Ces dernières semaines, un mouvement de révolte populaire d’une grande ampleur a embrasé l’Iran. Son absence de structuration politique semble avoir été à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, puisqu’aucune organisation ne pouvait encadrer et domestiquer la révolte, et qu’il n’était pas possible pour le pouvoir d’affaiblir le mouvement en arrêtant des leaders comme il l’avait fait lors de la révolution verte de 2009. Mais aussi sa faiblesse, puisque le mouvement a semblé rester peu coordonné face à une répression aussi rapide que féroce sans que celle-ci ne soit documentée sur le moment ni ne donne lieu à une réaction coordonnée en Iran et dans la diaspora iranienne, en raison de la coupure d’internet. Une amie franco-iranienne nous a proposé ce texte revenant sur ces événements.

« De Téhéran à Beyrouth, une seule révolution qui ne s’éteindra pas » [1]

En Iran, près de dix ans après le Mouvement Vert à l’encontre de l’ancien président Ahmadinejad, c’est toute une population qui se soulève à nouveau contre les modes de gouvernance du régime en place depuis maintenant 40 ans.

Le vendredi 15 novembre 2019, lendemain de l’augmentation arbitraire et considérable des prix du carburant, plusieurs centaines de milliers de personnes ont pris part aux manifestations dans une centaine de villes, du Nord au Sud. Majoritairement issus des classes populaires, brûlant les pompes à essence, ainsi que des centaines de banques et de centres idéologiques du régime islamique (écoles religieuses et centres dédiés aux ayatollahs où les Iraniens sont invités à venir prier pour les représentants du régime), bloquant les grands axes routiers, le mouvement a rapidement embrasé le pays.

Cette nouvelle mesure imposée au peuple iranien, censée bénéficier aux ménages les moins favorisés, intervient dans un contexte de crise économique qui ne fait que s’aggraver depuis l’embargo et la remise en place des sanctions internationales de Donald Trump. La prétendue redistribution des bénéfices de la taxe du carburant, promise par le régime, ne concernerait en réalité qu’une très faible minorité des Iraniens. Elle exclurait notamment les célibataires les plus pauvres pourtant nombreux en Iran où le chômage touche près de 30% de la population jeune.


Mais au delà de l’impact considérable et immédiat sur la qualité de vie des Iraniens de cette réforme, c’est surtout l’intensification croissante des règles édictées par le Régime Islamique depuis la révolution de 1979 qui est à l’origine du soulèvement. La corruption, les dépossessions et expropriations sont monnaie courante en Iran (il est en effet fréquent que des proches du régime fassent jouer leurs relations pour obtenir l’expulsion de l’habitant d’une maison sur laquelle ils lorgnent) et ne font qu’aggraver le gouffre profond entre les différentes classes sociales, dans un pays où le recours à la justice ne profite qu’aux plus influents et où la loi elle-même interdit de critiquer le Gouvernement et le Guide Suprême.

La répression cruelle de l’insurrection, avec l’appui de l’ayatollah Khamenei, a été menée à la fois physiquement par l’armée des Gardiens de la Révolution (Pasdaran) et des miliciens bassidjis, mais aussi virtuellement avec un blocage complet du réseau Internet 36 heures après le début de la révolte, rendant impossible toute forme de communication (interne comme externe) et, par extension, toute dénonciation de la violence des répressions.

L’usage de la force ayant été autorisé – et encouragé – par le Gouvernement dès les premières heures avec armes à feu, snipers, hélicoptères, canons à eau ainsi que matraquage et gaz lacrymogènes, le dernier rapport d’Amnesty International fait état d’au moins 208 décès parmi les manifestants pour cinq membres des forces de sécurité, et 7 000 interpellations. Là où les médias contrôlés par l’État ne parlent que d’une dizaine de morts au total.


La majorité des victimes proviennent des provinces arabes et kurdes, populations les plus pauvres d’Iran depuis longtemps discriminées mais qu’on retrouve sans surprise en première ligne du soulèvement. Cette répression des Kurdes iraniens est peu dénoncée à l’international, le PKK, très influent dans la diaspora kurde, axant son discours sur la dénonciation de l’État turc et l’impératif de défense du Rojava (Kurdistan syrien). En raison des différentes négociations entre le PKK et le régime syrien quant à l’avenir du Rojava, le PKK ne dénonce pas les actes de l’allié iranien de Bachar Al-Assad, et le PJAK, branche iranienne du PKK, a cessé toute activité officielle depuis 2012. Les autres organisations kurdes ne bénéficiant pas de réseaux diplomatiques équivalents, la répression des Kurdes d’Iran n’est que très peu documentée.

La contestation populaire du peuple iranien, pourtant étouffée par le régime, a trouvé soutien parmi les pays limitrophes concernés par l’ingérence iranienne, notamment le Liban et l’Irak où banderoles et slogans des manifestants ont encouragé la révolte. Dès lors, le ton du porte-parole de la police, Ahmad Nourian, s’est durci en affirmant que l’armée « n’hésiterait pas à faire face à ceux qui perturbent la paix et la sécurité ».

En revanche, sur le plan international, il n’y a eu que peu de couverture de l’événement par les médias, ou de condamnation formelle des actes de répression. La Maison-Blanche, estimant que le régime iranien avait « abandonné son peuple », a naturellement encouragé la rébellion iranienne contre une pauvreté en partie déclenchée par les sanctions américaines. L’intérêt économique que porte Trump à l’établissement d’un gouvernement proche des États-Unis ne rend sa compassion qu’au mieux hypocrite, tout comme le Ministère des Affaires Étrangères français qui ne fait que « [rappeler] son attachement au respect de la liberté d’expression et du droit à manifester pacifiquement ».

La levée très progressive du blocage des réseaux depuis le 23 novembre s’accompagne de manifestations des partisans du régime fortement invités par les autorités iraniennes à « dénoncer le saccage des biens publics et privés » et « l’ingérence de l’étranger », en totale contradiction avec les publications croissantes des vidéos et témoignages des civils de la violence des autorités, ainsi que la révélation de noms et portraits des victimes de toutes origines : étudiants, passants, manifestants, ouvriers…

À ce jour, l’insurrection semble avoir été globalement étouffée par la répression armée, vouée à de grandes difficultés devant l’absence de coordination entre les différents groupes sociaux, sans organisation politique ou syndicale, puisque interdites par le régime. La coupure d’Internet dès le début du mouvement qui aurait pu faire le lien entre les différents groupes de la nation, internes comme externes au pays, aura été la principale faiblesse du mouvement.

Mais ce nouveau vent de contestation, soutenu par les populations libanaises et irakiennes elles aussi en révolte, fait renaître l’espoir d’un changement dans le cœur d’une population qui souffre dans l’indifférence depuis trop longtemps.

« L’armée de la tyrannie s’étend d’un bout à l’autre du monde, pourtant, de toute éternité et pour l’éternité, c’est le temps favorable aux pauvres. (…) Sois ici circonspect, car royauté et pouvoir dépendent entièrement du service accompli sur le seuil des pauvres »

Hâfez, XIVe siècle


Article publié le 09 Déc 2019 sur Lundi.am