Le dialogue entre courants politique opposés peut permettre d’éclairer les enjeux qui traversent les luttes sociales. Les anarchistes et les socialistes peuvent se rejoindre au sein des mouvements sociaux. Mais ces deux courants politiques ne partagent pas les mêmes perspectives stratégiques pour changer la société. 

Deux grands courants politiques se confrontent durant les mouvements sociaux. Les traditions socialiste et libertaire traversent les luttes sociales. Au Québec, la grève étudiante de 2012 brise la morosité ambiante. La jeunesse exprime une révolte durable et créative. La lutte dépasse le cadre de la revendication initiale contre l’augmentation des frais d’inscription à l’Université. La grève et les manifestations construisent une communauté d’action. Dans ce contexte de lutte, socialistes et libertaires se croisent et discutent. Les dogmes et les idéologies figées semblent disparaître. L’anarchisme resurgit en 2012 avant tout comme une pratique de lutte. L’auto-organisation et l’action directe inspirent les mouvements sociaux. 

Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde expriment des clivages mais se rapprochent également sur de nombreuses idées. Pierre Mouterde se politise à travers la révolte de Mai 68. Il découvre la force collective et la puissance du mouvement à Lyon. A Paris, il rencontre des militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Il devient professeur de philosophie au Québec. Il voyage également en Amérique latine et analyse les mouvements sociaux sur ce continent. Il est membre des Nouveaux Cahiers du socialisme, de la revue A bâbord ! et du site Presse toi à gauche ! Il est également militant actif de Québec solidaire.

Marcos Ancelovici grandit dans une famille d’exilés chiliens. Il sillonne l’Europe et habite même dans une cité HLM de la banlieue parisienne. Il étudie la science politique aux Etats-Unis avant de devenir professeur en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il participe à des collectifs libertaires. Mais c’est à partir du mouvement de 2012 qu’il devient un militant actif. Il participe à l’Assemblée autonome du plateau Mont-Royal. Il devient également un chercheur spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux. Un débat s’ouvre à travers le livre Une gauche en commun.

 

                    Une gauche en commun

 

Clivages théoriques et pratiques

 

La chute de l’URSS et les mouvements Occupy rapprochent les mouvances socialistes et anarchistes. Néanmoins, Pierre Mouterde reste attaché à la prise du pouvoir d’Etat. Il insiste également sur la période de transition entre la société capitaliste et la construction du socialisme.

La Commune de 1871 incarne la tradition libertaire du mouvement ouvrier. Mais l’anarchisme disparaît avec la révolution russe et la création des partis communistes. La contestation des années 1968 permet un renouveau des idées et des pratiques libertaires. Au début des années 2000, le Black Bloc donne de la visibilité à l’anarchisme.

Les socialistes restent attachés au parti politique et à une forme d’organisation hiérarchisée. « Dans la tradition socialiste, le parti prétend au monopole de la stratégie, souvent sous couvert d’être une avant-garde, et traite les mouvements sociaux comme une courroie de transmission en leur imposant les impératifs électoraux », observe Marcos Ancelovici. Ce sont au contraire les mouvements sociaux qui doivent débattre de leur stratégie, de manière autonome par rapport aux partis, pour ne pas sombrer dans une logique institutionnelle.

L’anarchisme tente de concilier les moyens et les fins de manière pragmatique. Plutôt que d’imposer un période de transition invivable en vue de chimères communistes, les anarchistes estiment que le processus de transformation doit permettre une émancipation immédiate. Une autonomie individuelle et collective par rapport aux pouvoirs politiques doit se développer.

L’expérimentation et l’action doivent permettre de résoudre les problèmes réels et immédiats plutôt que de s’orienter à partir d’un dogme idéologique. Mais Pierre Mouterde pointe les limites des expériences locales qui se réduisent à un entre-soi plutôt que de permettre une véritable transformation de l’ensemble de la société. La construction d’une zone autonome ne permet pas de détruire les rapports inégalitaires du mode de production capitaliste.

 

Parti ou autonomie des luttes

 

Les mouvements sociaux révèlent une fragmentation des luttes. Le populisme de gauche vise à additionner les diverses revendications. Mais les oppositions de classe sont éludées. Il semble plus pertinent d’ouvrir une perspective globale. « On est allé de plus en plus loin dans le diagnostic des contradictions et oppressions qui pouvaient hanter nos sociétés, mais en oubliant l’essentiel : préserver en même temps cette perspective commune », souligne Pierre Mouterde. Au contraire, Marcos Ancelovici se rattache au féminisme intersectionnel. Il ne considère pas que le clivage de classe structure les diverses oppressions sociales et se moule dans la logique postmoderne.

Durant le mouvement de 2012, les militants de Québec solidaire (QS) regardent la lutte de manière paternaliste. Ils interviennent uniquement pour proposer de rejoindre leur groupuscule plutôt que pour nourrir la dynamique de lutte. Ils veulent encadrer et canaliser le mouvement pour le faire rentrer dans un débouché institutionnel. « Alors qu’une grande partie de la population québécoise était mobilisée depuis des mois, alors que la créativité et l’imagination débordaient de partout, alors que les transgressions s’enchaînaient pour repousser les limites du possible, QS comptait les quelques sièges de plus qu’il pourrait obtenir à l’Assemblée nationale. Il en aura obtenu… deux ! », ironise Marcos Ancelovici.

Le vieux programme de l’extrême-gauche rentre dans le cadre des institutions une fois qu’il accède au pouvoir. L’exemple de Syriza en Grèce révèle toute la limite de la prise du pouvoir d’Etat. Ce parti d’extrême-gauche se soumet aux contraintes institutionnelles et met en œuvre des politiques d’austérité. Face à ce constat accablant, Pierre Mouterde brandit l’exemple supposé positif du Venezuela de Chavez, un clientélisme nationaliste qui repose sur la répression des mouvements sociaux.

Les partis de gauche se moulent dans une logique de centralisation et reposent sur des hiérarchies. Les anarchistes s’attachent à relier les moyens et les fins. La forme d’organisation du mouvement détermine la société future. Ensuite, loin de permettre un déboucher politique à la lutte, les élections permettent surtout de mettre un terme au mouvement social. Comme le montre l’essoufflement du printemps érable de 2012 avec l’approche des élections.

 

          

 

Stratégies révolutionnaires

 

La perspective révolutionnaire ne semble pas immédiate. Pierre Mouterde, en bon trotskiste, reste englué dans une tradition de la défaite. En l’absence d’un horizon révolutionnaire immédiat, les gauchistes s’alignent sur une idéologie réformiste. Mais Pierre Mouterde reconnaît les limites des gouvernements de gauche en Amérique latine. Les structures de la société et les rapports de classes perdurent. Les multinationales qui gèrent l’économie extractiviste ne sont même pas inquiétées.

Marcos Ancelovici observe que des processus révolutionnaires peuvent resurgir. Depuis 2011, les révoltes dans les pays arabes montrent toute la force des soulèvements populaires. Un processus révolutionnaire se déroule souvent sur plusieurs années. Il reste traversé par des luttes internes entre courants révolutionnaires. Il se heurte également à un processus contre-révolutionnaire. « Qui porte la révolution ? Qui interagit ? Qui s’oppose ? Bref, qui sont les acteurs qui se mobilisent et qui luttent ? Il faut regarder les tactiques, les coups qui se donnent, les attaques, les déploiements, les mouvements », analyse Marcos Ancelovici. Mais il semble difficile de prédire la direction et l’issue du processus. La révolution reste impossible à prédire et encore moins à contrôler.

La mouvance insurrectionnaliste, incarnée par le Comité invisible, valorise la révolte initiale, mais ne pense pas la dynamique de lutte et le processus révolutionnaire. Surtout, le Comité invisible reste vague et évacuent la lutte des classes. « Il ne propose pas d’analyse systématique et précise des rapports sociaux, des classes sociales, de l’économie ou du capitalisme », souligne Marcos Ancelovici. L’apologie de la subjectivité triomphante élude la complexité des luttes et les contradictions qui les traversent.

Un processus révolutionnaire comprend plusieurs dimensions. La transformation des institutions semble indispensable. Ensuite, c’est aussi la structure économique qui doit être modifiée en profondeur. Des réformes agraires, des réquisitions et des expropriations doivent permettre aux exploités de reprendre le contrôle des moyens de production. Mais l’appareil d’Etat, la haute administration et les hiérarchies doivent également être démantelés.

« En d’autres termes, il ne s’agit pas de remplacer des chefs par d’autres chefs, mais de redéfinir le rôle et le sens de certaines positions politiques et administratives, voire d’abolir l’existence même d’un chef », propose Marcos Ancelovici. Mais le processus révolutionnaire doit également bouleverser la vie quotidienne. Le rapport au temps, les relations humaines et de nombreuses dimensions de la vie quotidienne doivent se transformer immédiatement.

La révolution syrienne montre la difficulté de ce processus. Avec l’intensification de la répression, le mouvement délaisse les structures d’auto-organisation. La répression violente débouche vers une militarisation du conflit qui reproduit les hiérarchies et la centralisation du pouvoir.

 

   

 

Nouveaux clivages

 

Ce livre propose un dialogue stimulant qui permet d’ouvrir des débats essentiels. Le mythe de l’unité de la gauche et la culture anarchiste du consensus mou empêchent trop souvent de poser les débats pour clarifier les points d’accords et de désaccords. Pourtant, le dialogue entre Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde se révèle fructueux. Leurs critiques mutuelles se révèlent souvent pertinente. C’est évidemment davantage dans la confrontation et la critique implacable qu’il est possible d’avancer une réflexion approfondie.

Même si les deux auteurs sont des universitaires, ce sont aussi des militants actifs dans les luttes. Ils ne s’enferment pas dans une posture uniquement philosophique et idéologique, déconnectée des enjeux qui traversent les luttes sociales. Bien au contraire, Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde relient la théorie et la pratique. Penser le monde doit avant tout permettre de le changer. Ces débats s’inscrivent dans une réflexion stratégique qui évoque les débats entre centralisme et autonomie des luttes.

Le dialogue entre Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde éclaire les débats autour du gauchisme postmoderne et de l’intersectionnalité. Loin de l’opposition acharnée entre deux camps retranchés qui ferraillent par tweets et tribunes, les critiques réciproques permettent d’adopter des positions plus nuancées et subtiles. Marcos Ancelovici estime qu’il devient indispensable de reconnaître une diversité des oppressions, notamment de genre et de race. Pierre Mouterde reconnaît que la classe ouvrière se compose également de femmes et d’immigrés, souvent dans des positions inférieures. Mais il insiste sur l’importance d’une révolte globale pour en finir avec toutes les formes d’exploitation et d’oppression.

Marcos Ancelovici livre une position assez peu anarchiste. Il semble plus proche du trotskisme. Il adopte la même position que le gauchiste Ugo Palheta par exemple. Une addition de collectifs qui se préoccupent d’oppressions spécifiques doit permettre de construire un front unit comme dans la vieille tradition trotskiste. Cette démarche peut permettre d’éclairer certains problèmes, mais propose une stratégie assez faible. Marcos Ancelovici reconnait même que la mouvance intersectionnelle élude la lutte des classes. Il pointe également les limites de la gauche nationaliste et laïcarde. Le changement ne peut venir que d’une révolte globale qui doit évidemment prendre en compte les femmes et les immigrés. Ce mouvement doit lutter contre toutes les formes d’oppression et toutes les hiérarchies. Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde semblent plus ou moins s’accorder sur cette position pertinente.

 

   

Faillite de la gauche

 

Le titre du livre Une gauche en commun reste peu ragoutant. La gauche reste l’étouffoir des mouvements sociaux. La vieille gauche oriente les luttes vers une logique institutionnelle voire électoraliste. Pierre Mouterde, en bon trotskiste, reste englué dans cette gauche racornie. Il ne semble pas proposer arguments sérieux, sinon la posture du réalisme et de l’efficacité qui vise à gérer la société depuis l’Etat.

Au contraire, Marcos Ancelovici analyse l’actualité du point de vue libertaire. Le réformisme, loin d’être réaliste, est devenu illusoire. L’exemple des gouvernements de gauche en Amérique latine et en Grèce montre la faillite de cette stratégie. Ce n’est pas depuis le gouvernement qu’il est possible de transformer les structures de la société, ni même de permettre une meilleure répartition des richesses.

A partir de l’exemple du mouvement de 2012 au Québec, Marcos Ancelovici montre bien les limites des partis d’extrême-gauche. Ils participent aux luttes non pas pour nourrir leur dynamique propre pour qu’elles soient victorieuses, mais simplement comme d’une tribune pour grossir les rangs de leurs sectes. Ensuite, les partis interviennent dans les luttes pour les canaliser vers des processus institutionnels et même électoraux. Pourtant, les élections débouchent vers une démobilisation puis vers une désillusion.

Marcos Ancelovici défend pertinemment la stratégie de l’autonomie des luttes. Le seul débouché politique des luttes, c’est leur élargissement et leur propagation. Et non une supposée victoire électorale d’un groupuscule d’extrême gauche. Acculé dans ses retranchements, Pierre Mouterde perd de sa superbe. Son discours sur le sérieux gouvernemental et sur le nécessaire débouché politique est confronté à la réalité.

Pierre Mouterde dégaine alors son dogme trotskiste du double pouvoir. Selon cette idéologie frelatée, la prise du pouvoir d’Etat doit s’accompagner d’un autre pouvoir constitué des conseils ouvriers et des structures d’auto-organisation. Mais l’exemple de la révolution russe montre comment le pouvoir des soviets a été écrasé par le pouvoir d’Etat. Au final, cette idéologie du double pouvoir ne fait que défendre le pouvoir du Parti-Etat. Il n’y a rien de libertaire et encore moins de conseilliste dans ce discours.

Ensuite, la stratégie révolutionnaire repose sur la perspective d’une rupture avec le capitalisme et avec l’Etat. Mais le reflux des luttes débouchent vers de nouvelles réflexions. Marcos Ancelovici propose une stratégie de l’érosion. Des espaces alternatifs et des contre-pouvoirs doivent se diffuser et se propager pour permettre une disparition graduelle du monde marchand. Certes, Marcos Ancelovici pointe bien les difficultés du processus révolutionnaire qui peut s’étendre sur plusieurs années. Mais il élude l’importance d’un moment de rupture indispensable pour amorcer ce processus.

Marcos Ancelovici reste cohérent avec sa logique postmoderne de fragmentation des luttes et de révolution par capillarité avec la multiplication des micro-résistances. Mais ces alternatives occultent la conflictualité et les rapports de classe. Elles sont alors canalisées ou récupérée par les institutions et la logique marchande. Pourtant, des révoltes globales éclatent dans différents pays. Ce sont uniquement des mouvements de masse qui peuvent permettre de construire un rapport de force pour transformer la société. Une révolution globale et internationale reste le seul moyen pour remettre en cause les structures de la société de classe et de l’Etat.

 

Source : Marcos Ancelovici, Pierre Mouterde, Stéphane Chalifour, Judith Trudeau, Une gauche en commun. Dialogue sur l’anarchisme et le socialisme, Écosociété, 2019

 

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Une histoire de l’autonomie des luttes 

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Rencontre avec Marcos Ancelovici et Pierre Mouterde autour du livre « Une gauche en commun », mise en ligne sur le site Presse-toi à gauche ! le 3 juin 2019

Vidéo : Répression politique à l’UQAM. Les Alter Citoyens rencontrent le sociologue Marcos Ancelovici, mise en ligne le 2 avril 2015

Vidéo : Lancement du livre : « Les impasses de la rectitude politique », mise en ligne sur le site Presse-toi à gauche !le 19 novembre 2019

Vidéo : AnarChroniques – Chroniques d’une mouvance libertaire, documentaire mis en ligne sur le site L’oeil du Caribou

Radio : Qui sont les manifestants du G7 et que revendiquent-ils ?, émission diffusée sur radio Canada le 7 juin 2018

Radio : Romane Salahun, Francis Dupuis-Déri : qui sont « les nouveaux anarchistes » ?, émission diffusée sur Radio Parleur le 11 mars 2019

Michel Lapierre, «Une gauche en commun»: les défis du progressisme québécois, publié sur le site du journal Le Devoir le 13 juillet 2019

Christophe Patillon, Une gauche en commun. Dialogue sur l’anarchisme et le socialisme, publié sur Mediapart le 13 novembre 2019

Marcos Ancelovici, « Les contestations sont revenues dans des cadres nationaux », publié sur le site Presse-toi à gauche ! le 5 juin 2018

Marcos Ancelovici, Attac et le renouveau de l’antilibéralisme, publié dans la revue Raisons politiques n°16 en 2004

Articles de Marcos Ancelovici publiés sur le site de la revue À bâbord !

Articles de Pierre Mouterde publiés sur le site de la revue des Nouveaux Cahiers du socia­lisme

Articles de Pierre Mouterde publiés sur le site Presse-toi à gauche !

Articles de Pierre Mouterde publiés sur le site de la revue À bâbord !  

Articles de Pierre Mouterde publiés sur le site du journal Droit de parole

Francis Dupuis-Déri : « C’est la rage du désespoir qui me pousse à écrire » 2/2, publié sur le site de la revue Ballast le 14 juillet 2019


Article publié le 27 Fév 2020 sur Zones-subversives.com