savent qu’ils ne seront pas préparés équitablement aux épreuves. Ils savent, pour l’arbitraire. Deux semaines qu’ils manifestent, et qu’on leur envoie les flics. Coups de matraque, gaz lacrymo, Robocops contre lycéens, c’est nouveau ça aussi, de mon temps, je suis vieille, on bloquait les lycées sans se faire taper dessus. Les temps changent on dirait.

N’empêche ce matin là, de voir Mathilde et Bastien sur les poubelles avec le mégaphone, de voir les flics armés, casques et boucliers, rangée-noire-bruit-de-bottes s’avancer devant eux, je ne peux pas, je ne veux pas, je dis au Proviseur que je ne ferai pas cours, pas dans ces conditions, que je me mets en grève.

Il ne faudrait pas croire que c’est facile, la grève. Il y a l’argent bien sûr. Parce que vous n’êtes pas payés lorsque vous êtes en grève ? Ben non, le prof-basheur, non, on n’est pas payés, on perd même bien du fric, que ce soit pour une heure ou pour toute la journée, c’est toujours un trentième de notre salaire brut qui nous est enlevé. Si on fait un mois de grève, on leur doit de l’argent. Alors on réfléchit avant de se mettre en grève. On réfléchit parce que ça coûte. Le bac, les corrections, si on ne corrige pas c’est dix jours de salaire qui nous seront retirés, nous allons perdre beaucoup. Nous allons perdre beaucoup d’autant qu’on a perdu. 30 profs grévistes sur l’académie, ça ne suffira pas, ils répartiront les copies sur les autres collègues, ceux qui sont contre mais font quand même, et je ne leur en veux pas, non, même, je les comprends, je me demande, aussi, je doute, je sais que c’est perdu.

Il ne faudrait pas croire que c’est facile, la grève. Que désobéir c’est facile. Que dire non c’est facile.

Que laisser nos élèves, qui ont besoin de nous, qui comptent tellement sur nous, c’est facile. Au moins cette année nous ne gênerons personne. Vu que les élèves ont déjà leur note de contrôle continu. A se demander pourquoi on corrige, d’ailleurs. Et à se demander pourquoi on se met en grève vu que ça sert à rien. Ils ont déjà des notes. Les jurys ne seront même pas obligés d’en inventer comme il y a deux ans. Lors de l’AG, ce point est évidemment soulevé : « Quelle sera l’utilité de la grève, vu qu’on est si peu nombreux, qu’on ne sera pas médiatisés, et qu’on n’empêchera pas l’épreuve de se tenir ? A quoi ça sert ? ». Ça sert à rien, probablement. C’est une grève tragique. Un peu comme l’existence, déjà perdue d’avance. Et pourtant on y va. Comme le taureau entre dans l’arène. On lève la main pendant le vote. Enfin, la main numérique, petit bouton carré à la droite de l’écran : « Grève des corrections, qui est pour ? » Clic, a voté.

Dans le chat, ça s’agite :

« — Mais combien de jours de grève ?

— Faut tenir les dix jours.

— Moi je ne suis pas trop sûr…

— ça n’est pas si facile. »

Une fille prend la parole, « Peut-être oui, ça ne sert à rien, enfin, je ne sais pas, au moins je n’aurais pas le sentiment de faire quelque chose de stupide et d’indigne ». Et cette fille me touche, enfin, la voix de cette fille, le timbre de cette voix, je ne vois pas son visage, les webcams sont éteintes, sinon ça peut bugger. Et je prends la parole, je dis « Il faut la faire, cette grève, ça se joue cette année, après ce sera trop tard, on peut encore gagner », je fais semblant d’y croire.

Demain nous sommes en grève. Nous nous retrouverons devant le Rectorat. Vraiment, devant le Rectorat, encore ? Encore un petit rassemblement minable ? Encore une saute d’humeur ? Encore une râlerie ? Encore oui. Même si nous ne sommes pas nombreux. Même si on a perdu d’avance. Nous nous retrouverons encore, nous nous retrouverons quand même. Nous nous verrons en présentiel, comme ils disent. Nous nous verrons. Je verrai le visage de la fille d’hier soir. Nous tisserons des liens. Nous tisserons une toile qui n’est pas numérique. Nous nous reconnaitrons. Et nous nous sourirons. Nous partagerons une clope, un sandwich, des idées. On ira boire un pot si le temps le permet. Demain nous sommes en grève.




Source: Lundi.am