Le titre choisi par Laurent Joffrin, disais-je, est odieux, mais il est aussi gĂ©nial Ă  sa maniĂšre. Il joue en effet parfaitement son rĂŽle de titre, en nous annonçant de maniĂšre trĂšs exacte la teneur du texte proposĂ©, et surtout son niveau de bĂȘtise, de mĂ©chancetĂ© et d’indĂ©cence. Il faut en effet une formidable impudence, une formidable insensibilitĂ© aussi, pour trouver dans cette controverse matiĂšre Ă  plaisanterie, cligner de l’Ɠil insolemment et se rĂ©fĂ©rer au « Couvrez ce sein que je ne saurais voir Â» du Tartuffe, Ă©noncĂ© dans une comĂ©die de MoliĂšre, par un personnage d’imposteur qui-plus-est. Il faut une extraordinaire « fĂ©rocitĂ© blanche Â» pour prendre Ă  ce point Ă  la lĂ©gĂšre et Ă  la rigolade le vĂ©cu et le ressenti des descendants d’esclaves et de colonisĂ©s, et comparer Ă  de la pudibonderie leur colĂšre face Ă  des monuments glorifiant les assassins de leurs aĂŻeux, les destructeurs de leurs cultures, de leurs familles, de leurs subjectivitĂ©s. On peut la tourner dans tous les sens, la boutade de Monsieur Joffrin ne dit qu’une chose : qu’un.e Noir.e qui ne veut plus voir dans la rue de sa ville de statues ou de plaques Ă  la gloire de Colbert, auteur du fameux Code qui donna aux Noir.e.s le statut juridique d’un « meuble Â», est un peu comme Tartuffe face aux seins des femmes : un dĂ©vot passablement hypocrite, qui affecte un puritanisme excessif, et qui nous fait bien rire.

Mais entrons dans le vif du sujet, et de l’argumentaire qui vient soutenir ces sarcasmes.

Histoire et mémoire

L’éditocrate commence par formuler une question tout Ă  fait orientĂ©e :

« DĂ©boulonner une statue, est-ce dĂ©boulonner l’Histoire ? Â»

« Abattre l’effigie d’un esclavagiste notoire, comme l’ont fait les Britanniques Ă  Bristol pour un certain Edward Colston, nĂ©grier du XVIIe siĂšcle, ou celle du gĂ©nĂ©ral Lee, chef sudiste – et donc esclavagiste – comme l’ont exigĂ© une bonne partie des AmĂ©ricains, est-ce effacer, dans un geste orwellien, le passĂ© d’un peuple ? Â»

Ne soyons pas malhonnĂȘtes : ces questions idiotes, pleines de poncifs, n’expriment pas forcĂ©ment le fond de la pensĂ©e de celui qui la pose. Il est frĂ©quent qu’on parte des problĂ©matiques et des thĂšses de l’ennemi, formulĂ©es dans ses termes Ă  lui, et que, prĂ©cisĂ©ment en les mettant en question, on aboutisse Ă  leur invalidation. Il peut donc ĂȘtre de bonne guerre d’ouvrir ainsi la rĂ©flexion pour nous conduire ensuite ailleurs, et c’est bien ce que semble faire Joffrin dans un premier temps. Il nous explique, Ă  juste titre, qu’une statue est un objet mĂ©moriel et non historique, dont la vocation est de cĂ©lĂ©brer un personnage et non de livrer une connaissance objective et exhaustive sur le passĂ©. L’histoire s’inscrit dans des livres, nous rappelle Ă  juste titre Joffrin, et non dans des monuments ou des noms de rue. Et il est donc lĂ©gitime qu’une sociĂ©tĂ©, en Ă©voluant, cesse d’honorer ce (et ceux) qui ne lui parai(ssen)t plus honorable(s).

VoilĂ , nous dit Joffrin, qui invalide l’indignation de la « droite Â» et de « l’extrĂȘme droite Â» – et on le voit donc venir, gros comme une maison : il y a peut-ĂȘtre bien, Ă  cĂŽtĂ© de cette mauvaise indignation « de droite Â», de bonnes raisons, « de gauche Â», de disqualifier les revendications des « dĂ©boulonneurs Â», et de les enterrer.

Avant d’y venir, notons tout de mĂȘme que, quelle que soit la bĂȘtise, la mĂ©chancetĂ© et l’obscĂ©nitĂ© de ce qui va suivre, et que laisse deviner le titre odieux, Laurent Joffrin se dĂ©marque bel et bien, par ce simple prĂ©ambule, de la posture d’indignation et de rejet primaire qui est effectivement celle de la droite la plus extrĂȘme, mais aussi, notons-le, du PrĂ©sident de la RĂ©publique, dans son allocution du 14 juin, et de son Premier ministre Ă  l’AssemblĂ©e nationale : celle qui consiste Ă  tout mĂ©langer, en Ă©tablissant une Ă©quivalence entre « dĂ©boulonner des statues Â», « oublier des Ɠuvres Â», « effacer des traces de l’histoire Â» et mĂȘme « dĂ©velopper une vision mensongĂšre de notre passĂ© Â», « procĂ©der Ă  une Ă©puration mĂ©morielle Â» – moyennant quoi les dĂ©boulonneurs, qui s’en prennent Ă  certaines statues prĂ©cisĂ©ment parce qu’ils connaissent l’histoire, apparaissent comme des falsificateurs voire des nĂ©gationnistes, alors que ce sont prĂ©cisĂ©ment elles et eux qui souffrent depuis des siĂšcles d’un « rĂ©cit national Â» menteur par omission, donc d’une forme de nĂ©gationnisme. Une singuliĂšre inversion des rĂŽles qui rappelle l’abjecte cĂ©lĂ©bration prĂ©sidentielle de Pierre Loti, apologue du gĂ©nocide des ArmĂ©niens, il y a pile deux ans, le 15 juin 2018.

Le cas Napoléon

Joffrin Ă©voque Ă  juste titre le cas de NapolĂ©on : « Aucune rue parisienne ne porte son nom et seules deux statues lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©es dans la capitale, l’une invisible en haut de la colonne VendĂŽme, l’autre camouflĂ©e dans une galerie des Invalides Â». Cela, poursuit-il, parce que « les RĂ©publicains ont estimĂ© que l’Empereur, dont la geste fascine le monde entier, Ă©tait un ennemi de la libertĂ© Â».

L’exemple est pertinent, disais-je, Ă  ceci prĂšs que pointe dĂ©jĂ  un gros malaise : au moment mĂȘme oĂč il Ă©voque un premier cas de dĂ©boulonnage possible, notre Ă©ditorialiste s’empresse de semer le doute sur son caractĂšre lĂ©gitime, par de multiples et insidieux petits apartĂ©s.

Tout d’abord cet hallucinant relativisme moral, concernant l’un des pires fauteurs de guerre de l’histoire moderne, qui a mis l’Europe Ă  feu et Ă  sang, et dont notre Ă©ditocrate se sent obligĂ© de dire qu’il a jouĂ© « un rĂŽle important dans l’histoire de France, positif ou nĂ©gatif, chacun en conviendra Â».

Ensuite ce mensonge patentĂ©, selon lequel « la geste Â» (LOL) de l’empereur « fascine le monde entier Â» – il eĂ»t Ă©tĂ© plus conforme Ă  la rĂ©alitĂ© de dire que « la geste Â» en question fascine quelques mĂąles français blancs de plus de soixante ans, restĂ©s nostalgiques de leurs petits soldats de plomb (comme, par exemple, l’auteur des Batailles de NapolĂ©on, qui s’auto-dĂ©finit comme un « passionnĂ© Â» de « l’épopĂ©e napolĂ©onienne Â» : un certain Laurent Joffrin), mais qu’en dehors de l’hexagone, c’est l’horreur plutĂŽt que la fascination qui prĂ©domine, et l’image d’un tyran, d’un criminel de guerre et d’un esclavagiste.

Car oui, NapolĂ©on fut esclavagiste. C’est un « dĂ©tail Â» que Joffrin ne juge pas utile de mentionner dans son texte, alors que le dĂ©bat du moment se focalise pour l’essentiel sur l’esclavage et les esclavagistes. Il aurait Ă©tĂ© bon de commencer par lĂ  : la fameuse « geste Â» fascinante du hĂ©ros de Joffrin inclut, entre mai 1802 et avril 1803, le rĂ©tablissement de l’esclavage dans les colonies françaises.

« La sensibilitĂ© de l’époque Â» : une aporie

« MĂȘme rĂ©flexion, a fortiori, pour Philippe PĂ©tain Â», enchaĂźne notre Joffrin, sans circonvolutions cette fois, et c’est assez reposant. Comme est plutĂŽt reposante la suite de la concession, qui fournit des exemples tout Ă  fait convaincants, et mĂȘme des modĂšles qui devraient faire jurisprudence :

« DĂšs lors, on comprend fort bien que les descendants d’esclaves, ou de colonisĂ©s, soient Ă  leur tour regardants sur les hommages minĂ©raux rendus aux hommes du passĂ©. On a ainsi dĂ©baptisĂ©, Ă  Paris, la rue Richepanse, prĂšs de l’OpĂ©ra, parce que ce gĂ©nĂ©ral du Consulat s’est rendu coupable d’un horrible massacre en Guadeloupe, destinĂ© Ă  rĂ©primer une rĂ©volte d’esclaves. Exit Richepanse, donc, remplacĂ© par un des premiers personnages noirs de l’histoire de France, le chevalier Saint-Georges. MĂȘme chose pour les noms de certains nĂ©griers enrichis par la traite Ă  Nantes, Bordeaux ou La Rochelle. Qui ne le comprendrait ? L’hommage national, par nature, est relatif et changeant. Il dĂ©pend de la sensibilitĂ© d’une Ă©poque. Difficile d’admettre, aujourd’hui, qu’on persiste Ă  rendre hommage Ă  des marchands d’esclaves
 Â».

Difficile aussi d’admettre, cela dit, si je peux me permettre, que le directeur d’un quotidien de gauche prenne autant de prĂ©cautions en de telles matiĂšres. Difficile d’admettre qu’il se contente d’un « Qui ne le comprendrait ? Â» lĂ  oĂč l’on aurait attendu au moins un « Qui ne s’en rĂ©jouirait ? Â».

Difficile de comprendre surtout que Laurent Joffrin s’abrite derriĂšre « la sensibilitĂ© de l’époque Â», qu’il fasse de cette « sensibilitĂ© Â» son seul principe de justification, et qu’à aucun moment il ne s’engage, au nom des principes Ă©thiques et politiques qui sont censĂ©s animer un homme de gauche, comme la libertĂ© et l’égalitĂ©, et donc le refus du racisme et de l’asservissement. Faut-il donc attendre que toute « l’époque Â» ne supporte plus une injustice pour commencer Ă  la combattre ?

Henry David Thoreau, qui fut un grand militant contre l’esclavage aux États-Unis, avait soulignĂ© dans son livre La dĂ©sobĂ©issance civile, l’absurditĂ© de cette lĂ©gitimation du combat politique par la sensibilitĂ© de « l’époque Â», en d’autres termes « le consensus Â» : si l’on attend qu’une oppression indispose toute « l’époque Â» pour s’autoriser Ă  la combattre, il en rĂ©sulte qu’on la laisse perdurer longtemps, qu’on en devient donc le complice passif, et qu’en outre on ne s’autorise enfin Ă  la combattre que le jour oĂč il n’y a plus rien Ă  combattre – puisque « l’époque Â», indisposĂ©e (ou, plus vraisemblablement, n’en ayant plus besoin), l’aura abandonnĂ©e d’elle-mĂȘme !

Le problĂšme peut ĂȘtre formulĂ© autrement : Ă  moins de nommer « sensibilitĂ© de l’époque Â» la sensibilitĂ© majoritaire numĂ©riquement, ou la sensibilitĂ© dominante, celle qui a les moyens de se faire entendre, de se faire plaisir et d’écraser les autres, il n’existe pas de « sensibilitĂ© de l’époque Â». Il existe, Ă  toutes les Ă©poques, une pluralitĂ© de sensibilitĂ©s, diverses et antagoniques, qui coexistent ou s’affrontent. Par exemple, en 1850 aux États-Unis, coexistent et se confrontent une sensibilitĂ© blanche majoritaire, qui est plutĂŽt une insensibilitĂ© pour ce qui concerne le sort des esclaves, et une sensibilitĂ© blanche minoritaire, celle de Thoreau, de John Brown et quelques autres, qui s’insurgent contre cette insensibilitĂ©, et il y a enfin la sensibilitĂ© des esclaves eux-mĂȘmes. Il en va de mĂȘme aujourd’hui : la sensibilitĂ© des descendants d’esclaves qui ne supportent plus les statues de Colbert est une des sensibilitĂ©s de l’époque, ni plus ni moins que celle, trĂšs diffĂ©rente, d’un Joffrin ou d’un Macron.

On ne peut donc pas trancher le dĂ©bat en s’en remettant Ă  « la sensibilitĂ© de l’époque Â» : soit on se rend Ă  l’évidence qu’il y en a plusieurs, soit on s’en remet Ă  la sensibilitĂ© dominante et on entĂ©rine alors toutes les dominations et toutes les injustices, soit enfin on s’en remet Ă  la majoritĂ©, qui est hĂ©las loin d’ĂȘtre infaillible – notamment quand il s’agit du sort d’une minoritĂ©. On revient donc toujours au mĂȘme point : il faut en rĂ©alitĂ© se mouiller, s’engager, en s’armant de principes. Choses que Joffrin, qui peut se le permettre, se dispense absolument de faire.

Le cas Jean-Baptiste Colbert

Du moins est-ce l’impression qu’il donne Ă  ce stade de son texte. Mais il y a un « mais Â», et comme on m’a toujours appris en rhĂ©torique, c’est ce qui est aprĂšs le « mais Â» qui compte le plus – comme, par exemple, dans « je ne suis pas raciste mais
 Â». Il y a un « mais Â» qui, en l’occurrence, nous conduit Ă  une position rĂ©sumable ainsi : d’accord pour dĂ©boulonner les marchands qui ont trafiquĂ© des humains et les militaires qui ont dirigĂ© des massacres, mais pas touche aux grands « hommes d’État Â» qui le leur ordonnaient. Car lesdits grands hommes d’État ont un bilan plus vaste, irrĂ©ductible Ă  ces dĂ©tails fĂącheux. SĂ©parons l’homme (d’État) de l’Ɠuvre (criminelle) ! C’est ainsi notamment que notre Ă©ditocrate envisage l’un des cas qui dĂ©fraient actuellement la chronique, celui de Colbert :

« Autre exemple, qui montre la complexitĂ© de l’affaire : certains militants demandent le dĂ©placement ou la destruction de la statue de Colbert qui se dresse fiĂšrement devant l’AssemblĂ©e nationale Ă  Paris. Avec une bonne raison : ce ministre de Louis XIV fut le premier rĂ©dacteur du Code noir, document sinistre destinĂ© Ă  consacrer par la loi le fonctionnement des plantations esclavagistes aux Antilles, lieu d’un Ă©vident crime contre l’humanitĂ©. Â»

Ici s’achĂšve donc la « comprĂ©hension Â» de Laurent Joffrin. Une « bonne raison Â» est certes concĂ©dĂ©e aux « militants Â» qui demandent la suppression de la statue de Colbert, mais toute la suite du texte s’acharne Ă  la rĂ©futer :

« Si Colbert est dĂ©boulonnĂ©, que faut-il faire des statues de celui qui a ordonnĂ© la rĂ©daction du Code noir et dont les agents royaux ont surveillĂ© la mise en Ɠuvre : Louis XIV lui-mĂȘme, dont une reprĂ©sentation Ă©questre orne en majestĂ© la place des Victoires, Ă  Paris ? Et que dire du chĂąteau de Versailles, Ă©difiĂ© pour la plus grande gloire du Roi-Soleil et qui accueille chaque annĂ©e des millions de curieux ? Faut-il en interdire la visite ? Â»

L’argumentation a ceci de trĂšs dĂ©plaisant qu’elle reprend un vieux poncif de la rhĂ©torique rĂ©actionnaire : l’argument de la « pente glissante Â» et de la « porte ouverte Â», consistant Ă  refuser une Ă©volution sociale non pas Ă  cause d’une nocivitĂ© effective qui lui serait intrinsĂšque, et qu’on serait capable de dĂ©montrer, mais Ă  cause d’autres Ă©volutions funestes qui pourraient advenir dans le futur, et qui en seraient, dit-on, les consĂ©quences.

C’est ainsi par exemple qu’en 2004 on a interdit l’accĂšs Ă  l’école publique aux Ă©lĂšves musulmanes portant le foulard, sans jamais expliquer en quoi un foulard sur la tĂȘte d’une Ă©lĂšve posait le moindre problĂšme Ă  l’exercice d’un enseignement laĂŻque dans un espace laĂŻque, mais au seul motif que si l’on acceptait ces Ă©lĂšves, ce serait « la porte ouverte Â» Ă  toutes sortes d’autres « dĂ©rives Â» : « aujourd’hui le voile, demain les dispenses de cours de gym ou le refus de certains enseignements de biologie Â».

C’est ainsi Ă©galement que s’est formulĂ©e souvent l’opposition au mariage pour tous : « aujourd’hui les homosexuels, demain l’inceste, la pĂ©dophilie, la zoophilie Â». Je ne dis pas que Laurent Joffrin mobilise un imaginaire aussi dĂ©goĂ»tant que celui de nos homophobes enragĂ©s, mais il faut se rendre Ă  l’évidence : il mobilise la mĂȘme ficelle rhĂ©torique, en se dispensant de toute explication quant aux liens de causalitĂ© invoquĂ©s : « aujourd’hui Colbert, demain Louis XIV, aprĂšs demain les visites du chĂąteau de Versailles Â». VoilĂ  qui s’appelle se moquer du monde, et l’on peut donc, tout bonnement, refuser de rĂ©pondre Ă  des questions rhĂ©toriques d’une telle mauvaise foi. Ou rĂ©pondre simplement ceci : que c’est aujourd’hui Colbert qui est sur la sellette, que c’est donc sur Colbert qu’on attend des arguments solides, et qu’il sera toujours temps d’examiner le cas de Louis XIV, de ses statues et de son chateau, lorsqu’ils feront l’objet d’une dolĂ©ance politique, si d’aventure cela se produit un jour.

Des coups de force rhétorique

On peut toutefois aller plus loin et pointer une autre particularitĂ© de l’argument de Joffrin. C’est un argument qui est, au sens littĂ©ral, un peu court. J’entends par lĂ  que l’argumentation s’arrĂȘte sur ces questions rhĂ©toriques (« Et Louis XIV ? Â», « Et le chateau de Versailles ? Â»), comme si la simple Ă©vocation de Louis XIV ou de son palais suffisait Ă  mettre tout le monde d’accord et clore le dĂ©bat. Comme si chacun devait se rendre Ă  cette Ă©vidence : « tout le monde sait bien que Â» l’on ne supprime pas une statue de Louis XIV !

Mais pourquoi pas ? Si en effet Louis XIV a ordonnĂ© Ă  Colbert la rĂ©daction de cet abject Code noir, en quoi serait-il si incongru de lui en tenir rigueur ? Qu’y aurait-il de si fou, de si impensable, de si dommageable Ă  dĂ©boulonner cette statue, quitte Ă  la rapatrier dans un musĂ©e si elle prĂ©sente un intĂ©rĂȘt artistique, et Ă  la remplacer par une autre statue, moins offensante ? Les musĂ©es en sont plein, nous aurions l’embarras du choix. Il y a donc une rĂ©flexion, des discussions et des actions tout Ă  fait possibles, auxquelles notre Ă©ditocrate dĂ©cide, par un coup de force rhĂ©torique dont il y a lieu d’interroger la motivation, de couper court.

Le ressort argumentatif est Ă  peu prĂšs le mĂȘme lorsque Joffrin Ă©voque le chateau de Versailles : une question rhĂ©torique, appelant un cri du cƓur unanime : « Ă‰videmment que non ! On a tout de mĂȘme le droit de visiter un si joli chĂąteau ! Â». Et c’est ici, en fait, que Joffrin commence Ă  positivement se foutre du monde, comme le laissait prĂ©sager son titre persifleur. C’est lĂ  le privilĂšge des dominants : le droit d’affirmer tranquillement n’importe quoi, et de tout confondre. Ce mĂȘme droit dont a usĂ©, un peu diffĂ©remment, le prĂ©sident Macron, dans ses dĂ©clarations du 15 juin 2018 sur l’affaire Pierre Loti et son allocution du 14 juin 2020 sur les dĂ©boulonnages.

Car en rĂ©alitĂ©, il est peu probable que Joffrin l’ignore : personne n’a jamais manifestĂ© la moindre vellĂ©itĂ© d’interdiction de la visite du chĂąteau de Versailles.

Joffrin n’est pas stupide non plus au point de mĂ©connaĂźtre la diffĂ©rence entre une statue Ă  l’effigie d’un homme d’État, trĂŽnant au milieu d’une place publique, ou pire devant un Parlement, qui glorifie nĂ©cessairement cet homme d’État, et le Palais que l’on visite pour des raisons diverses et variĂ©es qui ont souvent peu Ă  voir avec le culte du monarque – comme la curiositĂ© historique ou le plaisir esthĂ©tique (et donc l’admiration de l’architecte, du dĂ©corateur, et non du locataire).

Joffrin n’est pas stupide non plus au point de mĂ©connaĂźtre la diffĂ©rence entre d’une part un nom de rue, une enseigne ou un monument, qui se situent dans l’espace public, et s’imposent donc Ă  la vue de tous et toutes, y compris celles et ceux qui les jugent offensants, blessants, traumatisants, et d’autre part un chĂąteau qui se visite si et seulement si on en a l’envie, si l’on paye son entrĂ©e, et qu’on peut donc Ă©viter si on le dĂ©cide.

Le cas Jules Ferry

Mais ce n’est pas fini : « Le dĂ©bat devient encore plus malaisĂ© quand on parle de la colonisation Â», nous dit Joffrin, car « l’un de ses plus grands artisans, Ă  la fin du XIXe siĂšcle, s’appelle Jules Ferry, par ailleurs fondateur rĂ©vĂ©rĂ© de l’école publique rĂ©publicaine : il faudrait donc dĂ©baptiser les centaines de rues et d’écoles qui portent son nom
 Â».

Et nous voici Ă  nouveau face Ă  un argument trĂšs court, reposant sur une « Ă©vidence Â» censĂ©e ĂȘtre connue et reconnue par tous et toutes, et donc nous clouer le bec. Cette fois-ci, « chacun voit bien Â», sous-entend Joffrin, que l’idĂ©e que dĂ©baptiser ces centaines de lieux Ă  l’effigie de Jules Ferry est « Ă  l’évidence Â» impraticable, et mĂȘme impensable, inconcevable, absurde, « hors de question Â». Ce qui, une fois de plus, est tout Ă  fait faux, et n’est donc encore rien d’autre qu’un coup de force rhĂ©torique. Car, enfin, cela est au contraire tout Ă  fait envisageable et rĂ©alisable.

Envisageable prĂ©cisĂ©ment parce qu’il existe de trĂšs bonnes raisons morales et politiques de le faire : les positions idĂ©ologiquement abjectes de Jules Ferry et son soutien actif Ă  l’entreprise criminelle, tyrannique, meurtriĂšre, que fut la colonisation. A fortiori lorsque ce nom de Ferry est donnĂ© Ă  des Ă©tablissements scolaires oĂč doivent venir s’instruire et se construire des jeunes qui sont, pour une part importante, les descendant.e.s des peuples que Ferry appelait des « races infĂ©rieures Â».

RĂ©alisable parce qu’il n’est pas si compliquĂ© ni coĂ»teux de remplacer des statues, des noms de rues ou des noms d’établissements scolaires, et qu’il existe une infinitĂ© d’autres personnages historiques qui, quelles que soient leurs « ambivalences Â» et leurs « zones d’ombre Â», peuvent avantageusement remplacer un colonialiste acharnĂ© comme Jules Ferry, un administrateur esclavagiste comme Colbert ou un Monarque Absolu comme Louis XIV.

Tout ce « beau Â» monde peut en somme sans grand dommage, et mĂȘme dans l’intĂ©rĂȘt de tous et toutes (Ă  l’exception des racistes), disparaĂźtre tout Ă  fait de notre espace public, c’est-Ă -dire de notre Olympe, sans pour autant disparaĂźtre ni de notre « mĂ©moire collective Â», ni de notre « histoire Â» : la place qu’ils perdent dans la rue, oĂč ils Ă©taient objets de vĂ©nĂ©ration, ils la gagnent ou la gardent dans nos manuels et nos cours d’histoire, oĂč ils deviennent objets d’étude, c’est-Ă -dire de connaissance, de rĂ©flexion rationnelle, d’examen critique.

Il n’est en somme question d’ « effacer Â» ni leur vie, ni leur Ɠuvre, mais au contraire de les apprĂ©hender dans leur entiĂšretĂ© et, s’il y a lieu, dans leur complexitĂ©. L’Ɠuvre d’administrateur de Colbert, et celle d’esclavagiste. L’Ɠuvre scolaire de Ferry, et son Ɠuvre coloniale. Les « grandes rĂ©alisations Â» de Louis XIV, et toutes les oppressions gĂ©nĂ©rĂ©es par son rĂšgne despotique.

La cas George Washington

Inutile, aprĂšs ces prĂ©cisions, de s’attarder longtemps sur l’ultime exemple de M. Joffrin, qui active les mĂȘmes ressorts argumentatifs :

« MĂȘme chose Ă  l’étranger : faut-il abattre la statue de Francis Drake qui domine le port de Plymouth, sachant que ce hĂ©ros de l’indĂ©pendance britannique, vainqueur de l’Invincible Armada, a aussi prĂȘtĂ© la main au trafic nĂ©grier ? Ou encore effacer toute trace de George Washington, pĂšre fondateur de la nation Ă©tats-unienne, qui Ă©tait Ă©galement propriĂ©taire d’esclaves ? Â»

Notons simplement qu’ici comme ailleurs, Joffrin ne prend jamais la peine d’argumenter pour expliquer en quoi prĂ©cisĂ©ment dĂ©placer certaines figures et les remplacer par d’autres ne pourrait pas se faire de maniĂšre bien plus large, y compris dans les cas « complexes Â» de « pĂšres fondateurs Â» de notre ordre politique (comme la RĂ©publique française ou la dĂ©mocratie amĂ©ricaine), s’il est avĂ©rĂ© qu’il y a dans leur vie et leur Ɠuvre une part de crime aussi consĂ©quente que le pogrome, le gĂ©nocide ou la mise en esclavage.

En quoi donc est-il si impensable de se passer de Drake ou mĂȘme de Washington, ou plutĂŽt de leurs statues, de leurs effigies, de leurs icĂŽnes, de leur culte ?

Si ces « hĂ©ros Â», « grands hommes Â» et autres « PĂšres fondateurs Â» ont eu partie liĂ©e Ă  des phĂ©nomĂšnes aussi criminels que l’esclavage ou le massacre colonial, doit-on continuer de faire comme si de rien n’était ? Comme si ces compromissions Ă©taient anodines ? Comme si elles n’étaient que des points de dĂ©tail, de lĂ©gĂšres ombres qui concourent Ă  la beautĂ© d’ensemble d’un tableau sublime ?

Pourquoi ne pas y voir plutĂŽt l’indice que oui, leur omniprĂ©sence dans l’espace public, comme icĂŽnes intouchables, est trĂšs problĂ©matique ?

Pourquoi ne pas y voir le signe qu’il y a lieu de transformer radicalement nos espaces publics, de les amĂ©nager, en remplaçant ces idoles offensantes et excluantes par d’autres, qui ne le seraient pas, en tout cas pas Ă  ce point, et qui permettraient de rendre lesdits espaces publics habitables par tous et toutes ?

Ne faut-il pas, plus profondĂ©ment encore, au-delĂ  des nĂ©cessaires dĂ©boulonnages, y voir le signe que lesdits « PĂšres fondateurs Â» ont fondĂ© un ordre pour le moins imparfait (colonial, esclavagiste, excusez du peu), et qu’il y a donc lieu de refonder cet ordre, celui de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine comme celui de la RĂ©publique française, Ă  l’aune justement de cette histoire plus qu’ambivalente, plus qu’entachĂ©e de sang et d’injustice ?

Politique de la mémoire

Le but de cette rĂ©flexion n’est pas de produire en laboratoire une Ă©conomie des lieux de mĂ©moire qui serait « parfaite Â», « impeccable Â», en dressant a priori une liste exhaustive et dĂ©finitive de ce qui serait « offensant Â» d’un cĂŽtĂ©, parfaitement « safe Â» de l’autre. Mais on peut tout de mĂȘme se fixer un cadre axiologique, c’est-Ă -dire quelques rĂšgles, quelques principes Ă©thiques permettant d’évaluer la lĂ©gitimitĂ© d’une demande sociale. Car s’il est certes difficile, peut-ĂȘtre mĂȘme impossible, de trouver des personnalitĂ©s absolument irrĂ©prochables, il est en revanche lĂ©gitime et tout Ă  fait possible de demander et de trouver « mieux Â», ou « moins pire Â», que l’auteur du Code noir ou des promoteurs de l’oppression coloniale.

Bref, pour parler comme Nietzsche dans sa Seconde considĂ©ration inactuelle, il y a lieu de faire moins d’histoire « antiquaire Â» (conservant tout) ou d’histoire « monumentale Â» (glorifiant des hĂ©ros du passĂ©) et davantage d’« histoire critique Â». Et donc, toujours selon les mots de Nietzsche, de dĂ©velopper une pensĂ©e elle mĂȘme inactuelle, ou intempestive : ne se soumettant pas Ă  « notre temps Â» ni Ă  ses idoles, n’attendant pas de « l’époque Â» qu’elle nous dise quelle direction prendre, mais s’efforçant plutĂŽt d’inventer les temps Ă  venir, en inventant y compris une nouvelle politique de la mĂ©moire, de l’espace urbain et de la statue.

Cela peut vouloir dire beaucoup de choses : de nouveaux choix dans le patrimoine existant, de nouvelles idoles, moins compromises que les idoles prĂ©sentes, mais aussi la crĂ©ation de nouvelles statues, reprĂ©sentant des personnalitĂ©s illustres, mais aussi des anonymes, ou encore des formes abstraites.

Ou encore de nouvelles formes d’hommage, s’écartant de l’idolatrie, de l’[hĂ©roĂŻsation et du culte du « PĂšre fondateur Â», des noms de rue honorant moins les individus et davantage des collectifs (le « groupe Manouchian Â», « les 121 Â», « les 343 Â», les Communard.e.s) ou des substantifs abstraits (la libertĂ©, l’égalitĂ©, la paix, la justice)


Des « plaques commĂ©moratives Â» Ă©galement peuvent s’inscrire dans cette politique de la mĂ©moire, et devenir mĂȘme d’intĂ©ressants « instruments pĂ©dagogiques Â», pour reprendre la formule de Laurent Joffrin, en nous informant sur une histoire longtemps occultĂ©e, comme le fait par exemple la plaque commĂ©morant depuis 2001 un massacre colonial tardivement reconnu : celui du 17 octobre 1961. Mais si ces plaques ont une valeur, c’est par elles-mĂȘme, pas comme simple « lĂ©gende Â» d’un monument ou d’une enseigne abjecte, plus grande et plus visible, que des lĂ©gislateurs et des Ă©ditocrates ne veulent pas dĂ©gager.

Les pistes sont en fait multiples, mais l’urgence est en tout cas de se poser toutes ces questions, et de nous sortir de l’actuel enfer mĂ©moriel, avec ses totems et ses tabous, dans lequel des Macron et des Joffrin veulent nous confiner.

« Ajouter plutĂŽt que retrancher Â» : une fausse bonne idĂ©e

Car tel est bien, assurĂ©ment, le dernier mot de Laurent Joffrin :

« Il y a une solution Ă  ce dilemme qui oppose mĂ©moire et histoire, principes d’aujourd’hui et coutumes d’hier : corriger, justement, la mĂ©moire par l’histoire. Il y a quelque temps, le groupe communiste du Conseil de Paris a proposĂ© d’effacer l’enseigne ‘Au nĂšgre joyeux’ qui surmonte une ancienne chocolaterie du Ve arrondissement, arguant qu’elle Ă©tait une insulte aux victimes de l’esclavage (ce qui n’est pas faux). Le Conseil de Paris l’a suivi, Ă  contrecƓur. Mais plusieurs Ă©lus socialistes et Ă©cologistes, avec les Ă©lus de droite, ont objectĂ© que cette dĂ©cision, quoique votĂ©e, Ă©tait ‘mauvaise’, de mĂȘme que la maire d’arrondissement dans une tribune publiĂ©e par LibĂ©ration. Mieux vaudrait, dit-elle, apposer sur la boutique une plaque qui rappelle le contexte de l’époque et qui dĂ©crive sans fard la rĂ©alitĂ© de la colonisation française. Sage proposition. Ainsi Colbert resterait-il Ă  l’entrĂ©e de l’AssemblĂ©e nationale, mais une inscription visible, tout en rendant justice Ă  son Ɠuvre incontestable d’administrateur, amenderait l’hommage public par le rappel des crimes commis sur son ordre. Ainsi mĂ©moire et histoire seraient-elles rĂ©unies et la statue changĂ©e en instrument pĂ©dagogique. Ajouter plutĂŽt que retrancher, expliquer plutĂŽt que censurer ou effacer : n’est-ce pas le signe d’une sociĂ©tĂ© Ă  la fois lucide et respectueuse de tous ses membres ? Â».

Ne pas rire, de pas pleurer, ne pas dĂ©tester, mais comprendre, nous recommande Spinoza, mais cela devient difficile quand ce qu’on comprend, c’est que le directeur d’un quotidien de gauche nous explique tranquillement ceci : que la solution la plus « sage Â» (oui : « sage Â» !) consiste Ă  « ajouter plutĂŽt que retrancher Â», et par exemple laisser trĂŽner, en 2020, en plein Paris, une immense enseigne colportant l’un des plus classiques clichĂ©s nĂ©grophobes, ravivant chez les Noirs la mĂ©moire de plusieurs siĂšcles de mĂ©pris et de maltraitance, et rĂ©activant chez les Blancs des reprĂ©sentations racistes elles aussi vieilles de plusieurs siĂšcles.

Cette injure raciste grand format, crachĂ©e Ă  la figure de tou.te.s les passant.e.s noir.e.s, seraient une excellente chose, selon M. Joffrin, dans la mesure oĂč figurerait dans un coin une plaque explicative, « rappelant le contexte de l’époque Â». LĂ  encore notre Ă©ditocrate se moque du monde, et plus prĂ©cisĂ©ment du monde noir, Ă  un point qui interpelle. Car il sait trĂšs bien – car tout le monde le sait â€“ qu’une immense enseigne s’impose Ă  la vue de tout le monde, tandis qu’une plaque explicative n’est lue que par celles ou ceux qui passent juste devant, ont la chance de l’apercevoir et le temps de la lire.

Joffrin sait en somme que l’hypothĂ©tique effet « pĂ©dagogique Â» qu’il invoque n’est rien Ă  cĂŽtĂ© de l’immense injure raciste qui est perpĂ©tuĂ©e chaque jour Ă  l’encontre de milliers de passant.e.s noir.e.s, et du venin raciste qui continue tout aussi quotidiennement de se diffuser dans les esprits blancs, d’autant plus facilement qu’il continue d’ĂȘtre banalisĂ©. Et il en va de mĂȘme pour la statue de Colbert.

Joffrin sait trĂšs bien, par ailleurs, qu’il n’y a vraiment pas besoin de cela (infliger ce calvaire Ă  celles et ceux qui n’en finissent pas d’ĂȘtre malmenĂ©.e.s) pour faire Ɠuvre pĂ©dagogique et par exemple enseigner l’existence d’un stĂ©rĂ©otype raciste autour du « nĂšgre jovial Â», en Ă©tudier la genĂšse et en critiquer les ressorts. Il sait trĂšs bien que ce travail peut se faire de maniĂšre tout aussi massive, et bien plus approfondie et efficace, au sein de l’espace scolaire, avec un support qui se nomme le manuel d’histoire et qui est Ă  tous Ă©gards plus adaptĂ© qu’une brĂšve plaque sur un coin de mur.

Laurent Joffrin n’est pas bĂȘte, il n’ignore pas tout cela. Il le sait trĂšs bien puisque pas un seul instant il ne proposerait d’appliquer cette « sage Â» solution aux affiches, aux gravures ou aux sculptures antisĂ©mites qui ont fleuri dans l’Allemagne nazie ou la France vichyste. Jamais, et c’est heureux, il n’oserait dĂ©fendre l’idĂ©e que le maintien dans l’espace public de ces immondices, accompagnĂ©es d’une « plaque Â» explicative sur le « contexte Â», rappelant les crimes nazis, serait un bon « instrument pĂ©dagogique Â».

Jamais Laurent Joffrin ne dĂ©fendrait le maintien, avec « plaque explicative Â», de statues Ă  la gloire de Hitler ou PĂ©tain, de maniĂšre Ă  « rendre justice Ă  leur Ɠuvre incontestable d’administrateurs Â» tout en « amendant l’hommage public par le rappel des crimes commis sur leur ordre Â». Pourquoi alors se le permet-il ici ? Les raisons peuvent ĂȘtre multiples, mais elles sont toutes accablantes, et il devient difficile, quoi que recommande Spinoza, de ne pas rire (nerveusement, devant tant de bĂȘtise volontaire), pleurer (devant tant de violence symbolique) et surtout dĂ©tester (devant tant de mĂ©pris, de cynisme, d’inhumanitĂ©, tout simplement).

La question qui me vient Ă  la lecture de cette proposition aussi odieuse que frivole est la suivante : est-il vraiment impossible, quand on n’est pas soi-mĂȘme noir.e, ou arabe, ou jui.f.ve, ou armĂ©nien.ne, ou rrom, ou femme, ou liĂ©.e d’une maniĂšre ou d’une autre Ă  un groupe humain esclavagisĂ©, gĂ©nocidĂ©, massacrĂ©, de comprendre la violence extrĂȘme qu’inflige cet espace public saturĂ© de « rappels Â» glaçants d’un passĂ© traumatique ?

Comment ne pas comprendre qu’une statue, une enseigne, ou encore un nom de rue, sont des signes qui s’imposent Ă  nous, de plein fouet, Ă  notre corps dĂ©fendant, sans qu’aucune lĂ©gende explicative, critique, « contextualisante Â», ne suffise Ă  annuler ou rĂ©parer la douleur infligĂ©e ?

Comment ne pas comprendre qu’il est tout bonnement inhumain de forcer des descendants de victimes Ă  devoir prononcer, chaque fois qu’ils doivent Ă©voquer leur Ă©cole, leur lieu de travail, l’adresse d’un magasin ou d’un lieu de rendez-vous, ou pire encore leur propre adresse, le nom d’un des assassins de leurs aĂŻeux – qu’il s’agisse de Colbert, de Ferry, de GalliĂ©ni ou d’un autre ?

Ce passĂ© traumatique, pour ĂȘtre sinon dĂ©passĂ©, du moins apaisĂ© autant qu’il est possible, a besoin, assurĂ©ment, de mĂ©moire et d’histoire, mais certainement pas de ce « package Â» pourri de mĂ©moire et d’histoire, « deux en un Â», concoctĂ© par Laurent Joffrin, qui finit son article en proposant de mĂ©langer ce qu’en prĂ©ambule il invitait Ă  distinguer.

Ce dont les victimes et leurs descendant.e.s ont besoin pour soigner leurs blessures subjectives, et dont les autres aussi ont besoin, pour soigner leur racisme, c’est tout sauf cette « ingĂ©nierie sociale Â» crapuleuse et maltraitante qui Ă©rige des lieux de mĂ©moire tendancieux en documents historiques grandeur nature, et transforme de ce fait tout l’espace urbain un livre d’histoire gĂ©ant que les descendant.e.s de victimes seraient sommĂ©.e.s de rĂ©ouvrir en permanence, Ă  tout moment, Ă  leur corps dĂ©fendant, aussi bien au hasard d’une promenade que sur le chemin de leur travail, quand ils rentrent chez eux ou quand ils recopient une adresse, pour y lire le rappel de leurs souffrances passĂ©es.

Quelques pistes pour finir

Ce dont tout le monde a besoin est au contraire une certaine sĂ©paration entre d’une part les lieux de mĂ©moire, qui se doivent d’ĂȘtre habitables, accueillants, et mĂȘme (vu le passif qui existe) rĂ©confortants, tout en se fondant sur des vĂ©ritĂ©s historiques (car ce crimes ont bel et bien eu lieu, et honorer leurs auteurs comme des hĂ©ros relĂšve du mensonge historique par omission), et d’autre part les lieux d’étude et de transmission de l’histoire que sont essentiellement l’école, l’universitĂ© et les livres, mais aussi les lieux d’éducation populaires (les dĂ©bats publics), ou encore les oeuvres de crĂ©ation (livres, films documentaires), qui eux prennent en charge, en des lieux et des temps choisis et non subis, le visionnage des documents, la description exhaustive des atrocitĂ©s, l’explication, la contextualisation.

Plus prĂ©cisĂ©ment, ce dont nous avons besoin, c’est d’abord d’une histoire bien faite, qui n’efface rien (rien notamment de l’Ɠuvre atroce d’un Colbert ou d’un Ferry), consignĂ©e dans des livres, des films documentaires et des manuels solaires, et enseignĂ©e autant qu’il se doit, Ă  l’école et dans les grands mĂ©dias – et sur ce premier chantier, il y a encore Ă©normĂ©ment Ă  faire.

C’est ensuite, dans une toute autre sphĂšre, une reconnaissance publique de l’esclavage comme des autres crimes contre l’humanitĂ©, et leur inscription dans la mĂ©moire collective, sous deux formes complĂ©mentaires.

L’une, positive, qui se cristallise dans des monuments et des noms de rues ou d’établissements cĂ©lĂ©brant les « hĂ©ros Â» et les « martyrs Â», sans oublier les victimes ordinaires, qui ne voulaient que vivre et qui furent massacrĂ©es – et sur ce second chantier aussi il y a beaucoup Ă  faire.

L’autre, nĂ©gative : garantir au maximum l’absence, dans l’espace public, de tout reste d’hommage aux bourreaux ou de complaisance pour leur idĂ©ologie – et sur ce troisiĂšme chantier encore il y a beaucoup Ă  faire.

Pour ĂȘtre concret, en reprenant les exemples de Laurent Joffrin, disons que le minimum, pour assainir un espace public qui demeure pour le moment mortifĂšre, serait d’abord d’effacer partout, dans toutes les villes, les enseignes nĂ©grophobes du type « Au nĂšgre joyeux Â».

Ce serait ensuite de donner en revanche Ă  ce type d’imagerie plus de place dans les manuels scolaires, mais dans des reproductions en modĂšle rĂ©duit [2], sĂ©rieusement encadrĂ©es par un appareil critique plus visible et plus consĂ©quent qu’une plaque sur un coin de mur, mais aussi par le travail d’un enseignant, et enfin par la rĂ©flexion collective de tout un groupe qui s’appelle la classe, afin de rĂ©ellement instruire sur ce passĂ© raciste, et le dĂ©construire.

Ce serait enfin, en positif, de permettre une visibilitĂ©, dans l’espace public, de nouvelles figures, de nouvelles images de Noir.e.s, loin de l’imagerie abjecte du « nĂšgre joyeux Â» – et notamment des images produites par les Noir.e.s eux-mĂȘmes et elles-mĂȘmes.

Quant au cas Colbert, il peut et doit se rĂ©gler lui aussi, sans aucune des difficultĂ©s insurmontables qu’a tentĂ© de nous opposer Joffrin, selon ces trois axes.

PremiÚrement, par égard pour les Noirs, et par pédagogie pour les Blancs, déboulonner toutes les statues de Colbert.

DeuxiĂšmement, pour les mĂȘmes raisons, et pour mettre fin Ă  l’offense sans effacer l’histoire, remplacer ces statues par d’autres statues, rendant hommage Ă  des esclaves, cĂ©lĂšbres ou anonymes, commĂ©morant leurs souffrances et leurs luttes.

TroisiĂšmement, donner Ă  Colbert, comme objet d’étude, la place qu’on lui retire comme objet de vĂ©nĂ©ration : accorder plus de temps, dans l’enseignement scolaire et pĂ©riscolaire, Ă  parler de Colbert l’esclavagiste et de cette Ɠuvre de Colbert qui n’a rien d’anecdotique : le Code noir.


Article publié le 21 Juin 2020 sur Lmsi.net