Avril 24, 2016
Par Brest Media Libre
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“Qui sème la révolte récolte la révolte”

Quand on était petit-e maman ou papa disait, si tu joues avec le feu tu vas te brûler ! Et en effet on finit par se brûler. Aujourd’hui, ça fait des appels à la révolte chez Nuit debout, et quand ça pète, ça freine des quatre pieds. Au bout d’un moment il faut assumer, ou alors il ne faut pas jouer avec le feu. Qui sème la révolte récolte la révolte. Et on se ne révolte pas dans le cadre contre lequel on se révolte mais bien en dehors et contre lui. Ce cadre est fait de plein de choses évidemment, reste qu’il est avant tout cerné par la légalité, elle forme une frontière entre celles et ceux qui manifesteraient d’une bonne façon et les autres. Depuis que des individus squattent légalement dans les horaires autorisés par la préfecture la place de la république, on entend de plus en plus parler de Nuit debout. On ne fera pas ici une analyse globale de ce qui s’y déroule, déjà parce que cette initiative n’est pas terminée, ensuite car c’est plus sur ce que disent les autoproclamés pseudos organisateurs qu’il faut revenir, et puis parce qu’on a la flemme.

Pour situer le décor il y a une place, nommée République, dans Paris, où le soir se rassemble un paquet de monde. D’un côté, des AG pas toujours très intéressantes, si ce n’est souvent carrément chiantes ; de l’autre, du son, des stands de bouffe et de bière à la sauvette, une ambiance populaire et festive bien sympathique. C’est sympa donc, mais le rassemblement pourrait être complètement apolitique – à ne pas confondre avec apartisan – que l’on ne ferait pas beaucoup de différence.

Heureusement, ce genre de joyeux rassemblement qui appelle à se révolter conduit effectivement certaines personnes à décider de manifester, à reprendre le contrôle des rues, à oser l’action directe, à poser le rapport de force contre l’État et son gouvernement, contre le « système ». À se révolter donc. Et pas besoin de forcer outre mesure, un petit tour de la place fumi en main et des gens motivés rappliquent assez vite pour former un cortège. S’ensuit ce qui s’ensuit. Oui la police va prendre des bouteilles et des pavés dans la gueule, oui des vitrines de banques vont sauter, oui des concessions de voitures de luxes peuvent se faire défoncer, oui des chaines de grandes distributions peuvent se faire piller. Car c’est aussi comme ça qu’on se révolte, être assis sur une place pour boire des coups ou agiter les mains, la Nuit debout peut continuer à le faire pendant longtemps, l’État s’en contre fout.

Le fait que nombre de politicards soutiennent à demi mot son déroulé devrait peut-être faire réfléchir. Le fait que les médias rappliquent de plus en plus faire l’éloge d’un mouvement « citoyen », « pacifiste », « convivial », « dans le calme », devrait aussi faire réfléchir. Le simple fait que ce mouvement soit crédible auprès des politiques et des médias, est peut être un des signes de son échec. Car l’éloge ça se mérite, on ne devient pas crédible sans faire d’effort. D’abord on dit être contre la violence, on assure que la révolte n’ira pas plus loin, en plus on canalise la foule en colère au passage, on assure rester entre gens biens, entre citoyen-ne-s, que les « casseurs » n’ont rien à voir avec le mouvement, et nous voilà crédible. On sépare donc, on fait le tri entre la bonne et la mauvaise révolte, et pour ce faire rien de mieux que de reprendre les mots de la préfecture ou de BFM, comme le terme de casseur. Après chez nous aussi on le reprend, mais de façon un peu différente, avec notre jolie banderole où s’inscrit « Nous sommes toutes des casseurs ».

“ne jamais devenir crédible”

On ne va pas faire ici un énième débat sur la légalité, l’efficacité ou la moralité de l’action violente par rapport à la non-violence. On aurait aimé rappeler une position très simple qui peut satisfaire tout le monde : à chacun ses moyens d’action, la lutte a de multiples composantes et à chacune de s’exprimer selon ses choix. Car personne ne prend en otage l’autre par ses actions comme on entend souvent dire, que la non-violence et la violence s’expriment dans le même mouvement et il ne fera que gagner en force.

Mais derrière la question de la violence, et surtout des réactions qu’elle suscite, il y a une autre question plus fondamentale qui doit préoccuper ce mouvement en cours, celle de la crédibilité. Tout le monde a bien compris que derrière les manifestations contre la loi travail et les rassemblements de Nuit debout, s’agite une colère et des aspirations bien plus profondes que le rejet du projet de loi El Khomri. Le monde ou rien est un des slogans qui s’est imposé, un beau slogan qui plus est.

À partir de là ça s’embrase et ça s’embrasse, ça rencontre la joie d’un mouvement collectif enfin retrouvé, d’une constellation d’envies et de rêves qui s’entrechoquent dans un joyeux bordel. De fait c’est illisible, diffus, cela prend autant de visages qu’il y a de participant-e-s. C’est une vraie victoire que de n’avoir vu aucun « leader » émerger pour servir la soupe aux médias et aux politiques, que de voir les syndicats complètement débordés, les partis à côté de la plaque, que les politiques soient dans l’incapacité de nous calmer par quelques mesurettes. Oui le pouvoir lâche un peu dès qu’il se sent en danger, c’est habituel et à nous de tout prendre. Prendre ce qu’il donne, car pas de problème, le gouvernement veut augmenter les bourses, qu’il augmente on continue. Il veut taxer un peu plus les CDD, qu’il taxe on continue. Cela peut être amusant de voir jusqu’où il va aller comme ça. De notre côté, il faut préparer la continuité, sans arrêt, ne jamais devenir crédible. Nous commençons à peine à ressentir notre force, laissons là partir en roue libre pour qu’elle engloutisse tout sur son passage.

Dans ce genre de situations la violence arrive toujours naturellement. Celle des flics, dont le métier est d’assurer l’ordre, donc d’empêcher tout changement qui ne viennent pas d’en haut. Mais aussi celle des gens mobilisés, qui eux veulent changer les choses et qui tôt ou tard, s’ils commencent à y arriver, qu’ils soient pacifistes ou non, doivent faire face à la violence d’État. Ou alors on recule sans cesse, on se fait matraquer avec le sourire et on rentre chez nous pour attendre la révolution citoyenne – contre sens. La légitimité de l’une ou de l’autre n’est d’ailleurs pas liée à sa temporalité. Pas besoin d’attendre que le flic frappe en premier pour répondre, comme les flics n’attendent pas que nous soyons violent-e-s pour réprimer. Ce sont deux mondes, deux forces qui s’affrontent, qu’importe qui frappe le premier l’affrontement est inévitable. Autant s’y préparer donc, s’équiper, s’organiser, et profiter au passage des instants où la rue nous appartient pour rendre un peu justice, comme en corrigeant les devantures des escrocs et des voleurs qui remplissent nos rues.

Se rendre crédible, […] c’est rentrer dans leur monde politique

Face à ce genre de pratiques les réactions sont toujours les mêmes de la part de ceux qui nous dirigent, à savoir préfectures, politicards, médias. Sans cesse ils appellent au calme, bien évidement c’est leur intérêt. Dès que nous commençons à leur échapper il n’y plus qu’un seul impératif : ramener l’ordre, par la violence policière et par l’offensive intellectuelle. Ils disent alors qu’il y a droit de manifester, d’être en désaccord, maaaaais dans le calme. Qu’il y a une colère légitime, qu’elle a le droit au chapitre, maaaaais qu’elle doit s’exprimer dans le calme. En somme il y a le droit de se révolter à partir du moment où cela ne peut rien changer. Pour eux une colère n’est crédible que lorsqu’elle s’exprime dans le calme. Ils veulent que l’on joue sur leur terrain, celui sur lequel on va perdre. Encore une fois, c’est logique. Ils ont leur classe à défendre, leur monde à protéger, leur rôle à jouer pour rester maître du jeu, ils agissent logiquement de la façon dont ils doivent agir.

Face à un mouvement comme le nôtre ils peuvent avoir deux attitudes, la répression totale à balle réelle façon dictature militaire, ou la répression plus discrète, qui matraque, gaz, et canalise pour former une voie légale de contestation, où l’on trouve des interlocuteurs à qui parler, qui peuvent faire pression par la suite sur la base pour relayer les appels au calme et faire rentrer tout le monde à la maison contre quelques mesurettes. Les syndicats ont longtemps rempli ce rôle mais aujourd’hui ils semblent dépassés. Les « organisateurs » de Nuit debout font plus ou moins office de nouveaux interlocuteurs ; comme si ces gens pouvaient avoir un moindre pouvoir sur nous. En attendant ils remplissent leur rôle en condamnant les violences. A côté des organisateurs, il y a néanmoins toutes celles et ceux qui vont répéter le discours balancé en échos des vilains casseurs. A force de l’entendre chez les médias, les politiques de tous bords, et même les organisateurs de la contestation eux-mêmes, certain-e-s tombent dans le piège de la crédibilité. L’idée récurrente étant que n’est crédible à s’exprimer qu’un mouvement qui prend les codes de ce qui nous est présenté comme la politique, à savoir le monde des politicards. Un monde calme et mesuré qui a la sérénité du camp gagnant, de celui qui profite à plein de cette société.

Il faudrait leur adresser un message qui s’exprime avec les mêmes mots que les dominants, qui est aussi calme et respectable qu’un bon bourgeois costumé, qui porte des revendications que les tocards de l’Assemblée ou du Sénat peuvent discuter et inscrire dans l’arsenal juridique qui sert à nous opprimer. Sans cela le message ne serait pas politique, il ne serait pas de la politique, juste de la violence gratuite. Sauf que la politique est comme tout le reste, un élément dont on peut se saisir, quelque chose à réinventer, donc à faire hors des codes du monde politique actuel. Se rendre crédible, avec une organisation, des revendications, avec des dans le mouvement et des hors mouvement, c’est rentrer dans leur monde politique ; alors que nous cherchons à le fuir et à le détruire.

Nous voulons le monde ou rien, nous construisons notre monde dans cette lutte, hors du leur. Parlons notre langage, exprimons nos envies à notre façon, sans peur ni des mots ni des actes, sans se demander si cela va choquer le préfet ou « l’opinion publique » dont on ne sait pas de qui elle est. C’est de l’avant-gardisme diront certain-e-s, sauf que nous ne voulons rien mener, ni rien imposer à personne, nous voulons laisser chacun-e agir comme bon lui semble et agir réciproquement comme nous voulons. On se fout complètement de savoir ce que les autres pensent, entre ceux qui sont contre nous par principes et ceux qui veulent nous imposer leurs principes, on dit merde aux deux et on suit les nôtres. Là est toute la différence entre expliquer et se justifier. On peut expliquer pourquoi on a envie de tout péter dans ce monde désolant qui tourne autour du fric, mais à quoi bon se justifier, si ce n’est déjà pour se compromettre. On peut parler sans violence de la violence, de nos idées en général, d’ailleurs on passe concrètement beaucoup plus de temps à faire ça qu’à faire des émeutes. On explique et on fait, sans chercher à se justifier, sans chercher à être crédible pour l’interlocuteur en face, surtout quand il s’agit des pouvoirs publics.

Si faire de la casse décrédibilise le mouvement, alors raison de plus, allons-y ! Même chose pour la baston avec les flics. En plus on aime ça et on l’assume. Car oui nous sommes des chien-ne-s de la casse, on aime voir les banques pleines de peinture, leurs vitrines en ruine, elles qui nous la mettent à longueur de journée. Nous sommes de celles qui aiment voir la police reculer et prendre peur, elle qui nous humilie et nous réprime quotidiennement. Nous sommes de ceux qui préfèrent rentrer se servir dans un supermarché plutôt que d’avoir sans cesse la corde de l’argent au cou pour se nourrir ou passer du bon temps. Nous sommes de ces formes noires qui foutent le feu à tout ce qu’elles trouvent pour remettre un peu de chaleur et de lumière dans ce monde étouffant. Bah ouais, nous sommes de celles et ceux qui foutent la merde et apparemment on est de plus en plus nombreux/ses. Nous sommes ingouvernables et nous entendons bien le rester. Si ce mouvement cherche à devenir crédible nous allons tout faire pour l’en empêcher. Le monde ou rien, dans le rien il y a leur monde, celui où il faut devenir crédible. Notre monde ou rien, et surtout pas le leur. Décrédibilisons le mouvement !

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