Juin 17, 2021
Par Contretemps
186 visites


Lire hors-ligne :

À propos de : Jairus Banaji, A Brief History of Commercial Capitalism, Chicago, Haymarket, 2020, 197 p.

Les années 1970 furent une époque de confrontations marxistes incessantes autour les questions de la transition du féodalisme au capitalisme. Le débat entre Maurice Dobb et Paul Sweezy[1] en occupa longtemps la place centrale. Pour la plupart des auteurs, l’apparition des rapports capitalistes – dans les « interstices » d’une société féodale présumée figée ou, au contraire, produits de contradictions dynamiques du mode de production féodal lui-même – étaient une affaire européocentrique en général, et anglocentrique particulier. 

Dans les mêmes années, l’historien marxiste Jairus Banaji élaborait une toute autre approche en insistant notamment sur la nécessité de deux révisions critiques d’ampleur : d’une part, l’apparition du capitalisme se dissémine dans une histoire longue allant des confins de l’Asie au sud de l’Europe jusqu’au Portugal, et sa bonne compréhension implique de renoncer au présupposé d’une correspondance simple entre modes de production et régimes d’exploitation du travail[2]. Son récent livre, présenté ici par Nick Evans, aborde, avec le rôle historique joué par le capitalisme commercial, le troisième temps de la critique développé par Banaji.

Thierry Labica

***

Dans son nouveau livre, Jairus Banaji explique que la plupart des historiens marxistes se sont trompés sur l’histoire du capitalisme. Les uns et les autres, selon lui, ont été trop « formalistes » à vouloir contraindre les faits à entrer les cases de leurs catégories et périodisations. Dès lors, ils n’ont pas su voir comment le capital marchand avait dominé les processus de production dans une grande partie de l’Eurasie, durant les plusieurs siècles qui précédèrent, puis pendant, l’émergence du capital industriel. Pour Banaji, l’idée que le capitalisme est apparu avec le salariat « libre » dans le monde rural anglais (selon la version des « marxistes politiques »), ou dans les fabriques anglaises, est à la fois réductrice et trompeuse.

Banaji développe une analyse provocatrice et dont certaines dimensions ont commencé à être élaborées dès les années 1970[3]. Et malheureusement pour les adeptes des thèses habituelles, son propos s’appuie sur la maîtrise d’une impressionnante littérature dans de multiples langues modernes et médiévales. En revanche, qui se sent proche des arguments de Banaji regrettera que l’auteur laisse à sa lectrice le soin difficile de déduire des implications historiques et politiques à partir des exemples et des analyses critiques qu’il dissémine au fil du texte.

Ascendant mercantile

Sa thèse centrale est que les représentants du capital marchand contrôlèrent une plus grande part de la production globale, et pendant plus longtemps, que ce que Marx et les marxistes après lui ne l’ont  imaginé. Marx, de manière explicite, minimisa le contrôle mercantile sur la production : dans le livre III du Capital, Marx explique que dans la phase de domination du capital marchand, « la production n’est pas soumise au capital »[4]. Marx décrivit alors un processus de  « subordination du capital marchand au capital industriel »[5], dans lequel les capitalistes industriels se chargèrent de l’ensemble du processus de production et de circulation.

Banaji montre que Marx procéda à « un télescopage massif de ce processus » (p. 28). En fait, Banaji considère que la domination du capital industriel sur le capital commercial ne fut en rien assurée du vivant de Marx et n’intervint qu’au cours des dernières décennies du dix-neuvième siècle. À la différence de Marx, Friedrich Engels vécut suffisamment longtemps pour observer ce que d’autres historiens ont appelé  « la seconde révolution industrielle », lorsque « le pétrole, l’acier et la chimie, et non les textiles, en vinrent à incarner l’industrie à grande échelle ». Entre temps, « un monde entièrement nouveau était apparu, marqué par des sentiments nationaux beaucoup plus forts,  un durcissement des rapports politiques mondiaux, et l’impression de faire l’expérience de nouvelles vélocités » (p. 127).

Voilà les tendances que la génération des marxistes qui allait suivre, des révolutionnaires comme Rosa Luxemburg, Vladimir Lénine et Nikolaï Boukharine, jugerait caractéristiques de l’impérialisme et annonciatrices du cataclysme de la première guerre mondiale.  « L’impérialisme », fait observer Banaji, citant l’historien Eric Hobsbawm,  « était un terme nouveau visant à nommer un phénomène inédit », et celui-ci remplaça  « l’ordre cosmopolite-libéral que le commerce britannique avait maintenu » pendant le dix-neuvième siècle (p. 122). Dans ce livre, Banaji vise à souligner les contours de la longue phase antérieure du « capitalisme commercial ». Ceci le conduit à identifier des modalités de contrôle sur le travail et des trajectoires de l’accumulation du capital bien plus complexes que ce que laisse entendre une bonne partie de la littérature existante sur la  « transition vers le capitalisme ».

Comment faut-il alors caractériser la période de capitalisme commercial ? Avant toute chose, il ne faut pas définir celui-ci comme « production non-soumise au capital ». Le chapitre cinq est crucial à cet égard. Dans la « forme classique » de la sous-traitance propre au « putting-out system », les travailleurs étaient propriétaires de leurs outils de travail, ils étaient fournis en matières premières par les capitalistes marchands, et étaient payés à la pièce pour le produit fini. Les lieux de travail étaient dispersés mais (bien plus que Marx de l’avait admis) les marchands, toutefois, assuraient « le contrôle, la gestion et la coordination de la production elle-même » (p. 86). Les marchands dominaient la production du fait de leur monopole sur les matières premières (qu’ils s’assuraient parfois au gré d’une lutte de classe impitoyable avec les artisans), et de leur « capacité d’organisation du procès de production dans son ensemble » (p. 88).

Dans le chapitre deux, Banaji s’intéresse aux infrastructures grâce auxquelles le capital marchand put exercer son contrôle : colonies commerciales, marchés de gros, et lettres de change. Au chapitre cinq, Banaji montre de quelle manière les marchands utilisaient leur connaissance des marchés pour combiner des procès de travail très différents, les uns conduits chez les employeurs eux-mêmes, et nombre d’autres, dans des cadres domestiques très dispersés. Seuls les premiers devaient relever de la « subsomption réelle du travail au capital » selon les termes de Marx, mais Banaji insiste sur l’articulation de différentes formes d’exploitation du travail dans le cadre du capitalisme commercial. Une divergence centrale entre Banaji et de nombreux autres marxistes tient à l’importance qu’il attache au fait que les modes de production ne peuvent être réduits à des modes d’exploitation : le capitalisme n’est pas synonyme de travail salarié, et a toujours dépendu de combinaisons entre travail libre et non-libre.

Capital commercial et État

Cette brève histoire n’identifie aucun moment particulier de l’origine du « capitalisme commercial », mais analyse une série de relations entre pouvoir d’État et capital marchand à partir du onzième siècle. Banaji retrace l’histoire de la prise en main armée des réseaux commerciaux en Méditerranée et en Mer Noire, puis dans l’océan Indien, par les cités-Etats italiennes, la monarchie portugaise, la république des Provinces-Unies et enfin l’Angleterre.

Cette histoire commence au chapitre trois avec Byzance ; Banaji explique qu’une brève alliance scellée au onzième siècle entre l’État byzantin et une classe indigène de marchands fut brisée par une réaction aristocratique. Celle-ci tourna à l’avantage des marchands italiens qui, dès lors, eurent accès au plus vaste marché commun au monde, hors celui de la Chine (p. 29-33). Au seizième siècle, la couronne portugaise transposa « l’usage habituel de la force comme exercice convenu de la concurrence entre d’importants blocs de capital », de la Méditerranée à l’océan Indien (p. 41), dans sa tentative de captation, par la violence, des réseaux existants du capital commercial musulman.

Banaji aborde les phases ultérieures successives dans l’histoire du « capitalisme commercial », avec l’avènement des sociétés par actions néerlandaises et anglaises, soutenues par leur Etat respectif au dix-septième siècle (p. 48), puis des maisons de courtages et des entreprises privées hors-monopoles (p. 64). La transition entre ces phases intervient à divers moments. Dès les années 1670, le système des commissions était en opération dans l’Atlantique britannique : les planteurs de la Barbade utilisaient des lettres de change dans l’acquisition d’esclaves et vendaient leur sucre à Londres (p. 26-27), tandis que la Compagnie des Indes orientales allait maintenir sa supériorité commerciale pendant encore plus d’un siècle (p.63-64). Autre étape intermédiaire entre capital commercial et capital industriel : « l’évolution des maisons spécialisées [agency houses britanniques] en agences de gestion » (p. 67). Pendant tout le dix-neuvième siècle, loin de toute « subordination de capital commercial au capital industriel », Banaji documente la prééminence des « agences de gestion » (« compagnies commerciales qui tiraient encore une majeure partie de leurs profits des commissions ») sur un large éventail d’entreprises industrielles (p. 72).

Parallèlement à cette description du soutien armé que les Etats européens, les uns après les autres, ont apporté aux intérêts commerciaux, Banaji montre que dans le même temps, « le monde islamique avait ses propres formes de capitalisme commercial », et ce, bien avant son apparition dans le nord de l’Italie (p. 131). Dans les premières pages et dans l’appendice, Banaji démontre que les penseurs musulmans formulèrent une économie politique du capitalisme commercial (avec un concept de « capital » et une théorie de la valeur travail) bien avant leurs homologues européens. La grande différence tenait cependant au fait que les États musulmans « étaient disposés à encourager le commerce » sans toutefois que l’on vît « jamais aucun équivalent islamique de la violence de l’expansion mercantiliste occidentale » (p. 132-133).

Lutte des classes

Les arguments présentés dans ce livre sont un défi lancé aux adeptes des thèses de Robert Brenner. Pour Brenner et les « marxistes politiques », le capitalisme fut l’aboutissement spécifique d’une lutte des classes dans le monde agraire anglais, qui entraîna la dépossession d’une grande partie de la paysannerie alors contrainte de se muer en salariat au service de fermiers. Pour les marxistes politiques, c’était là l’unique contexte dans lequel les contraintes de marché en vinrent à dominer systématiquement la production. Banaji, cependant, expose la variété historique des modalités de contrôle du travail par le capital (il l’évoque ailleurs en parlant de « trajectoires de l’accumulation »), et rien ne dit que la dépossession des paysans soit la version principale de cette histoire[6]. Comme Banaji ne cesse de le rappeler, cette prise en compte est cruciale pour la stratégie anticapitaliste dans l’Inde post-coloniale[7].

La lutte des classes est rarement traitée de manière directe dans ce livre, même si les courtes discussions qu’on en trouve restent éclairantes, notamment lorsqu’il s’appuie sur le travail de Tessie Liu sur l’industrie linière en France aux dix-huitième et dix-neuvième siècles (p. 88-89), ou lorsqu’il  analyse la composition spécifique de la révolte des Ciompi (ouvriers de la laine à Florence) en 1378 (p. 91) [8]. Les histoires de luttes de classes au gré de ces divers lieux de production (dont les contextes domestiques) pourraient offrir d’importantes leçons pour notre époque. Elles pourraient également permettre de corriger des histoires racisées et genrées de la lutte de classe ouvrière, histoires qui restent aveugles tant à la diversité qu’aux liens entre ces luttes passées.

Autres implications

Ces implications s’étendent aux histoires du capital fossile. Andreas Malm a localisé les origines du réchauffement global dans l’Angleterre du début du dix-neuvième siècle, expliquant que c’est la lutte de classes qui détermina les fabricants de coton à abandonner l’énergie hydraulique pour lui préférer le charbon et la vapeur. Malm reconnaît que « le nexus coton-vapeur n’a jamais suffi à rendre directement compte de l’ampleur de la consommation de charbon prise dans sa globalité », et qu’« une histoire totale de la naissance de l’économie fossile » aurait à prendre en compte les utilisations de la vapeur dans la construction navale, le transport ferroviaire, et la production de fer[9].

L’ouvrage de Banaji attire l’attention sur l’importance cruciale de cette question dans l’accroissement des  « vélocités de circulation », reflétée, comme Marx l’avait relevé, par des investissements de capital toujours plus grands  « dans la construction navale, les chemins de fer, les télégraphes, etc.. » (p. 116) [10]. Il est bien possible qu’il faille se tourner vers l’Angleterre du dix-neuvième siècle pour découvrir les origines de l’économie basée sur les énergies fossiles, mais le propos de Banaji pose la question de savoir si le couple coton-vapeur fut vraiment sa principale force motrice.

Enfin, pour les lectrices et lecteurs de ce site web[11], la parution de ce livre nous remet une nouvelle fois en mémoire la perte, encore récente, de deux camarades. En 1978 déjà, Colin Baker accueillit favorablement la critique que faisait Banaji de la réduction du concept de mode de production (le capitalisme) au mode d’exploitation (le travail salarié). Nous regrettons l’absence de Colin pour réagir à cette nouvelle discussion de Banaji sur la relation entre capital commercial et pouvoir étatique (et plus précisément, Etats concurrents) [12].

De la même manière, l’attention que porte Banaji au pouvoir étatique soulève la question de Neil Davidson sur le rôle des révolutions bourgeoises dans l’histoire du capitalisme[13]. Elles n’apparaissent pas dans ce livre qui insiste sur le caractère cosmopolite du capital commercial et sur les « trajectoires d’accumulation » plutôt que sur les « transitions » nationales vers le capital. Cependant, tandis que le système d’exploitation dans lequel nous vivons maintenant toutes et tous est plus globalement interconnecté que jamais auparavant, il se caractérise aussi par une domination de classe des bourgeoisies organisées en États-nations concurrents. Comprendre les processus ayant conduit à cet état de choses et de quelle manière nous pourrons y mettre un terme, est d’une urgence inédite.

*

Nick Evans est historien, actuellement junior research fellow et chargé d’enseignement au Clare College de l’université de Cambridge.

Notes

[1] Cf. pour l’édition française, en deux tomes : Maurice Dobb et Paul-M. Sweezy, Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition. Avec des contributions de Christopher Hill, Rodney Hilton, Eric Hobsbawm Georges Lefebvre, Giuliano Procacci, Hernâni Resende, Albert Soboul, Henri Stahl, Kohachiro Takahashi, Traduction de Florence Gauthier et Françoise Murray, Paris, Maspero, 1977.

[2] Cf. ses textes écrits entre 1977 et 2007 réunis dans Jairus Banaji, Theory as History : Essays on Modes of Production and Exploitation, Chicago, Haymarket, 2011.

[3]Cf. Jairus Banaji, ‘Modes of production in a materialist conception of history’ [1977], repris in Jairus Banaji, Theory as History. Essays on Modes of Production and Exploitation (Leiden, Brill, 2010), p. 45–101.

[4] Karl Marx, Capital, livre III, vol. I, chap. 20, trad. C. Cohen-Solal & G. Badia, Paris, Editions Sociales, 1957, p. 336.

[5] Ibid. p. 341.

[6] Jairus Banaji, ‘Trajectories of accumulation of “transitions” to capitalism’ [2008–9], in Theory as History, op. cit., p. 347–8.

[7] Cf. par exemple, Jairus Banaji, ‘The ironies of Indian Maoism’, International Socialism Journal, 128 (2010).

[8] Voir, Tessie P. Liu, The Weaver’s Knot: The Contradictions of Class Struggle and Family Solidarity in Western France, 1750–1914 (Ithaca, 1994).

[9]Andreas Malm, Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming (London, 2016), p. 251.

[10] [8]Citant Marx, op.cit. ch. 18, p. 320

[11] revolutionary socialism in the 21st century rs21.org.uk/

[12] Colin Barker, ‘A note on the theory of capitalist states’, Capital & Class, 4 (1978), 113 n. 3.

[13] Neil Davidson, How Revolutionary Were the Bourgeois Revolutions? (Chicago, 2012).

à voir aussi

(Visited 1 times, 1 visits today)
Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu