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Un mouvement inédit

Le début de l’année 96 est marqué par l’annonce de multiples lois anti-immigré·es et des difficultés de plus en plus grandes tant pour le renouvellement des cartes de séjour que pour l’obtention de papiers. La colère gronde d’abord dans les foyers de Montreuil. Le 18 mars, l’église Saint Ambroise dans le 11ème arrondissement est investie par une cinquantaine de personnes, rejointes rapidement par environ plus de 200 autres, principalement des Maliens, des Sénégalais et des Mauritaniens, en majorité des hommes célibataires, mais aussi des femmes et des enfants, et une seule revendication : des papiers. Expulsé·es dès le 22 mars malgré le soutien de l’abbé Pierre (à la demande du cardinal de l’époque, Lustiger), ils et elles occupent ensuite le gymnase Japy, dont elles et ils sont expulsé·es au bout de deux jours, puis sont hébergé·es dans des locaux associatifs et à la cartoucherie de Vincennes. Le 10 avril, elles et ils occupent un entrepôt désaffecté de la SNCF, la halle Pajol. Le gouvernement ne cède toujours pas, ils et elles décident donc d’occuper un lieu plus dérangeant, l’église Saint Bernard, le 28 juin, avec l’accord du curé (mais pas du cardinal !). Ils et elles en seront violemment expulsé·es le 23 août.

Ce qui est inédit dans ce mouvement, d’abord, c’est que ce n’est pas une initiative organisée par les associations humanitaires ou de soutien aux immigré·es, mais par les intéressé·es elleux mêmes. Il y avait déjà eu des luttes sur cette question, mais par nationalité, des nationalités organisées politiquement qui dans le même temps faisaient valoir leur combat politique (kurdes par exemple). Il y a bien sûr l’expérience de la lutte des foyers, une lutte auto-organisée sur plusieurs années. C’est d’ailleurs dans les foyers que s’enracine l’origine de ce mouvement. C’est la première lutte collective et inter-nationale pour l’obtention des papiers. Et une lutte totalement auto-organisée. Alors bien sûr, chaque courant politique a essayé de tirer la couverture à lui, chacun avait « ses » délégué·es qu’il essayait d’influencer. Ceci s’est traduit parfois par certains flous dans les revendications. Il y a eu des négociations avec des médiateurs pour obtenir des critères de régularisation. En juin, 48 titres de séjour ont été proposés sur les 315 sans-papiers concerné·es. Une provocation ! Le gouvernement essaie ainsi d’utiliser la division et le chantage, avec la complicité de quelques humanitaires. Quelques sans papiers entament une grève de la faim, une décision minoritaire mais avec laquelle toutes et tous resteront solidaires. Debré soi-même va relancer le mouvement en menaçant de les hospitaliser de force.

Ce qui est inédit aussi, c’est la durée et l’ampleur de ce mouvement, tant du côté des sans-papiers que des manifestations de soutien. Cette mobilisation culminera avec la manifestation de soutien aux expulsé·es de Saint Bernard qui devait se terminer à Nation, mais une bonne partie des manifestant·es poursuivra jusque devant le centre de rétention de Vincennes en passant à travers bois, ce qui entraîna évidemment des affrontements.

Une lutte qui marque un tournant

Tout d’abord, avec cette lutte, les sans-papiers ont réussi à changer le regard que la société portait sur eux. Jusque là, on ne parlait que d’immigration clandestine, et de clandestins. C’est lors de cette lutte, et grâce à leur communication intelligente, que le terme de sans-papier s’est imposé dans l’espace public. Ca change beaucoup de choses. Lorsqu’on dit clandestin, on pense délinquance et trafics. Lorsqu’on dit sans-papier, on pense à une personne, un être humain, qui a un problème administratif, qui n’est pas accepté sur le territoire. La nuance est de taille. Et le problème se trouve posé différemment.

L’autre tournant remarquable de cette mobilisation, c’est l’évolution progressive, à travers des aleas et des tâtonnements liés aux positions des associations humanitaires qui faisaient pression, vers la revendication de « papiers pour tous ». Jusque là n’étaient pris en compte que des critères familiaux, les célibataires non étudiants étant les laissés pour compte des tentatives de régularisation des associations. Une partie des occupant·es de Saint Ambroise puis Pajol puis Saint Bernard étaient des familles, ce qui a beaucoup été médiatisé. Et qui a fortement contribué au changement de regard que nous avons expliqué plus haut. Mais pour autant, la solidarité entre les familles et les « célibataires »( [1] n’a pas été rompue, et c’est une régularisation de l’ensemble des occupant·es qui a été réclamée. C’est d’ailleurs pendant le soutien à l’occupation de Saint Ambroise que le collectif « des papiers pour tous » s’est créé, pour sortir d’un soutien purement humanitaire à reculons sur les revendications de régularisation. De très minoritaire au début et suscitant même de l’hostilité, surtout du côté des associations, la revendication de papiers pour tous est progressivement devenue hégémonique dans le mouvement, jusqu’à aujourd’hui compris.

L’expulsion violente de Saint Bernard, la fin d’une occupation mais le début d’un mouvement qui dure encore

Si on fait le bilan des régularisations à l’issue de Saint Bernard, les trois quarts des occupant·es ont été régularisé·es dans les mois qui suivent. Mais surtout, la mobilisation a continué. La question de la régularisation est revenue dans l’agenda public, gagnant de la place au détriment de celle de l’efficacité de la chasse aux « clandestins ». Il s’est créé un « 3ème collectif », après celui de Saint Ambroise (Saint Bernard) et de Saint Hyppolyte (occupation dans le 13ème) qui regroupait environ 24 nationalités sur la revendication de papiers pour tous. Bien sûr, sans lieu occupé durablement et avec une telle hétérogénéité, c’était très compliqué. Mais en juin 97, quand Jospin est devenu 1er ministre de la nouvelle cohabitation, il a été obligé de sortir une circulaire qui a permis de régulariser pas mal de monde, bien qu’il se soit agi de « cas par cas ».

Depuis ce mouvement se sont créés de multiples collectifs.

D’une part, pas mal de personnalités mais aussi de simples quidams se sont lancé·es dans des parrainages de sans-papier. 20 ans plus tard, ça se pratique encore. C’est un soutien purement humanitaire et peu bruyant, mais qui peut avoir parfois une efficacité individuelle.

Deux types de luttes ont progressivement émergé côté français.

Il y a eu d’une part en 2004 la création de R.E.S.F. (réseau éducation sans frontières) pour les élèves sans-papier. C’est toujours resté un réseau très horizontal, avec peu de prises de position centrales, regroupant profs, parents, éducateurs, etc. Il y en a encore aujourd’hui un peu partout et ils continuent d’empêcher l’expulsion de pas mal de jeunes. Ils se sont imposés grâce à des valeurs populaires simples même si elles ne sont pas franchement révolutionnaires : un enfant, ça mouche son nez, ça tire ses chaussettes, ça dit bonjour à la dame et ça va à l’école. TOUS les enfants. On peut retrouver une filiation avec Saint Bernard dans le changement de regard : il n’y a pas de clandestins, il y a des enfants, des jeunes, des élèves, qui sont les copains d’école de nos enfants, et devant cette relation de proximité, y compris les parents qui ne désapprouvent pas les campagnes sécuritaires seront prêts à défendre les camarades de classe de leurs enfants, puis vont du coup s’intéresser à leurs parents.

Cette lutte a relancé aussi l’idée d’une solidarité de classe. Petit à petit ont eu lieu de plus en plus de grèves pour la régularisation des sans-papier et c’est devenu aussi, certes modestement, un front syndical. Et depuis quelques années, il y a eu pas mal de grèves pour obtenir des papiers, pas forcément très connues, et souvent victorieuses. On peut citer l’exemple récent de Chronopost.

La coordination nationale des sans papiers, qui s’est créée au cours de ce mouvement, existe encore. Il y a de nombreux collectifs de sans-papier, plus ou moins nombreux, plus ou moins durables, parfois composés essentiellement de sans-papier, parfois mixtes sans-papier/associations. Il reste de ce mouvement que le combat pour les papiers est d’abord celui des sans-papier avant d’être un combat humanitaire, l’idée que les sans-papier s’auto-organisent et décident de leurs actions a cessé d’être une incongruité. Il en reste aussi que si ce sont les Africain·es qui sont le plus visibles et organisé·es, de nombreuses nationalités sont agrégées dans plusieurs collectifs, notamment les asiatiques (du Pakistan à la Chine).

Les débats politiques posés par ce mouvement sont toujours présents : le refus du cas par cas, les places respectives des sans-papier et des soutiens, comment ne pas se cantonner à un soutien humanitaire, les modalités de décision…. On peut considérer la mobilisation de Saint Ambroise comme la mère des luttes actuelles.

Sylvie, Paris




Source: Oclibertaire.lautre.net