Cette dĂ©claration commune est le fruit du travail d’une cinquantaine de personnes rassemblĂ©es au Village du Peuple (Donges, 44) lors d’une journĂ©e d’apprentissage collectif sur les enjeux gĂ©opolitiques, industriels et Ă©cologiques autour de l’estuaire de la Loire. Elle a pour objectif de retranscrire toutes les contributions et de les assembler pour donner Ă  voir et faire exister les nouveaux imaginaires de lutte qui Ă©mergent en cette fin d’annĂ©e 2020.

Cette version est une premiĂšre esquisse de synthĂšse, qui appelle des propositions de modification, jusqu’à ce qu’elle nous tienne ensemble, dans la diversitĂ© de nos luttes.

ConsidĂ©rant que :

– Les deltas, estuaires, zones humides, combinent une diversitĂ© de milieux et comptent parmi les zones les plus fertiles et riches en biodiversitĂ© au monde.

– Depuis quatre siĂšcles, les logiques coloniales, productivistes et industrielles ont sculptĂ© ces paysages, assĂ©chĂ© les zones humides, figĂ© la Loire et artificialisĂ© ses berges.

– Le Grand Port de Nantes-Saint-Nazaire perpĂ©tue aujourd’hui l’appropriation de ressources des anciennes colonies : bois d’Afrique, soja et viandes d’AmĂ©riques du Sud, hydrocarbures

– Que les amĂ©nagements rĂ©cents sont poussĂ©s par les intĂ©rĂȘts financiers d’un cartel industriel et soutenus par des pouvoirs publics qui nient la pollution gĂ©nĂ©ralisĂ©e, mĂ©prisent le bien-ĂȘtre des populations locales, et organisent une dĂ©sinformation gĂ©nĂ©ralisĂ©e en minimisant par exemple les risques de submersions futures et de catastrophes industrielles.

– L’industrie des Ă©nergies renouvelables, nouvelle vitrine verte du Port, se construit sur le mĂȘme modĂšle extractiviste via l’appropriation exponentielle de terres arables, d’énergies fossiles, et de matĂ©riaux rares, issues principalement des anciennes colonies.

– Les rĂ©centes tentatives de communication des bĂ©tonneurs sur les « Ă©nergies vertes Â» ou encore leurs discours sur la « compensation Ă©cologique Â» et le « zĂ©ro artificialisation nette Â» dissimulent des pratiques d’exploitations toujours aussi toxiques pour les milieux, la poursuite d’une idĂ©ologie capitaliste et l’exclusion des populations locales des dĂ©cisions concernant l’amĂ©nagement de leur territoire.

Nous dĂ©clarons :

Que cet hĂ©ritage colonial du Port nous rĂ©volte, comme ses relents toujours prĂ©sents sous de nouvelles formes : l’importation de productions industrielles dĂ©localisĂ©es qu’elles soient agricoles, forestiĂšres ou technologiques, l’exploitation gaziĂšre et pĂ©troliĂšre qui constitue les 2/3 de la matiĂšre accostant au port, et l’exploitation miniĂšre, qui seraient impossibles sans une alliance entre les Etats au dĂ©triment des populations exploitĂ©es dans les anciens pays colonisĂ©s.

Qu’ensemble, nous voulons donc imaginer un territoire dĂ©barrassĂ© de toutes ces activitĂ©s nĂ©ocoloniales et inventer collectivement d’autres relations maritimes.

Que nous voulons l’arrĂȘt immĂ©diat de la bĂ©tonisation, des importations de soja, gaz de schistes et bois tropicaux, de la fabrication d’engrais de synthĂšse. Que nous souhaitons l’arrĂȘt Ă  terme des activitĂ©s gaziĂšres & pĂ©troliĂšres.

Nous rĂȘvons :

D’une Loire rĂ©-ensauvagĂ©e, oĂč les activitĂ©s humaines s’adaptent plus que ne s’imposent aux mĂ©andres, vagues et marĂ©es. De berges mouvantes, dynamiques, incontrĂŽlables, Ă  l’image du fleuve, et en opposition aux rives figĂ©es, sacralisĂ©es, dĂ©vitalisĂ©es que nous proposent les amĂ©nageurs.

De porter un autre regard sur les espaces qui nous entourent que celui, anxieux, du gestionnaire dominateur, de considĂ©rer autrement ces milieux que sur la seule base du profit que l’on peut en extraire.

D’une culture fleurissante, d’un foisonnement d’activitĂ©s artisanales et artistiques. De maisons sur pilotis, de paquebots touristiques devenus thĂ©Ăątres, rĂ©sidences universitaires et cantines populaires.

De mieux comprendre, de se relier et de s’intĂ©grer affectivement aux diffĂ©rentes zones de l’estuaire.

De reconnaitre les richesses Ă©cologiques et les abondances naturelles de l’estuaire, de les valoriser grĂące Ă  des pratiques agricoles et piscicoles nourriciĂšres pour les populations locales.

De sortir des grandes villes, de s’organiser en archipel de communes libres, autonomes et rĂ©silientes.

Nous rĂȘvons de rendre justice au fleuve, et de se battre pour sa libre-Ă©volution, aux cĂŽtĂ©s d’autres espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales et Ă  bord de radeaux pirates.

Nous dĂ©cidons ensemble, dĂšs maintenant :

D’inventer, localement, de nouvelles maniĂšres d’habiter l’estuaire, sans subir aucune dĂ©cision d’amĂ©nagement venue de Paris, dĂ©cidĂ©e dans les couloirs de multinationales.

D’orienter nos Ă©nergies vers la comprĂ©hension de toutes les richesses de ces milieux, et de les cĂŽtoyer pour dĂ©velopper des attachements sensibles Ă  nos territoires.

De s’armer de connaissances intimes sur ces Ă©cosystĂšmes estuariens pour devenir capables de les dĂ©fendre, d’y puiser des ressources rhĂ©toriques et thĂ©oriques mais aussi d’y trouver des cachettes secrĂštes d’oĂč lutter en guĂ©rilla, d’en faire des remparts mouvants et des marĂ©cages imprenables.

De nous rĂ©approprier la gestion des forĂȘts, des marais, des prairies, du fleuve et de ses berges. De dĂ©fendre ces habitats prĂ©cieux que sont la Loire et son estuaire, pour la faune et la flore qui s’y Ă©panouit.

De refuser cette civilisation « hors-sol Â» qui nous est vendue, en s’enracinant sur ces territoires, vivant tels des roseaux et leurs oiseaux au rythme des crues, des rĂ©coltes et des migrations sauvages.

De dĂ©centraliser nos luttes pour ĂȘtre partout sur l’estuaire, dans une relation de dĂ©fense-mutuelle.

De dĂ©coloniser nos imaginaires de lutte pour rĂ©inventer un nouveau rapport au monde et de nouveaux rapports sociaux Ă©mancipĂ©s de toutes formes de dominations et d’oppressions.

Face Ă  cette poignĂ©e d’industriels qui nous impose la dĂ©gradation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de nos espaces de vie :

Nous voulons ĂȘtre fortEs dans la lutte, tenuEs toustes ensemble dans nos diversitĂ©s par les rives du mĂȘme fleuve, et nourriEs par ses riches sĂ©diments.

Nous voulons faire valoir nos intĂ©rĂȘts communs d’ĂȘtres vivants fluviaux et terrestres et les dĂ©fendre ardemment, comme la marĂ©e qui toujours revient.

Du Carnet Ă  Donges, des quartiers de Saint-Nazaire aux fermes paysannes de Lavau, organisons l’auto-dĂ©fense de l’estuaire !


Article publié le 04 Oct 2020 sur Expansive.info