Avril 9, 2022
Par Mondialisme.org
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Dans la continuité de notre discussion sur la guerre en Ukraine, je veux ici réfléchir à trois textes, écrits par des camarades dont j’ai tendance à respecter les opinions, et qui appellent, sous une forme ou sous une autre, au soutien de la « résistance armée » en Ukraine.

Le premier texte (« Pas de guerre, sauf la guerre de classe ? Un slogan pas vraiment utile en ce moment », http://npnf.eu/spip.php?article909) a été écrit par Bob Myers, un camarade d’Angry Workers of the World en réponse à mon résumé subjectif de notre débat interne (cf. « Que feriez-vous si vous étiez en Ukraine ? Est-ce une bonne question ? Résumé d’une discussion », http://npnf.eu/spip.php?article908). Bob se réfère principalement à l’exemple de la résistance armée de la classe ouvrière pendant la guerre de Yougoslavie et nous demande de chercher le noyau de la classe ouvrière au sein de la coquille bourgeoise-nationaliste.

Le deuxième texte a été publié par Simon Pirani, un proche camarade de People and Nature (cf. en anglais https://peopleandnature.wordpress.c…). Simon nous exhorte à voir la guerre en Ukraine comme une guerre entre des parties inégales et soutient tactiquement la poursuite de la fourniture d’armes à l’Ukraine et le fait que les militants occidentaux se battent contre l’armée russe.

Le troisième texte est celui des camarades de Mouvement Communiste (cf. « Ukraine : Évolution de la situation et points fermes théoriques », http://npnf.eu/spip.php?article912) qui soutiennent que la résistance doit être analysée comme un mouvement démocratique armé et que la guerre impérialiste ne peut être transformée en guerre de classe que si la guerre continue, alors que les États ukrainien et russe sont affaiblis.

A la recherche du noyau de la classe ouvrière au sein de la résistance nationale ?

« Le problème est que toutes les guerres inter-impérialistes contiennent toujours en leur sein la guerre entre les classes. Dans chaque situation, les militants doivent essayer de comprendre comment ces deux guerres différentes se superposent – et cela peut être très difficile dans les situations où la classe ouvrière n’a pas de voix claire qui lui soit propre. » (cf. (« Pas de guerre, sauf la guerre de classe ? Un slogan pas vraiment utile en ce moment », http://npnf.eu/spip.php?article909)

La contribution de Bob a été écrite comme une réponse directe à mon résumé subjectif de notre discussion jusqu’à présent (cf. en français http://npnf.eu/spip.php?article908). Malheureusement, le texte ne se rapporte pas vraiment aux questions discutées, notamment à la question de savoir si nous devons considérer la résistance en Ukraine comme une forme d’autodéfense immédiate, ou plutôt comme une défense des libertés futures, ou comme de simples pions dans un conflit inter-impérialiste – ou peut-être tout cela à la fois ! Au lieu de cela, Bob utilise l’exemple de la guerre yougoslave [entre 1990 et 1999, NdT] et de la résistance à Tuzla comme la preuve qu’une position par défaut « Pas de guerre sauf la guerre de classe » empêche une enquête sur ce qui se passe réellement sur le terrain.

Deux problèmes se posent ici.

Tout d’abord, abordons l’argument selon lequel se référer à des leçons historiques ou à des conditions structurelles générales nous empêcherait nécessairement de mener une enquête concrète. Le mouvement ouvrier a tiré quelques enseignements des conflits nationalistes, des guerres impérialistes ou des autres guerres étatiques. Comme à propos du travail salarié, de la démocratie parlementaire ou de la famille nucléaire patriarcale, nous pouvons proposer quelques réflexions générales sur leur rôle au sein du capitalisme et leur impact sur l’émancipation de la classe ouvrière. Personne n’affronte un phénomène sans une pensée politique. Connaître l’utilité limitée, ou même l’impact néfaste, de la politique parlementaire pour l’émancipation des travailleurs ne nous dispense pas d’enquêter concrètement sur les partis qui se présentent aux élections et de nous interroger sur le résultat que la victoire de tel ou parti aurait pour les luttes futures. J’ai l’impression que, au sein d’Angry Workers of the World, nous essayons de concilier ces deux démarches – nous nous référons aux leçons et positions historiques à partir d’une perspective de classe générale et nous essayons en même temps de comprendre les conditions particulières auxquelles les travailleurs sont confrontés concrètement.

Le deuxième problème est qu’en utilisant un exemple concret, celui de la résistance d’une enclave ouvrière multiethnique pendant la guerre de Yougoslavie, sans vraiment le comparer à la situation en Ukraine aujourd’hui, Bob commet la même erreur que celle dont il m’accuse : un manque d’investigation réelle. Pour autant que je sache, il n’y a pas, en Ukraine, de véritables équivalents à la situation de Tuzla. Si, par exemple, les travailleurs des mines et de la sidérurgie à l’est de l’Ukraine défendaient « leurs communautés » à la fois contre l’occupation militaire de l’État russe et contre l’armée ukrainienne en tant que force armée soutenant de nouvelles réformes néolibérales, alors peut-être pourrions-nous dresser un parallèle. Les récentes restrictions des droits syndicaux imposés par l’État ukrainien et le lourd bilan des réformes néolibérales soutenues, entre autres, par l’État britannique, sont une preuve suffisante que la classe ouvrière aurait intérêt à s’opposer à « son » État. Cela ne semble pas être le cas. Il n’y a pas de « troisième position ouvrière » comme à Tuzla [en Bosnie-Herzégovine].

Aucun « mouvement populaire » n’a éclaté en Ukraine avant la guerre qui puisse être comparé au récent soulèvement au Kazakhstan. Le mouvement du Maïdan en 2014 est intégré depuis longtemps dans les stratégies (géo-)politiques des États russe et ukrainien et de leurs alliés.

En Ukraine, il ne semble pas non plus que la résistance armée ait été une nécessité immédiate face à un potentiel génocide ethnique, comme ce fut le cas dans quelques situations d’escalade pendant la guerre en Yougoslavie. Il existe suffisamment de preuves que la résistance armée sous la forme actuelle de guerre ouverte en Ukraine aura augmenté la probabilité de destruction massive comme à Marioupol.

L’autre différence majeure entre les deux situations est le type de guerre à laquelle nous avons affaire. Pendant la guerre de Yougoslavie, vous auriez pu aller quelque part avec des AK47 pour soutenir une unité de travailleurs indépendants. Dans la guerre actuelle, le niveau de technologie utilisé (des missiles antichars aux armes hypersoniques en passant par les attaques par télécommunication) est largement hors de portée pour des « unités indépendantes de travailleurs ». En ce sens, vous trouverez peut-être des travailleurs qui, individuellement, se battent en ayant leurs propres motivations (par exemple, la défense de leurs libertés futures), mais dans des conditions objectives qui empêchent la possibilité de sortir des intérêts nationalistes et impérialistes des parties belligérantes – nous reviendrons plus tard sur la question de savoir s’il s’agit ou non de « parties égales ».

Bob décrit également le climat général de solidarité et d’indignation ici au Royaume-Uni ou dans d’autres pays européens, auquel nous devrions nous identifier. Bien sûr, l’attitude généralement solidaire envers les réfugiés est positive et elle le serait encore davantage si elle s’exprimait de la même manière envers les réfugiés de pays non européens. D’une manière générale, je pense que la solidarité « avec l’Ukraine » ne fait pas défaut. Du monde de l’entreprise aux sectes trotskistes, de l’extrême droite aux libéraux. Avons-nous besoin d’entrer dans ce chœur ?

À l’époque de la lutte contre l’apartheid, le camarade qui a écrit cette contribution ne s’est pas joint à ceux qui brandissaient les drapeaux de l’ANC, mais il a soutenu les éléments de la classe ouvrière qui critiquaient la politique de l’ANC. Pourquoi propager maintenant le mythe d’une « résistance populaire » en Ukraine si nous n’avons pas trouvé d’initiatives de la classe ouvrière sur le terrain ? J’ai le sentiment que l’absence d’un mouvement pacifiste et la facilité avec laquelle une grande partie de la soi-disant gauche – des Verts en Allemagne aux mercenaires intellectuels de la « gauche travailliste » comme [le journaliste et essayiste] Paul Mason au Royaume-Uni – appelle au réarmement « contre la Russie » devraient encore plus nous inciter à réaffirmer que nous ne paierons pas pour leur crise et leurs guerres.

Parties égales ou moindres maux ?

« Quatrièmement, en tant que mouvement, nous pouvons poser des exigences à notre propre gouvernement ou à tout autre gouvernement, mais nous n’avons pas à tenter de résoudre les problèmes des politiciens capitalistes à leur place. Prenez l’exemple le plus urgent, celui de l’appel de l’Ukraine pour une zone d’exclusion aérienne. Je sais pourquoi de nombreux amis ukrainiens, dont les villes sont pulvérisées par les bombes russes, le soutiennent. Personnellement, cela m’effraie, parce que cela fait naître la perspective d’un élargissement du conflit, et j’aurais du mal à voter pour – bien que je sois favorable à la livraison d’armes à l’Ukraine dans les circonstances actuelles. »

« Néanmoins, notre mouvement doit soutenir nos amis ukrainiens qui rejoignent les unités de défense territoriale, et les jeunes antifascistes à travers l’Europe – des centaines, je suppose – qui se rendent en Ukraine pour rejoindre la résistance à la Russie. » (Cf. en anglais, https://peopleandnature.wordpress.c….)

Simon Pirani brandit une sorte d’épouvantail quand il prétend que la gauche « anti-impérialiste » explique l’agression de l’État russe simplement comme une réaction directe à l’expansion de l’OTAN (et défend donc le droit de la Russie à envahir l’Ukraine). Certains groupes le font, mais les critiquer est une tâche facile. Face à ces groupes, Simon tient à préciser qu’il n’y a pas de « parties égales » dans cette guerre, et que la Russie est l’agresseur. Faut-il y voir une déclaration morale ? Ou une description de l’inégalité de la puissance militaire entre les deux camps ? Quand y aura-t-il jamais des « parties égales » dans une guerre ?

Si nous considérons le conflit comme faisant partie des divisions et des tensions d’un système étatique mondial, d’une hégémonie américaine chancelante et d’une montée en puissance chinoise au point mort, alors parler de parties égales ou inégales n’a pas beaucoup de sens. Les États-Unis ont perdu leur hégémonie industrielle et doivent recourir à la politique étrangère pour défendre leur sphère d’influence financière. Par conséquent, l’une des principales préoccupations de l’État américain est de maintenir son influence en Europe, notamment en isolant la Russie, ce pour quoi l’expansion de l’OTAN joue un rôle important, mais pas unique. L’Ukraine est une région où ces sphères d’influence et ces intérêts contradictoires s’affrontent. À l’échelle mondiale, l’État russe est moins à même que d’autres États d’assurer et d’étendre son influence par des moyens financiers ou des investissements industriels.

L’Union européenne a réussi à intégrer l’économie ukrainienne par le biais de chaînes d’approvisionnement, par exemple pour l’industrie automobile, par la migration de la main-d’œuvre et la coopération militaire. Le fait que la Russie attaque militairement s’explique moins par sa « nature impériale agressive » que par sa faible position mondiale et la position faible du gouvernement russe vis-à-vis de sa propre classe ouvrière, pour laquelle le « nationalisme » et un ennemi extérieur doivent compenser un manque de bien-être et de développement matériel. C’est la composition particulière de son économie capitaliste, par exemple le degré élevé de concentration du capital et de la richesse après les « privatisations » et la forte dépendance vis-à-vis du pétrole, du gaz et du complexe militaire, qui tend à exiger des formes d’État semi-dictatoriales. Le discours sur le « changement de régime » sans qu’intervienne un changement fondamental des rapports de classe est au mieux naïf et au pire de la « propagande de guerre ». Cela ne rend pas l’agression moins brutale et n’aide pas les victimes, mais ce n’est pas à ce niveau que nous discutons.

Mais pouvons-nous faire la distinction entre une « puissance capitaliste faible » militairement agressive et un « capitalisme développé » pacifique ? Du point de vue du système mondial, il est impossible de dissocier « l’agression de la Russie » des interventions américaines au Moyen-Orient, de la « forteresse Europe » meurtrière, des camps de travail forcé chinois et des accaparements de terres en Afrique. Où sont les parties égales ici ? Le fait que l’armée russe ait du mal à s’imposer en Ukraine n’est pas principalement dû à la nature vaillante et au courage patriotique de ses citoyens, comme le gouvernement veut nous le faire croire, mais au degré extrême de militarisation assuré par l’intermédiaire des États de l’OTAN avant que la guerre n’éclate, ce qui signifie que ces pays ont pu fournir en temps utile des armes, des formations et des renseignements à l’armée ukrainienne.

Parler de « parties » dans un contexte mondial est également discutable lorsque l’on voit que, malgré tous les prêches sur le martyre pour la patrie, le gouvernement ukrainien continue d’honorer des accords pétroliers et gaziers avec la Russie, car les deux pays en dépendent, soit en tant que fournisseur de matières premières, soit en tant que récepteur de matières premières ou de revenus. Dans ce système mondial, les allégeances changent rapidement, non pas en fonction des valeurs démocratiques, mais de la valeur de l’argent. Par exemple, les États-Unis envisagent maintenant de conclure des accords pétroliers avec l’ancien « État voyou » qu’est le Venezuela en compensation du manque de pétrole russe.

Cela signifie-t-il que nous devons garder le silence ou ne pas condamner l’attaque de l’État russe ? Non, bien sûr.

Mais cela implique que nous devrions également nous concentrer sur le fait que, dans le système actuel, la guerre fait partie intégrante de la politique de tous les pouvoirs étatiques et que les travailleurs devraient faire ce qu’ils peuvent pour éviter de combattre les guerres de leurs patrons. Simon tire des conclusions différentes et soutient la fourniture d’armes à l’État ukrainien et aux militants de gauche qui luttent contre l’invasion de l’armée russe. Pense-t-il qu’« une fois qu’on est dedans, il faut s’en sortir » et que l’augmentation de la fourniture d’armes pour l’armée ukrainienne aujourd’hui raccourcira la guerre et évitera des pertes de vies humaines à l’avenir ? Cela reste flou.

Ce qui est clair, et qui rend la demande de poursuite des livraisons d’armes si dangereuse, c’est que les États-Unis, et dans une certaine mesure le gouvernement britannique, ont intérêt à ce que la guerre se poursuive. Leur objectif est de créer un autre Afghanistan pour la Russie, de servir d’exemple à la Chine/Taiwan et d’alimenter la région en armes au compte-gouttes. Cela coûtera des dizaines de milliers de vies.

Quiconque soutient la poursuite de la guerre par la fourniture d’armes doit expliquer pourquoi cela vaut la peine de risquer de nouvelles morts et de nouvelles atrocités – Simon le fait en parlant d’une « guerre populaire » en Ukraine et d’un « mouvement révolutionnaire » en Syrie. S’il y a eu un soulèvement populaire en Syrie, il a été rapidement réprimé et les seigneurs de la guerre de tous bords, d’ISIS aux gangs tribaux, ont pris le dessus. La question de savoir si l’on peut ou non parler d’une « guerre populaire » en Ukraine concerne également la dernière contribution que je traiterai plus loin [celle de Mouvement communiste, NdT].

Qualifier la guerre en Ukraine de « guerre populaire » est une mystification dangereuse car la plupart des travailleurs essaient d’éviter de se laisser entraîner dans cette « guerre populaire ». Rien qu’en 2017, près de 700 000 personnes ont quitté l’Ukraine (occidentale) en direction de l’Union européenne, des centaines de milliers d’autres depuis, auxquels viennent s’ajouter les 2 à 3 millions de personnes qui ont quitté le pays depuis le début de la guerre. Y a-t-il déjà eu une guerre ou une invasion dans l’histoire où les gens ont réagi par une fuite aussi immédiate et aussi importante ? Combien sont revenus se battre ? Les derniers chiffres font état de 80 000 personnes. Cela nécessiterait une enquête plus approfondie – combien de personnes se sont effectivement « engagées », quel est l’impact de la conscription (et parler de « guerre populaire » en période de conscription obligatoire est problématique).

L’expression « guerre populaire » a-t-elle un sens en général ? Peut-être la guerre du Vietnam ou la guerre des partisans contre l’occupation nazie en Italie ou en Grèce. Il s’agissait peut-être de « guerres populaires » quant à la forme (guérilla) et au contenu (promesse de redistribution sociale), mais, en fin de compte, « le peuple » a été utilisé contre « les travailleurs » par des dirigeants qui ont contrôlé la reproduction matérielle de l’armée. Pour autant que je le sache, nous ne sommes même pas proches d’une telle situation en Ukraine aujourd’hui. La prochaine mesure à l’ordre du jour du gouvernement ukrainien après la fin de la guerre sera très probablement une nouvelle libéralisation des droits de propriété foncière, qu’il pourra présenter comme des « concessions nécessaires envers nos bienfaiteurs ».

Le soutien tactique à la fourniture d’armes nous expose également sur le front intérieur. Alors que, en France et en Espagne, les gens protestent par milliers contre les augmentations des prix de l’énergie, dans des pays comme l’Allemagne, avec un gouvernement Verts-SPD qui tient un discours pro-guerre « de gauche », l’augmentation des coûts énergétiques est vendue comme une « contribution solidaire » pour financer les sanctions contre la Russie.

Un mouvement armé pour la démocratie ?

« La résistance au sens large doit être ainsi lue comme un mouvement démocratique armé. Le patriotisme est le liant et constitue la principale limite de ce mouvement. »
« En Ukraine, comme partout ailleurs, quand des conflits armés capitalistes éclatent, le scénario objectivement le plus favorable afin que la guerre de classe étouffe la guerre capitaliste serait que la guerre perdure, ponctuée par des pertes croissantes dans les rangs russes et que la résistance populaire prenne entièrement et définitivement la place de l’armée régulière ukrainienne. » [Cf. « Ukraine : Évolution de la situation et points fermes théoriques », http://npnf.eu/spip.php?article912.]

Pour moi, il semble que les camarades de Mouvement communiste essaient de siphonner la réalité sociale à travers des catégories léninistes assez anciennes, comme les « mouvements démocratiques » ou la « guerre civile ». Je ne vois vraiment pas comment la « résistance » pourrait prendre le dessus sur l’État ukrainien en poursuivant la guerre, puisque sa poursuite dépend entièrement des armes et des fournitures logistiques de l’OTAN. La « démocratie » meurt clairement avec la poursuite de la guerre, comme nous pouvons le voir avec les récentes interdictions de partis politiques, les lois de guerre limitant les droits syndicaux, la réorganisation des médias et les punitions arbitraires des « pilleurs » en Ukraine. N’oublions pas ce qui se produit réellement pendant une guerre continue : la société se militarise, les divisions sexistes s’approfondissent, les violences sexuelles augmentent, les gens subissent d’innombrables traumatismes dans un climat de brutalisation générale. Notons aussi que les deux parties envisagent d’utiliser, ou commencent effectivement à utiliser, toutes sortes de mercenaires – des islamistes du côté ukrainien aux conscrits syriens du côté russe – afin de garantir la poursuite de la guerre.

Les camarades de Mouvement communiste parlent également avec nonchalance des « pertes du côté russe », comme si nous n’en savions pas davantage sur la composition de cette armée : il s’agit essentiellement de jeunes soldats, ayant signé un contrat d’un an, originaires de petites villes, qui ne savent souvent pas où on les envoie ni pourquoi. Pour autant, il est peu probable qu’ils retournent leurs armes contre leurs officiers, une fois que vous les aurez accueillis avec un bouquet de fleurs. La question est de savoir comment combattre une occupation militaire ou un État policier « aux conditions des travailleurs », sans risquer un carnage de masse et des alliances qui vous lient aux puissances impériales et aux oligarques financiers. L’histoire fournit de nombreux exemples de travailleurs capables de refuser de coopérer avec des dictatures, d’organiser des grèves, voire des guérillas contre ces régimes.

En tant que collectif, nous devons être capables de débattre de ces questions. L’« internationalisme ouvrier » n’est pas quelque chose de défini par des principes éternels. En même temps, avoir des points de vue divergents ne doit pas nous conduire à la paralysie. Si certains camarades pensent que les travailleurs d’un aéroport qui refusent de charger des armes pour l’armée ukrainienne sont du côté de la réaction et que d’autres vantent ce refus comme un exemple de contrôle ouvrier et de conscience de classe, alors nous sommes dans une situation difficile, qui ne peut être résolue simplement en enquêtant pour savoir si le syndicat des travailleurs de l’aéroport entretient, ou pas, des liens avec les staliniens. En fin de compte, la question est de savoir si nous avons réellement rompu avec le cadre de pensée gauchiste, qui est prêt à asservir les travailleurs à des « objectifs progressistes » ou à des « missions historiques » via le véhicule de l’État.

Un camarade d’Angry Workers of the World, 4 avril 2022

P.S. Nous devrions conclure tout débat sur la guerre par la question : Que faire ? Malgré nos désaccords, nous pouvons soutenir certaines initiatives comme cet appel à soutenir des convois syndicaux partant de France (https://solidaires.org/sinformer-et… ) ou ces tentatives d’organisation de femmes ukrainiennes qui travaillent comme femmes de ménage, aides à domicile, aides-soignantes et infirmières, souvent pour des agences d’intérim, en Pologne (http://pracownicedomowe.pl/).




Source: Mondialisme.org