Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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Emeutes, manifestations et une révolte qui grogne depuis que Masha Amini, une jeune iranienne d’origine kurde, est morte alors qu’elle avait été interpellée par la police des mœurs. D’abord dans les rues de Téhéran, puis dans plusieurs villes du pays, les manifestations se sont dispersées à l’extérieur des frontières, en Turquie, au Liban, en Allemagne ou en Grèce et ailleurs. Là bas, les coupures de l’accès à internet et aux réseaux sociaux se conjuguent avec une répression policière extrêmement violente – on soupçonne déjà plusieurs dizaines des morts après 8 jours de manifestations – et rendent nécessaire et vitale la levée des solidarités. Ici, dans les grands media comme dans des petits réseaux et sur les murs des activistes du like des nombreuses images circulent des femmes présentes dans les rassemblements qui ôtent leurs voiles et coupent parfois leurs cheveux en scandant « Femme, vie, liberté ».

La scène s’est reproduit tellement des fois dans l’histoire depuis que l’Occident s’est construit une image de « sauveur » qu’il est impossible maintenant de ne pas patienter un instant sur un sentiment de trouble. Comme à chaque fois que les grands intérêts des grands puissants s’empreignent d’un souci pour des révoltes locales des « faibles » qui sont vite réduit en barbares. A l’âge où les émeutes et les manifestations ne peuvent plus se départager par une science révolutionnaire entre celles qui sont économiques et politiques et d’autres qui seraient simplement culturelles, il est de plus en plus urgent d’essayer de décoloniser non pas les imaginaires en général mais surtout et avant tout pour « nous » les imaginaires de la révolte.

La prochaine coupe du monde du foot, c’est au Qatar c’est ça ? Là où les ouvriers meurent par milliers et où les femmes ne peuvent même pas… Chuuut !

Do Muslim Women Need Saving ? Lila Abu-Lughod, une anthropologue palestino-américaine a essayé de poser la question. Celleux qui luttent aujourd’hui en Iran ont besoin de notre solidarité et nous avons besoin de leur lutte pour espérer activement et ne pas accepter le monde tel qu’il est. Le récit occidental du « sauvetage » des femmes musulmanes maltraitées qui ont besoin d’être sauvées pourrait être non pas un geste de solidarité qui exige des actes mais une émotion d’humanitarisme stéréotypé qui perpétue des imaginaires racistes, coloniaux, patriarcaux.

On pense souvent la modernité politique à la lumière de la Révolution Française. De tonnes de livres et des milliers d’analyses ont été écrits tantôt pour la glorifier, tantôt pour la soupçonner, tantôt pour essayer de penser avec elle notre présent. Parmi eux on trouve la tentative de la penser ensemble avec la révolution d’Haïti, première révolution des esclaves noir.e.s, qui éclate à peine deux ans plus tard, en 1791. Les révolutionnaires en Haïti prennent à la lettre les slogans de la révolution en France pour la liberté et l’égalité. Ils et elles donnent corps à un « second geste » qui radicalise et agit rétrospectivement sur le premier geste. Le caractère universel de la Révolution Française n’appartient pas à la révolution française, mais à celles et ceux qui prennent le relais pour que les mots liberté et égalité ne soient pas juste des mots, encore moins des instruments d’assujettissement. Ce sont les révolutionnaires en Haïti qui « vérifient » que ce qui s’est passé n’était pas rien mais peut donner lieu à autre chose. Dès lors ce qui importe n’est pas la magie et le génie d’un geste inaugural mais la manière dont un geste d’émancipation prend le relais d’un autre geste. En le vérifiant, faisant de sa vérité un devenir.

Mais ce qu’on pourrait appeler ici grossièrement la rapsodie révolutionnaire de la modernité comporte un troisième épisode, c’est la révolution grecque de 1821. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’il n’y a pas eu d’autres révolutions importantes dans d’autres pays. Un découpage n’est jamais neutre et ne représente aucun réel, c’est ce qui permet une intelligibilité du réel. Et notre réel c’est ce qui grogne depuis les rues de Téhéran. En découpant ici cette rapsodie, il s’agit d’essayer de penser le passage d’un universel contrarié à un universel privatisé et une révolte instrumentalisée.

« Révolution grecque ou Guerre d’indépendance grecque ». Les puissances occidentales inaugurent un schéma qu’elles n’ont pas cessé, depuis, de réinventer : venir au secours d’une révolte locale pour mieux asseoir leur domination ou pour avancer leur pions sur l’échiquier de la géopolitique de la cruauté dans laquelle ils sont Rois. Quand la Russie, le Royaume-Uni ou la France de Charles X décident d’intervenir sur la crise grecque et affaiblir l’empire ottoman, ce n’est pas tellement par amour pour l’indépendance du commun des habitants là-bas.

La révolution grecque, à ses premiers pas, s’est adressée à Haïti pour demander de l’aide, comme s’il y avait là une intuition d’un relais qui devrait se faire. Pour ce qui est de la grande Histoire officielle, elle n’a gardé de la révolution grecque, comme de la révolution haïtienne, que les traces qui lui convenait. Le fardeau de l’homme blanc qui civilise les barbares avait besoin de construire une « origine », son élue était la Grèce, la belle Hellène. Il fallait que le patrimoine de la philosophie, du théâtre, de la démocratie…bref de tout ce petit monde qu’on a appelé « le siècle de Périclès » (encore un génie) devienne héritage et que cet héritage reste euro-centrique. Pour cela il fallait occidentaliser la Grèce et en faire la première colonie européenne à l’intérieur de l’espace européen. Depuis sa construction en tant qu’Etat moderne, la Grèce paye le prix impayable de son indépendance, elle achète des armes aux grands marchands et garde les frontières européennes comme un chien. Le mythe du « berceau de la civilisation occidentale ». Pratiquement deux siècles plus tard, lorsque la crise de la dette publique grecque prend le relais de la crise financière en 2008, les « plans de sauvetages » n’arrêtent pas de bombarder le pays en inaugurant à nouveau la grande braderie.

Aujourd’hui des voix se lèvent pour dire qu’il faut destituer la Révolution comme imaginaire, car trop des crimes ont été commis en son nom. Les esclaves revolté.e.s en Haïti avaient raison. Nous avons peut-être moins besoin d’abandonner la question de l’universel aux mains de nos tyrans qu’à réinventer des gestes qui prennent le relais d’autres gestes.

« Femmes, Vies, Libertés, sauvons-nous de nos sauveurs »

tel pourrait être un énoncé d’une révolte décolonisée qui tisse des solidarités.

Rakia Mako




Source: Lundi.am