AVANT TOUT, je voudrais faire une courte remarque : en tant qu’anarchiste, je pense que les concepts bourgeois de culpabilité ou d’innocence sont dénués de sens.

La décision de vouloir débattre, lors d’un procès, d’« actions criminelles » qui me sont imputées, à moi et à d’autres personnes, et surtout d’y exprimer les idées qui caractérisent ma manière d’être et de percevoir les choses, pourrait faire l’objet d’interprétations erronées : il est donc nécessaire de préciser que l’esprit dans lequel je fais cette déclaration, après des années de spectacularisation médiatique des faits dont on débat dans cette salle, est aussi celui qui porte la voix d’autres inculpés. Par cette brève intervention, je ne cherche toutefois ni échappatoire ni justifications : il serait de toute façon absurde que la cour décide qu’il est légitime de se révolter, il ne lui appartient pas de le faire.

Relire des faits dans une certaine optique, avec un certain type de langage (celui de la bureaucratie des tribunaux, pour être clair) ne revient pas seulement à les considérer de façon partielle, mais signifie aussi en déformer la portée, leur disposition historique, sociale et politique, cela signifie les retirer complètement de tout le contexte dans lequel ils se sont produits.

Ce dont on m’accuse dans ce procès, le délit de « dévastation et pillage », implique dans le langage du code pénal qu’« une pluralité de personnes prend possession de façon indiscriminée d’une quantité considérable d’objets afin de produire une dévastation ». Des condamnations très élevées sont réclamées pour ce type de délit, et ceci bien qu’il ne s’agisse pas d’actions particulièrement odieuses ou atroces.

J’ai toujours assumé la pleine responsabilité et les éventuelles conséquences de mes actions, y compris ma présence le 20 juillet 2001 lors de la journée de mobilisation contre le G8, mieux même, je m’honore d’avoir participé en homme libre à une action radicale collective, sans aucune structure au-dessus de moi.

Et je n’étais pas seul, il y avait avec moi des centaines de milliers de personnes, chacune d’elle s’est employée avec ses pauvres moyens à s’opposer à un ordre mondial fondé sur une économie capitaliste qui se définit à présent néo-libérale… la fameuse globalisation économique érigée sur la faim de milliards de personnes, qui empoisonne la planète, qui pousse des masses à l’exil pour ensuite les déporter et les incarcérer, qui mène des guerres et massacre des populations entières : c’est cela que je nomme, moi, dévastation et pillage.

Au cours de cette énorme expérimentation à ciel ouvert faite à Gênes (les mois précédents et lors des journées où se tenait la kermesse des dévastateurs et pilleurs au niveau planétaire) que certains retardataires s’obstinent encore à appeler « gestion de la rue », a été mise en place une rupture temporelle : à partir de Gênes, rien ne sera plus comme avant, ni dans les rues ni lors des procès qui suivront d’éventuels désordres. Avec de tels verdicts, on ouvre la voie à un modus operandi qui deviendra une praxis naturelle dans des cas similaires, c’est-à-dire frapper dans le tas des manifestants pour intimider quiconque se hasarde à participer à des manifestations, des rassemblements, des marches… je ne pense pas qu’il soit hors de propos de parler de mesures préventives de terrorisme psychologique.

Je ne débattrai en revanche pas ici sur le concept de violence, sur ceux qui la perpétuent et sur qui doit s’en défendre, etc. : non pas que j’ai une position ambiguë sur l’usage ou pas de certains moyens dans la lutte de classe, mais parce que cet endroit n’est pas le lieu pour affronter un débat qui appartient au mouvement antagoniste auquel j’appartiens.

Deux mots à propos du procès contre les forces de l’ordre [1]. En faisant le procès desdites forces, on tente de rendre un sens à l’équité… les procureurs ont voulu comparer les violences entre la police et les manifestants à une guerre entre bandes : sans périphrase, je dirai seulement que je ne songerai jamais à blesser lâchement des personnes menottées, à genoux et nues, ou avec une attitude évidemment inoffensive, dans l’intention de les humilier dans leur corps et leur esprit… Je suis désormais habitué à être comparé à un provocateur, un infiltré, etc. [2] et plus encore, mais être comparé à un tortionnaire en uniforme est à vrai dire révoltant ! C’est digne de ceux qui l’ont formulé.

Et puis, mener un procès contre des policiers et des carabiniers, juste pour affirmer que nous sommes en démocratie, signifie réduire le tout à une poignée de déviants violents d’un côté, à un cas d’excès de zèle dans l’application du code de l’autre. Ceci, en plus d’être synonyme de misère intellectuelle, montre le peu de raisons qu’il y a de perdre son temps afin de préserver l’ordre actuel des choses.

De mon point de vue, faire un procès à la police parallèlement aux manifestants signifie investir les soi-disant forces de l’ordre d’un rôle trop important dans les événements, cela signifie enlever leur importance aux gens qui sont descendus dans la rue pour exprimer ce qu’ils pensaient de cette société, les reléguant à leur rôle historique de victimes d’un pouvoir omnipotent. Carlo Giuliani, comme tant d’autres de mes compagnons, a perdu la vie pour avoir exprimé tout cela avec un courage et une dignité qui caractérisent depuis toujours les insoumis à cet ordre des choses. Tant que les rapports entre les individus seront régulés par des organes extérieurs ne représentant qu’une petite minorité sociale, il ne sera pas le dernier. Et comme je suis sans illusions et que j’attribue son sens exact au mot démocratie, l’idée qu’un représentant de l’ordre constitué soit jugé pour avoir accompli son devoir me fait sincèrement sourire. L’État juge l’État, comme dirait quelqu’un à juste titre.

Il y aura probablement des condamnations dans notre procès, et je ne les vivrai certainement pas comme le signe d’une indulgence ou d’un acharnement de la Cour contre nous. Elles devront dans tous les cas être prises comme une attaque contre tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auront toujours à mettre en jeu leur existence afin de bouleverser l’Existant de la meilleure des manières possibles.

Texte lu le 7 décembre 2007 devant la Cour du tribunal de Gênes

Traduit de l’italien. Publié le 17 décembre 2007 sur informa-azione.info


Article publié le 24 Août 2019 sur Paris-luttes.info