Septembre 13, 2021
Par Lundi matin
215 visites


Google est omniprĂ©sent dans la vie de la plupart d’entre nous. Le terme est mĂȘme devenu synonyme de « moteur de recherche Â», alors que ce n’est pas le seul moteur disponible sur le marchĂ©, et que Google n’est pas qu’un moteur de recherche. D’ailleurs, la diversitĂ© de ses offres – Youtube, Gmail, Google Earth, Street View, etc. – est l’un des atouts clĂ©s de l’entreprise. Google est dĂ©sormais ce qui façonne non seulement les vies individuelles des consommateurs que nous sommes, mais aussi la vie sociale et politique globale. GĂ©opolitique, mĂȘme. Vision paranoĂŻaque ? Qu’on en juge plutĂŽt.

Une perception à hauteur d’individu

Ce qui est exposĂ© et analysĂ© Ă  la suite s’appuie sur trois sources fondamentales. La premiĂšre, ce sont mes propres expĂ©riences professionnelles autour de Google. Les deux autres sont deux ouvrages, The New Digital Age et L’Âge du capitalisme de surveillance. Mes expĂ©riences personnelles guident cette rĂ©flexion ; voici pourquoi.

Google a Ă©tĂ© fondĂ© en 1998 par Larry Page et Sergey Brin, deux anciens Ă©tudiants de Stanford. À cette Ă©poque-lĂ , le world wide web n’avait que cinq ans ; le moteur de recherche « vedette Â» s’appelait Copernic ; il mettait quelques dizaines de secondes pour afficher ses rĂ©sultats, et parfois, c’était peu convaincant. L’arrivĂ©e de Google a reprĂ©sentĂ© une vĂ©ritable rĂ©volution, mais quelle rĂ©volution ? Google n’était alors qu’une start up parmi d’autres de la Silicon Valley, qui ne dĂ©gageait pas encore de profits, et qui ne voulait pas – en tout cas c’est ce qu’affirmaient ses fondateurs – s’immiscer dans la vie privĂ©e des gens. Le but Ă©tait de rendre disponible partout l’information, d’oĂč qu’elle provienne.

Cette fin des annĂ©es 1990 correspond Ă  un fait commercial dĂ©terminant : la chute du prix des ordinateurs. Or, il se trouve qu’à partir de 1999, j’ai travaillĂ© pour l’encyclopĂ©die Hachette multimĂ©dia comme rĂ©dacteur. Le CD de l’encyclopĂ©die puis le DVD se vendaient Ă  un prix dĂ©risoire par rapport Ă  la version papier de l’encyclopĂ©die, qui comprenait une douzaine de forts volumes, mais CD ou DVD prĂ©sentaient l’inconvĂ©nient, qui allait devenir dĂ©cisif, de ne s’actualiser qu’une fois par an, lorsque paraissait la nouvelle version de l’encyclopĂ©die, laquelle devait, de plus, ĂȘtre achetĂ©e


En 1999, lors d’une discussion avec les directeurs de l’encyclopĂ©die (dont l’ancien directeur d’Apple France), je leur fis remarquer que, mĂȘme si Hachette Ă©tait Ă  l’époque la deuxiĂšme maison d’édition mondiale, nous n’avions guĂšre de chances de survivre face Ă  Google, car ce moteur fournissait en un temps record une liste de sites d’information mise Ă  jour en temps rĂ©el, tout cela gratuitement. Puisque, pour avoir accĂšs Ă  notre encyclopĂ©die, il fallait de toute façon possĂ©der un ordinateur, l’acheteur avait dĂšs lors tout intĂ©rĂȘt Ă  devenir internaute : grĂące Ă  son abonnement Ă  internet, il aurait en temps rĂ©el les informations que l’encyclopĂ©die fournissait, certes, mais aussi et surtout celles qu’elle Ă©tait incapable de fournir, comme le nom du prĂ©sident nouvellement Ă©lu de tel État, la date du dĂ©cĂšs rĂ©cent de telle personnalitĂ© ou le vainqueur de telle compĂ©tition se dĂ©roulant Ă  l’instant mĂȘme. L’encyclopĂ©die allait donc s’éteindre de sa belle mort… Non, me rĂ©pondaient alors ses directeurs, pourtant trĂšs au fait de la rĂ©alitĂ© du monde internet. HĂ©las, j’avais raison, et la quasi-totalitĂ© des encyclopĂ©dies du monde ont disparu [1].

J’ai alors commencĂ© dĂšs 2000 Ă  crĂ©er des collections de livres documentaires pour la jeunesse. En 2002, mon volume d’heures de travail pour l’encyclopĂ©die Hachette diminua trĂšs fortement, du fait de la crise – due au succĂšs de Google ! –, et en 2005, je n’avais plus du tout de travail chez Hachette ; quelques mois plus tard, tout le monde Ă©tait mis Ă  la retraite, reclassĂ© ou licenciĂ©, y compris les directeurs. À partir de cette Ă©poque-lĂ , en revanche, mes ouvrages documentaires pour la jeunesse se rĂ©vĂ©lĂšrent des sĂ©sames pour commencer des interventions dans les collĂšges et lycĂ©es, notamment Ă  propos de Google et de l’internet, puis, trĂšs vite, de Facebook (crĂ©Ă© en 2004). Durant ces interventions, je mettais en Ă©vidence les limites du moteur de recherche et j’attirais l’attention des Ă©lĂšves comme des professeurs sur le danger de ce que l’on appelait Ă  l’époque « la personnalisation des rĂ©sultats Â», danger politique et Ă©thique. En personnalisant les rĂ©sultats, Google n’allait-il pas enfermer chacun dans sa bulle et, Ă  terme, si son succĂšs se confirmait, gĂȘner considĂ©rablement le dĂ©bat dĂ©mocratique, les individus croyant ĂȘtre informĂ©s objectivement alors que les rĂ©sultats que leur fournissait leur moteur de recherche de prĂ©dilection Ă  chaque requĂȘte Ă©taient dĂ©jĂ  conditionnĂ©s par leurs recherches antĂ©rieures ? Je passais souvent pour un illuminĂ©, adepte de la bougie et ennemi de la modernitĂ©, ce qui est parfaitement faux puisque, prĂ©cisĂ©ment, j’utilisais un ordinateur et je m’intĂ©ressais de trĂšs prĂšs au fonctionnement politique du web.

PrĂ©cisons que, durant cette pĂ©riode, j’occupais pendant une annĂ©e un poste de professeur-documentaliste stagiaire, et que je publiais plusieurs ouvrages sur l’internet, notamment en 2011 La Toile et toi [2], qui connut un succĂšs certain puisque trois Ă©ditions remises Ă  jour se sont succĂ©dĂ© : « Le net aprĂšs Steve Jobs Â» en 2012, et « Le Net aprĂšs l’affaire Prism/NSA Â» en 2014. Ces interventions sur (et contre) Google et Facebook se sont poursuivies jusqu’en 2019, interrompues autant par les limites posĂ©es aux interventions « extĂ©rieures Â» dans l’Éducation nationale que par le sentiment de la plupart d’entre nous que, de toute façon, cela ne sert plus Ă  rien, la cause Ă©tant perdue. Il n’empĂȘche que j’ai rĂ©alisĂ© bien plus d’une centaine d’interventions et de confĂ©rences, devant des milliers de collĂ©giens, lycĂ©ens, parents d’élĂšves ou encore bibliothĂ©caires et professeurs-documentalistes lors de salons du livre, et que la question de la personnalisation des rĂ©sultats est essentielle pour comprendre comment Google a pu imposer sa propre vision du monde.

« Personnalisation Â» des rĂ©sultats et gains astronomiques

Google a mis au point des algorithmes et des systĂšmes mathĂ©matiques et statistiques extrĂȘmement puissants et performants. Si bien qu’à partir des traces innombrables que chaque internaute laisse sur le web (surtout s’il ne prend aucune prĂ©caution en matiĂšre de confidentialitĂ©, de traçage, etc.), le moteur de recherche (mais aussi Youtube et l’ensemble des « services Â» offerts par Google) calcule, au moment mĂȘme oĂč l’internaute lance une nouvelle recherche, quels sont les rĂ©sultats qu’il va prĂ©fĂ©rer. Attention : Google Search ne le sait pas « avant Â» ; le moteur de recherche n’a pas « prĂ©parĂ© Â» des rĂ©sultats prĂ©Ă©tablis (et prĂ©payĂ©s par des annonceurs, ce serait trop simple, mĂȘme si les annonceurs paient pour arriver le plus haut possible dans la premiĂšre page de rĂ©sultats « commerciaux Â»). En une fraction de seconde et en fonction des recherches prĂ©cĂ©dentes effectuĂ©es par l’internaute, de ses choix de vidĂ©os ou de sites visitĂ©s, etc., de toutes ces traces qu’on pensait auparavant inutiles, Google Search calcule les rĂ©sultats les plus adaptĂ©s Ă  la « personnalitĂ© Â» de l’internaute.

C’est lĂ  que rĂ©side sa force : il y a une prĂ©tendue « personnalisation Â» des rĂ©sultats, ce qui, pour l’internaute, signifie « ne pas perdre de temps Ă  chercher ce que je veux puisque Google Search me propose une liste trĂšs pertinente de ce que je vais rĂ©ellement vouloir regarder, acheter, lire, etc. Â» En rĂ©alitĂ©, il ne s’agit pas de donner des « rĂ©sultats personnels Â», qui seraient propres Ă  telle personne. Cela est bien entendu impossible, si l’on entend le mot « personne Â», et donc le terme « personnalisation Â», au sens fort : individu dotĂ© de sa propre personnalitĂ©, de ses propres sentiments, envies, opinions. Une personne est – ou devrait ĂȘtre – un individu autonome dans sa communautĂ©, vivant une relation dialectique avec autrui. En l’occurrence, la « personne Â» selon Google est un individu-consommateur dont il est intĂ©ressant de prĂ©voir le comportement. Aussi, la personnalisation des rĂ©sultats est en rĂ©alitĂ© une prĂ©vision-incitation Ă  tel type de consommation, un conditionnement, qu’il s’agisse de biens matĂ©riels ou culturels, mais aussi d’opinions politiques. En dĂ©finitive, toute sorte de relation sociale pouvant donner lieu Ă  un Ă©change lucratif pour une sociĂ©tĂ© commerciale intĂ©resse Google. Notons bien que la partie qui tirera le plus profit de cette prĂ©tendue personnalisation des rĂ©sultats n’est pas la personne qui a eu accĂšs Ă  ces rĂ©sultats, mais le « partenaire Â» au sens le plus large (sociĂ©tĂ© commerciale ou parti politique) vers lequel cette personne aura Ă©tĂ© dirigĂ©e par Search – ce qui aboutira Ă  un clic sur un site de vente, un site d’information touristique ou le site d’un parti politique. Bien sĂ»r, la personne y trouvera son compte, en ce sens que la contrepartie qu’elle percevra, par la suite, sera la satisfaction d’avoir achetĂ© « ce qu’elle dĂ©sirait Â» ou d’avoir adhĂ©rĂ©, par exemple, au parti qui correspondait le mieux Ă  ses idĂ©es. Mais le principal bĂ©nĂ©ficiaire n’est autre que Google car c’est lui qui se fait payer pour avoir « extrait Â» de nos traces sur le web des micro-donnĂ©es, lesquelles, agglutinĂ©es Ă  l’infini, dessinent des portraits commerciaux trĂšs prĂ©cis, par l’intermĂ©diaire des clics que nous produisons, si prĂ©cis que Google vend ces clics Ă  des entreprises commerciales – ce que l’on appelle en anglais le « payperclick advertising Â» . Le modĂšle que suit Google – et dĂ©sormais Facebook et d’autres encore – est trĂšs prĂ©cisĂ©ment de calculer en un instant ce que nous allons dĂ©sirer acheter le moment d’aprĂšs. La source de profit est immense.

Rejetons ici une idĂ©e fort rĂ©pandue dans certains cercles critiques : « Si c’est gratuit, comme c’est le cas avec Google Search, Gmail, Youtube ou Facebook, c’est que tu es le produit. Â» Non, les utilisateurs de Google, Facebook, etc., ne sont pas le produit. Ils sont la « mine d’or Â» de laquelle Google a, le premier, compris qu’il Ă©tait possible d’extraire ce qui paraissait Ă  d’autres des dĂ©chets collatĂ©raux – nos clics qui ne concernent pas directement tel ou tel produit. En effet, Google, en s’intĂ©ressant Ă  l’ensemble de la navigation d’un internaute – et pas seulement, par exemple, aux produits qu’il consomme en les achetant sur le web ou Ă  ceux qu’il conseille Ă  ses amis – est parvenu Ă  construire des portraits individuels de comportements – et pas des archĂ©types grossiers comme le fait la publicitĂ© depuis des dizaines d’annĂ©es. Google prĂ©dit nos achats ou notre adhĂ©sion Ă  telle ou telle idĂ©e ou association. Ce faisant, l’internaute clique sur ce que Google Search ou Youtube lui propose, et les sociĂ©tĂ©s concernĂ©es paient Google selon le nombre de clics effectivement centrĂ©s sur ce qu’elles vendent. Le produit, lĂ -dedans, est au sens strict le clic de l’internaute, l’ensemble de ses clics reprĂ©sentant non pas sa « personne Â» mais permettant de prĂ©voir assez sĂ»rement son comportement attendu – ou plutĂŽt et de plus en plus : comportement suggĂ©rĂ©, guidĂ©, orientĂ© par la prĂ©tendue personnalisation des rĂ©sultats.

Il s’agit d’un cercle, vertueux uniquement pour Google et pour les sociĂ©tĂ©s qui sont intĂ©ressĂ©es par la connaissance de ces comportements Ă  venir, qui partent de l’internaute pour revenir Ă  l’internaute, mais dont l’internaute n’est pas le centre, ni l’objet en soi (ce sont ses comportements prĂ©vus qui importent), et qui en est autant le bĂ©nĂ©ficiaire (si l’on suppose qu’il gagne du temps en ne cherchant pas ce qu’il ne voudra certainement pas) que la victime puisque la personnalisation des rĂ©sultats, en derniĂšre analyse, bride totalement ses potentialitĂ©s, sa capacitĂ© Ă  s’échapper du courant dominant et des normes sociales les plus prĂ©gnantes.

Sans oublier que ce type de relation entre l’internaute et son Ă©cran est en rĂ©alitĂ© la destruction mĂȘme de la relation sociale vĂ©ritable, laquelle non seulement s’accommode de l’inconnu et de l’inattendu, mais en a mĂȘme un besoin vital. C’est parce que nous ne savons pas ce qui va arriver en nous levant ce matin que nous avons envie de vivre cette journĂ©e qui s’ouvre. Google gagne des milliards en prĂ©voyant pour nous ce qu’il y a de trĂšs fortes probabilitĂ©s qu’il se produise… Comme si l’irrationnel, qui nous semble une condition de l’humanitĂ©, devait ĂȘtre banni Ă  tout jamais. Il importe de voir comment cela se traduit en termes politiques.

Auparavant, prĂ©cisons que, pour la sociĂ©tĂ© qui achĂšte les clics Ă  Google et qui est donc vendeuse (de vidĂ©os, de livres, d’informations…), cela signifie qu’elle ne part plus Ă  la pĂȘche aux clients dans un ocĂ©an d’individus tous plus ou moins identiques, mais qu’elle va avoir la garantie de toucher rĂ©ellement et efficacement des personnes vraiment intĂ©ressĂ©es par son produit. Pour Google, cela signifie des rentrĂ©es d’argent considĂ©rables : les clics facturĂ©s ne concernent pas seulement le moteur de recherche, mais Ă©galement Gmail, Youtube et les sociĂ©tĂ©s qui ont signĂ© un partenariat avec Google… Des rentrĂ©es d’argent tellement considĂ©rables qu’à partir de 2002, Google a dĂ©gagĂ© des bĂ©nĂ©fices exponentiels, partant de 347 millions de dollars en 2002, pour monter Ă  3,2 milliards dĂšs 2004 et atteindre 181 milliards en 2020 – et mĂȘme 55 milliards sur le seul premier trimestre de 2021 [3].

Vers le nouvel Ăąge digital

ParallĂšlement Ă  cette croissance fulgurante esquissĂ©e ici Ă  grands traits, Google pensait son propre dĂ©veloppement en des termes non pas seulement Ă©conomiques, mais aussi – voire surtout ? – politiques et Ă©thiques. Cet aspect est fondamental : Google n’est plus, dĂšs 2000, une start up parmi d’autres, juste plus « intelligente Â» que d’autres. Google est une machine politique, qui dessine un nouvel « esprit du capitalisme Â», ce que Shoshana Zuboff appelle « le capitalisme de surveillance Â» : « Le capitalisme de surveillance revendique unilatĂ©ralement l’expĂ©rience humaine comme matiĂšre premiĂšre gratuite destinĂ©e Ă  ĂȘtre traduite en donnĂ©es comportementales [4]. Â»

Si nous considĂ©rons que, dans les annĂ©es 1990-2000, de multiples « start-up Â» sont crĂ©Ă©es, notamment dans la Silicon Valley, pour exploiter les potentialitĂ©s encore insoupçonnĂ©es Ă  peine quelques annĂ©es plus tĂŽt, nous pourrions affirmer que chacune reprĂ©sente au fond un « scĂ©nario Â» Ă©conomique possible, et qu’à chaque fois ce scĂ©nario se fonde sur des prospectives. Le nombre d’internautes va-t-il croĂźtre beaucoup ou Ă©normĂ©ment ? Les matĂ©riels utilisĂ©s seront-ils des Ă©crans de plus en plus grands ou de plus en plus petits ? Les lois, qui ne s’appliquent pas Ă  cet espace virtuel, vont-elles brider le dĂ©veloppement des start-up, ou au contraire le favoriser, ou, troisiĂšme option, ĂȘtre tout simplement dĂ©passĂ©es et « absentes Â» du monde virtuel ? Certains États empĂȘcheront-ils internet de se dĂ©velopper chez eux ? Certaines sociĂ©tĂ©s absorberont-elles les start-up afin de continuer le business « as usual Â» sans devoir inventer de nouveaux modĂšles de rentabilitĂ© ? Des centaines de questions de ce type se posĂšrent, auxquelles il fallait bien rĂ©pondre d’une maniĂšre ou d’une autre. Chaque ensemble de rĂ©ponses correspond Ă  un scĂ©nario plausible, et certains scĂ©narios ont mieux rĂ©ussi que d’autres.

C’est l’histoire de la rĂ©ussite de Google, qui non seulement naĂźt d’un moteur de recherche beaucoup plus performant que ses concurrents, mais Ă©galement des choix stratĂ©giques de dĂ©veloppement opĂ©rĂ©s par ses fondateurs, Larry Page et Sergey Brin, et par des recrues comme Eric Schmidt, Jared Cohen, Sheryl Sandberg, Hal Varian, John Hanke et bien d’autres. Sans oublier l’absorption d’autres start-up ayant pris de l’avance dans le dĂ©veloppement d’un logiciel ou d’un site que Google jugeait indispensable Ă  sa propre survie et Ă  sa croissance, comme Youtube, l’exemple le plus fameux, rachetĂ© un an seulement aprĂšs sa crĂ©ation. « En tant que pionnier du capitalisme de surveillance, Ă©crit Shoshana Zuboff, Google a lancĂ© une opĂ©ration de marchĂ© sans prĂ©cĂ©dent dans les espaces non cartographiĂ©s d’Internet, oĂč il a rencontrĂ© peu d’obstacles lĂ©gislatifs ou concurrentiels, comme une espĂšce invasive dans un milieu sans prĂ©dateurs naturels. Ses dirigeants ont poussĂ© la cohĂ©rence systĂ©mique de leur entreprise Ă  une vitesse effrĂ©nĂ©e que ni les institutions publiques, ni les individus, ne pouvaient suivre [5]. Â» La sociĂ©tĂ© Ă©chafaude ainsi un projet d’envergure mondiale, sur des bases tout Ă  fait nouvelles, que certaines tĂȘtes pensantes vont thĂ©oriser – et ce fait est, Ă  notre avis, dĂ©terminant, car quel que soit le projet global, il ne peut guĂšre avancer s’il ne s’étend pas sur tous les fronts, y compris celui de l’organisation de la pensĂ©e. Qu’organisation rime ici avec contrĂŽle (de la pensĂ©e d’autrui) n’est, finalement, pour Google, qu’un dommage collatĂ©ral, ce que l’examen des dĂ©clarations d’Eric Schmidt [6] ou de John Hanke [7], par exemple, rĂ©vĂšle sans le moindre doute : la dĂ©mocratie et le libre-arbitre des individus n’est pas leur cƓur de mĂ©tier ; ce qui compte pour eux est de savoir avant l’électeur lui-mĂȘme pour qui il va voter – ce que Schmidt a mis en pratique en 2008 et 2012 pour les deux campagnes prĂ©sidentielles d’Obama [ (consultĂ©s le 8 aoĂ»t 2021).” id=”nh8″>8] – ou ce que le consommateur va vouloir acheter. Notons qu’à l’époque de l’ascension fulgurante de Google, Steve Jobs thĂ©orisait lui aussi le monde selon Apple, et il Ă©tait sans aucun doute le plus cĂ©lĂšbre gourou du web, Ă©clipsant tous les autres managers candidats Ă  une envergure globale. Cependant, Jobs disparut en 2012, laissant la place vacante – personne, depuis, n’a atteint une telle aura planĂ©taire. En revanche, reste l’idĂ©e que l’accĂšs Ă  une envergure globale doit passer par une thĂ©orisation fine, non seulement technologique mais aussi et surtout politique et Ă©thique.

Or, en avril 2013, Eric Schmidt, prĂ©sident du conseil d’administration de Google, et Jared Cohen, directeur de Google Ideas, publiĂšrent The New Digital Age. Reshaping the Future of People, Nations and Business [9] (« Le Nouvel Âge digital. Refaçonner le futur des peuples, des nations et des affaires Â»), et leur ouvrage constitue la rĂ©fĂ©rence de Google pour toute la dĂ©cennie suivante, jusqu’à l’émergence de la pandĂ©mie. La premiĂšre information de cet ouvrage fondamental tient dans le sommaire : « 1 – Nos futures personnalitĂ©s. 2 – Le futur de l’identitĂ©, de la citoyennetĂ© et de l’information. 3 – Le futur des États. 4 – Le futur de la rĂ©volution. 5 – Le futur du terrorisme. 6 – Le futur du conflit, du combat et de l’intervention. 7 – Le futur de la reconstruction. Â»

D’emblĂ©e, le lecteur perçoit qu’il ne va pas s’agir d’une simple success story ou d’un ouvrage de commande destinĂ© Ă  magnifier l’entreprise. Schmidt et Cohen s’attaquent au rĂŽle des États, qui se trouve questionnĂ© par l’ordre mĂȘme des chapitres, lequel laisse penser que la « rĂ©volution Â» et le « terrorisme Â» pourraient bien avoir raison des États actuels et qu’il faudra donc en venir Ă  un « combat Â», qu’il faudra gagner, pour la « reconstruction Â». Les deux auteurs posent ainsi Google en stratĂšge clĂ© d’une lutte contre-insurrectionnelle gĂ©nĂ©ralisĂ©e [10]. Nous sommes, affirment les auteurs, assiĂ©gĂ©s par des rĂ©volutionnaires qui veulent empĂȘcher les États, les peuples et les entreprises d’esquisser l’aurore d’un futur nouveau. Les nouveaux ennemis sont des terroristes, groupes comme individus, les États voyous, les hackers, les cyberhacktivistes (plusieurs pages sont consacrĂ©es Ă  l’idĂ©ologie subversive de WikiLeaks et de son fondateur, Julian Assange) et les « anarchistes Â» en gĂ©nĂ©ral. Car ce seraient les « anarchistes Â» qui dominent le monde digital, avec leurs folles idĂ©es d’abolition des frontiĂšres et leur habiletĂ© Ă  contourner les lois des États, crĂ©ant ainsi rien moins que le chaos. Poser un portrait outrancier du prĂ©sent a toujours Ă©tĂ© un bon moyen pour mobiliser les esprits impressionnables – mĂȘme si la rĂ©alitĂ© dĂ©mentait largement que le web soit un « chaos Â» !

PrĂ©cisons que Google Ă©tait, Ă  son origine, une entreprise marquĂ©e par des idĂ©aux que nous pourrions qualifier d’« Ă©mancipateurs Â», portĂ©s par Page et Brin, ses fondateurs. Il s’agissait vraiment pour eux, au dĂ©part, d’organiser toute l’information mondiale et de l’apporter Ă  chacun, Ă  domicile, via son ordinateur, grĂące, bien sĂ»r, au moteur de recherche Search. Schmidt et Cohen, Ă  leur maniĂšre, rendent hommage Ă  Brin et Page au dĂ©but de l’ouvrage. Mais dans le mĂȘme temps, ils se posent en donneurs de leçons : « L’internet compte parmi les quelques ouvrages construits par les humains qu’ils ne comprennent pas vraiment Â» (p.3).

Il est tout Ă  fait possible de partager leur avis : les Ă©diteurs, les responsables de l’Éducation nationale et d’une façon gĂ©nĂ©rale tous ceux qui sont le plus directement atteints par la prĂ©tendue rĂ©volution digitale ne pensaient pas cette rĂ©volution au dĂ©but des annĂ©es 2010. On pourrait mĂȘme supposer que Schmidt et Cohen faisaient rĂ©fĂ©rence, en Ă©crivant cette phrase, autant Ă  Brin et Page qu’à Tim Berners-Lee, l’inventeur de l’hypertexte, dont nous pouvons aujourd’hui suivre le parcours dĂ©sillusionnĂ© sur son propre site web [11]

DĂšs le dĂ©but de leur essai, Schmidt et Cohen situent le fond du problĂšme en termes politiques : « L’internet est la plus vaste expĂ©rience de l’histoire impliquant l’anarchie. À chaque instant, des centaines de millions de personnes crĂ©ent et consomment une quantitĂ© inouĂŻe de contenus digitaux dans un monde en ligne qui n’est pas vĂ©ritablement limitĂ© par des lois terrestres Â» (p. 4). Cette forme de l’ « anarchie Â» les effraie, disent-ils, mais il faut noter aussi qu’elle va leur permettre de « pallier Â» les dĂ©ficiences supposĂ©es des États en inventant leurs propres rĂšgles Ă©thiques, et notamment en « capturant Â» (il n’y a pas d’autre mot) les donnĂ©es personnelles des utilisateurs de leurs services. La rĂ©fĂ©rence Ă  l’absence de limites posĂ©es par des « lois terrestres Â» est une des clĂ©s qui permet de comprendre le formidable appĂ©tit de pouvoir de Google et son succĂšs global.

Pour Schmidt et Cohen, l’internet signifie un gigantesque transfert de pouvoirs : « Ă€ l’échelle mondiale, l’impact le plus significatif du dĂ©ploiement des technologies de la communication sera qu’elles permettront de dĂ©tourner le pouvoir des États et des institutions vers les individus Â» (p. 6). Cette Ă©volution dĂ©plaĂźt Ă  Schmidt et Cohen, qui engagent l’ensemble du personnel de Google, jusqu’à ses fondateurs, Ă  changer leur optique politique, car cela leur semble la condition obligĂ©e pour survivre dans ce monde qu’ils ont puissamment contribuĂ© Ă  faire Ă©merger. Il ne s’agit pourtant pas de restaurer ou de consolider le pouvoir des États, mais de faire Ă©merger autre chose – cette autre chose que nous ne commençons, pour la plupart d’entre nous, Ă  comprendre qu’à l’orĂ©e des annĂ©es 2020


Certes, The New Digital Age est d’une certaine façon un ouvrage politique trĂšs classique, marquĂ© par des fantasmes politiques rĂ©actionnaires archi-traditionnels, avec l’évocation de « tentacules Â» qu’il serait impossible de combattre partout Ă  la fois tellement l’« hydre Â» digitale-terroriste se sent Ă  l’aise dans « notre Â» monde ! En 2013 et selon The New Digital Age , les tentacules s’appellent Chine, CorĂ©e du Nord, Iran et quelques autres États, ou encore Al-Qaeda ou WikiLeaks, et surtout tous ces rĂȘveurs qui veulent que « l’information soit libre Â» ( « information wants to be free Â» , p. 39), selon le cĂ©lĂšbre mot d’ordre des dĂ©buts de l’internet grand public [12]. L’ennemi est une nĂ©buleuse virtuelle ; tous ceux qui n’adhĂšrent pas au nouvel Ăąge digital sont potentiellement susceptibles de propager des « menaces sur la sĂ©curitĂ© individuelle Â», de causer « la ruine des rĂ©putations et le chaos diplomatique Â» (p.40), de mener une « guerre secrĂšte Â» (p. 40-41). Tout cela est trĂšs dangereux car, « malheureusement, des gens comme Assange [13] et des organisations comme WikiLeaks sont en position de prendre l’avantage dans beaucoup des changements Ă  venir de la prochaine dĂ©cennie Â» (p. 41-42). Mais heureusement, selon Schmidt et Cohen, c’est Google qui va jouer le rĂŽle du meilleur dĂ©fenseur de nos valeurs.

IdentitĂ© virtuelle contre identitĂ© « physique Â»

Si Cohen et Schmidt se rĂ©jouissent de voir les États perdre de leur pouvoir, ils affirment qu’on ne peut laisser les individus s’emparer des commandes sans fixer de nouvelles limites et des rĂšgles strictes – que les États seront bien en charge d’appliquer… d’oĂč la perpĂ©tuation de leur rĂŽle rĂ©pressif. Il n’y a lĂ  aucune contradiction : nous entrons dans un « nouvel Ăąge Â» et il est normal que la pĂ©riode de transition ne soit pas exempte de fortes tensions. Dans le monde futur, l’identitĂ© de l’individu existera « d’abord en ligne Â» (p. 36) : « Dans la prochaine dĂ©cennie, la population virtuelle du monde va dĂ©passer la population de la Terre. Pratiquement chaque personne sera reprĂ©sentĂ©e de multiples façons en ligne, crĂ©ant des communautĂ©s d’intĂ©rĂȘts entremĂȘlĂ©es actives et enthousiasmantes, qui reflĂ©teront et enrichiront notre monde. […] L’impact de cette rĂ©volution des donnĂ©es sera de dĂ©pouiller les citoyens de beaucoup de leur capacitĂ© de contrĂŽle sur leurs donnĂ©es personnelles dans l’espace virtuel, et cela aura des consĂ©quences significatives dans le monde physique. […] Notre passĂ© trĂšs documentĂ© aura un impact sur nos attentes ; notre capacitĂ© Ă  influencer et Ă  contrĂŽler la façon dont nous sommes perçus par les autres va dĂ©croĂźtre dramatiquement Â» (p. 32). En clair, cette derniĂšre phrase est une annonce de la dĂ©marche de Google : extraire le maximum de renseignements possible sur les internautes Ă  partir de leur activitĂ© sur le web, et compenser le faible intĂ©rĂȘt de ces renseignements isolĂ©s par la capacitĂ© de les mettre en lien pour dessiner ainsi un portrait individualisĂ© de chaque consommateur – toutes ces informations sont dĂ©sormais concentrĂ©es dans un QR code, qu’un simple smartphone ou une « douchette Â» reliĂ©e Ă  un Ă©cran permet aussitĂŽt d’afficher


Dans les annĂ©es 2010, nous n’en Ă©tions pas au QR code, mais une personne tombĂ©e en panne de voiture du cĂŽtĂ© de Salins-les-Bains, dans le Jura, et qui venait d’envoyer un SMS sur son Samsung – lequel fonctionne avec Android, soit Google…– Ă  un ami pour qu’il vienne la chercher reçut, dans les minutes qui suivirent, deux messages de garages proposant des vĂ©hicules d’occasion du cĂŽtĂ© de Salins-les-Bains [14] … Ou ce qui est arrivĂ© Ă  l’économiste en chef de Google : « Un jour, mon tĂ©lĂ©phone a sonnĂ© et j’ai regardĂ© un message de Google Now. Il disait : ‘‘Votre rĂ©union Ă  Stanford commence dans quarante-cinq minutes et la circulation est dense, vous feriez mieux de partir maintenant.’’ Le problĂšme, c’est que je n’avais jamais informĂ© Google Now de ma rĂ©union. Il a simplement consultĂ© mon agenda Google, vu oĂč j’allais, envoyĂ© ma position a tuelle et ma destination Ă  Google Maps, et calculĂ© le temps qu’il me faudrait pour me rendre Ă  mon rendez-vous, compte tenu des conditions de circulation actuelles [15]. Â»

Ne pas exister ou ĂȘtre totalement transparent

L’anonymat est un danger : celui qui voudra rester anonyme est condamnĂ© Ă  la non-existence. « … le contenu mĂȘme le plus fascinant, s’il est liĂ© Ă  un profil anonyme, n’existera tout simplement pas, Ă  cause de son classement excessivement bas [dans le rĂ©fĂ©rencement des moteurs] Â» (p. 33, c’est nous qui soulignons). Eric Schmidt, dans de nombreux entretiens postĂ©rieurs Ă  son ouvrage, insiste sur ce fait : la personne qui n’est pas rĂ©pertoriĂ©e sur le web n’existe tout simplement pas, au sens oĂč, selon lui, elle n’a pas une vie intĂ©ressante et « enthousiasmante Â», selon l’adjectif qu’il emploie souvent. La seule solution – et il n’y en a aucune autre selon lui – est que chacun contrĂŽle son identitĂ©. Mais lĂ , le discours est totalement hypocrite puisque Google, depuis les annĂ©es 2010, ne cesse dedĂ©velopper des cookies et d’inventer toutes sortes de dispositifs, comme Street View, afin de pister les internautes et de s’accaparer les donnĂ©es exploitables de leur vie privĂ©e jusqu’à l’orienter selon ses propres buts [16].

Or, il ne sera pas facile de faire accepter les nouvelles rĂšgles du monde digital, selon ce qu’écrivent Schmidt et Cohen en 2013 : les jeunes auront Ă  coup sĂ»r des difficultĂ©s Ă  gĂ©rer leur identitĂ©. Aussi, « les professeurs les effraieront [frighten them] avec des rĂ©cits rĂ©els de ce qui arrive s’ils ne prennent pas le contrĂŽle de leur confidentialitĂ© et de leur sĂ©curitĂ© Ă  un Ăąge prĂ©coce Â» (p. 37, c’est nous qui soulignons). ContrĂŽler sa propre identitĂ© numĂ©rique « dans le futur commence bien avant que chaque citoyen ait les facultĂ©s qui lui permettent d’en comprendre les enjeux Â» (p. 67, c’est nous qui soulignons). Schmidt et Cohen conseillent mĂȘme aux parents de ne pas prĂ©nommer leurs enfants n’importe comment, mais d’adopter une stratĂ©gie qui permette Ă  ces derniers de passer inaperçus plus tard sur le web pour ne pas risquer de traĂźner un trop lourd passĂ© digital nĂ©gatif (p. 37). La politique de conquĂȘte agressive de la vie privĂ©e par Google implique donc une « politique familiale Â» trĂšs intrusive – d’autant que le choix d’un prĂ©nom « banal Â» n’est pas le seul obstacle auquel devront faire face les parents qui introduisent des enfants dans le nouvel Ăąge digital [17].

La question de la citoyennetĂ©, abordĂ©e par le biais d’une critique sans concession de WikiLeaks, dĂ©voile par contraste ce que Schmidt et Cohen entendent par ce terme. La libertĂ© de l’information engendre le « chaos diplomatique Â» ; il est acceptable voire normal que les autoritĂ©s cachent et dĂ©truisent les preuves de leurs actes les moins moraux. Les auteurs mettent en Ă©vidence le cĂŽtĂ© subversif de toute entreprise « utopique Â» qui viserait Ă  maintenir entiĂšre la libertĂ© de l’information sur le net. Leur propos est sans ambiguĂŻtĂ© : « â€Š nous voulons espĂ©rer que les futurs gouvernements occidentaux adopteront en fin de compte une position dissonante par rapport aux rĂ©vĂ©lations digitales [style WikiLeaks], en les encourageant dans les pays Ă©trangers adverses mais en les poursuivant fĂ©rocement Ă  l’intĂ©rieur Â» (p. 47). Telle est la norme des doctrines nord-amĂ©ricaines de contre-insurrection depuis la dĂ©faite des États-Unis au Vietnam : dĂ©stabilisation des pays ennemis et limitation voire interdiction de l’expression critique Ă  l’intĂ©rieur [18].

Les patrons de Google reconnaissent que, « sans conteste, l’accĂšs accru aux vies des gens que la rĂ©volution des donnĂ©es apporte, offrira aux gouvernements autoritaires un dangereux avantage dans leur capacitĂ© Ă  frapper leurs citoyens Â» (p. 59). Ils dĂ©plorent que « l’impact relatif de notre capacitĂ© Ă  ĂȘtre connectĂ©s – positif et nĂ©gatif – pour les citoyens dans les pays [non dĂ©mocratiques] soit bien plus fort que ce que nous verrons ailleurs Â» (p. 75), c’est-Ă -dire que l’ñge digital va renforcer les capacitĂ©s de contrĂŽle totalitaire davantage dans les pays dĂ©jĂ  totalitaires que dans les autres. Mais les pays dĂ©mocratiques vont glisser doucement vers des systĂšmes de plus en plus autoritaires, et Ă  aucun moment, Schmidt et Cohen ne se posent la question de la prĂ©servation de la dĂ©mocratie dans ses aspects fondamentaux. Ce qui compte, c’est le « business Â» – comme l’annonce le sous-titre de leur ouvrage.

L’apogĂ©e de Google : la lutte contre les nouvelles formes de la rĂ©volution et du terrorisme

Les États, dans le nouvel Ăąge digital, font face Ă  des ennemis, le « rĂ©volutionnaire Â» et le « terroriste Â», qui agissent sur une multiplicitĂ© de plans, physiques et virtuels : « La connectivitĂ© changera la façon dont nous voyons les groupes d’opposition dans le futur. Les organisations visibles et les partis continueront d’opĂ©rer Ă  l’intĂ©rieur de chaque pays, mais la profusion de nouveaux intervenants sur la place publique virtuelle reconfigurera de fond en comble le paysage des activistes Â» (p. 124).

Dans les thĂ©ories politiques les plus rĂ©actionnaires, l’ennemi est toujours identifiĂ© : stigmatiser des coupables permet de mieux dĂ©finir les buts Ă  atteindre dans une perspective radicale – le communiste internationaliste est l’ennemi des fascistes, l’instituteur franc-maçon celui des pĂ©tainistes, et ainsi de suite. Dans le nouvel Ăąge digital, l’ennemi rĂ©volutionnaire peut ĂȘtre n’importe qui, surtout s’il est jeune :

« Avec leur nouvel accĂšs Ă  l’espace virtuel et Ă  ses technologies, des personnes et des groupes partout dans le monde pourront mettre Ă  profit le moment opportun pour propager de vieilles dolĂ©ances ou de nouvelles inquiĂ©tudes, avec force et conviction. Beaucoup de ceux qui lanceront ces brĂ»lots seront jeunes, pas seulement parce que beaucoup des pays qui se connectent ont des populations incroyablement jeunes […], mais aussi parce que le mĂ©lange de l’activisme et de l’arrogance est, chez les jeunes, universel . Ils sont convaincus qu’ils savent comment rĂ©gler les problĂšmes ; aussi, dĂšs que leur sera donnĂ©e la possibilitĂ© d’exprimer une position publique, ils n’hĂ©siteront pas Â» (p. 122, c’est nous qui soulignons). C’est le terrorisme qui constitue le point d’orgue de la pensĂ©e Schmidt-Cohen. « L’activitĂ© terroriste future inclura des aspects physiques et virtuels Â» (p. 151) : Ă  partir de cette double caractĂ©ristique, les dirigeants de Google Ă©chafaudent leur politique contre-insurrectionnelle, Ă  la fois dans le monde physique et dans le monde virtuel, ce dernier ayant des impacts directs et concrets sur la vie quotidienne de la totalitĂ© des humains. Car, comme toute politique contre-insurrectionnelle, celle-ci ne vise pas que les seuls terroristes, mais frappe l’ensemble de la population [19]. Schmidt et Cohen vont encore plus loin dans le degrĂ© de contrĂŽle-rĂ©pression que ce dont les États-Unis nous ont donnĂ© l’« habitude Â» ; nous en arrivons, dans le nouvel Ăąge digital, Ă  un degrĂ© d’autocontrĂŽle qui n’a plus rien Ă  envier aux pires rĂ©gimes totalitaires du XX e siĂšcle. « Au fur et Ă  mesure que la connectivitĂ© globale rend les groupes extrĂ©mistes de plus en plus dangereux et adroits, les solutions traditionnelles apparaissent de moins en moins efficaces Â» (p. 158). Ils plaident donc pour une refonte des actions antiterroristes. D’autant que « les diffĂ©rences entre hackers inoffensifs et dangereux (ou entre hackers et cyberterroristes) sont devenues de plus en plus floues dans l’ùre post-11-Septembre. Des collectifs dĂ©centralisĂ©s comme les Anonymous dĂ©montrent clairement qu’un amas d’individus dĂ©terminĂ©s qui ne se connaissent pas les uns les autres et ne se sont pas rencontrĂ©s en personne peuvent s’organiser eux-mĂȘmes et avoir un impact rĂ©el dans l’espace virtuel Â» (p. 163). Le danger est identifiĂ© : l’individu qui se cache. Et la sentence tombe : « No Hidden People Allowed Â». « Interdit aux personnes cachĂ©es Â» :

« Au fur et Ă  mesure que les terroristes dĂ©veloppent de nouvelles mĂ©thodes, les stratĂšges de l’antiterrorisme devront s’y adapter. L’emprisonnement ne sera pas suffisant pour contenir un rĂ©seau terroriste. Les gouvernements doivent dĂ©cider, par exemple, qu’ il est trop risquĂ© que des citoyens restent « hors ligne Â», dĂ©tachĂ©s de l’écosystĂšme technologique . Dans le futur comme aujourd’hui, nous pouvons ĂȘtre certains que des individus refuseront d’adopter et d’utiliser la technologie, et ne voudront rien avoir Ă  faire avec des profils virtuels, des bases de donnĂ©es en ligne ou des smartphones. Un gouvernement devra considĂ©rer qu’une personne qui n’adhĂšrera pas du tout Ă  ces technologies a quelque chose Ă  cacher et compte probablement enfreindre la loi , et ce gouvernement devra Ă©tablir une liste de ces personnes cachĂ©es, comme mesure antiterroriste. Si vous n’avez aucun profil social virtuel enregistrĂ© ou pas d’abonnement pour un portable, et si vos rĂ©fĂ©rences en ligne sont inhabituellement difficiles Ă  trouver, alors vous devrez ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un candidat Ă  l’inscription sur cette liste. Vous serez aussi sujet Ă  un strict ensemble de nouvelles rĂ©gulations, qui incluront un examen d’identitĂ© rigoureux dans les aĂ©roports et jusqu’à des restrictions de voyage Â» (p. 173, c’est nous qui soulignons).

C’est un ordre totalitaire qui s’ébauche lĂ . Il est interdit, pour Schmidt et Cohen, de ne pas adhĂ©rer aux valeurs de leur monde. Schmidt et Cohen nous avaient pourtant expliquĂ©, au dĂ©but de leur livre, les formidables opportunitĂ©s ouvertes par les « identitĂ©s Â» multiples de chaque individu dans le monde virtuel. Tout cela n’était donc que vain discours, sans doute destinĂ©, comme nous l’avons suggĂ©rĂ©, Ă  faire oublier le passĂ© de rĂȘveurs des fondateurs Page et Brin. DĂ©sormais, le cyberterroriste de l’espace virtuel doit ĂȘtre dĂ©busquĂ© par tous les moyens possibles, mĂȘme si la libertĂ© de tous, y compris la simple alternative de ne pas avoir de smartphone ou d’adresse internet, disparaĂźt. Qui va appliquer ces mesures ? Cohen et Schmidt n’ignorent pas les critiques que l’on pourrait porter aux services des États, et particuliĂšrement aux polices des pays corrompus – dont le tiers-monde ne dĂ©tient plus le monopole.

« De sĂ©rieuses questions subsistent pour des États responsables. Le potentiel de mauvais emploi de ce pouvoir [digital] est terriblement Ă©levĂ©, pour ne rien dire des dangers introduits par l’erreur humaine, les mauvaises donnĂ©es et la simple curiositĂ©. Un systĂšme d’information totalement intĂ©grĂ©, comportant toutes sortes de donnĂ©es, avec un logiciel interprĂ©tant et prĂ©voyant le comportement, et avec des humains qui le contrĂŽlent est peut-ĂȘtre tout simplement trop puissant pour quiconque voudrait le manƓuvrer de façon responsable. De plus, une fois construit, un tel systĂšme ne sera jamais dĂ©mantelĂ©. Â» (p. 176).

La vĂ©ritable solution, en dehors de l’État, est avancĂ©e, avec cependant quelques prĂ©cautions d’usage : « Chez Google Ideas, nous avons Ă©tudiĂ© la radicalisation partout dans le monde, particuliĂšrement du point de vue du rĂŽle que peuvent jouer les technologies de la communication Â» (p. 178).

« Si les causes de la radicalisation sont similaires partout, alors les remĂšdes le sont aussi. Les compagnies technologiques sont les seules Ă  ĂȘtre en position de mener cet effort au niveau international. Beaucoup des plus importantes d’entre elles ont toutes les valeurs des sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques sans le lourd hĂ©ritage d’un État – elles peuvent aller lĂ  oĂč des gouvernements ne peuvent pas se rendre, parler aux gens sans prĂ©cautions diplomatiques et opĂ©rer dans le langage neutre et universel de la technologie . De plus, c’est l’industrie qui produit les jeux vidĂ©o, les rĂ©seaux sociaux et les tĂ©lĂ©phones portables – elle a peut-ĂȘtre la meilleure comprĂ©hension de la façon de distraire les jeunes de tous les secteurs, et les gamins sont le vrai terreau dĂ©mographique des groupes terroristes . Les compagnies ne peuvent peut-ĂȘtre pas comprendre les nuances de la radicalisation ou les diffĂ©rences entre des populations spĂ©cifiques […], mais elles comprennent les jeunes et les jouets avec lesquels ils aiment s’amuser. C’est seulement quand nous avons leur attention que nous pouvons espĂ©rer gagner leurs cƓurs et leurs esprits Â» (p. 180-181, c’est nous qui soulignons).

Aucune ambiguĂŻtĂ©, donc, dans le rĂŽle de Google revendiquĂ© par Schmidt et Cohen : placer leur sociĂ©tĂ© comme le meilleur visionnaire du futur gĂ©opolitique impĂ©rial et totalitaire des États-Unis. Car c’est bien un empire totalitaire qu’ils esquissent. Shoshana Zuboff rĂ©sume ainsi l’aspect politique de l’entreprise : « Tout comme la civilisation industrielle a prospĂ©rĂ© aux dĂ©pens de la nature et menace dĂ©sormais de nous coĂ»ter la Terre, la civilisation de l’information façonnĂ©e par le capitalisme de surveillance […] prospĂ©rera aux dĂ©pens de la nature humaine et menacera de nous coĂ»ter notre humanitĂ© [20]. Â»

Consommer… et contrĂŽler !

Le nouvel Ăąge digital annonce Ă  l’évidence une nouvelle forme de politique de contre-insurrection globale. Voici une vision politique qui ne voit l’individu que selon son profil digital : le cybermonde devient premier par rapport au « monde physique Â» ; l’individu ne peut exister que s’il a parfaitement intĂ©riorisĂ© la rĂ©pression et le contrĂŽle, non pas dans le but de se soumettre Ă  une autoritĂ© qui lui voudrait du mal, mais parce que telle est la condition nĂ©cessaire pour avoir accĂšs Ă  ce qu’offre le cybermonde de « positif Â» : la consommation. Pour avoir droit Ă  ces « biens Â», Ă  ces marchandises, Ă  voyager en avion, aller au concert, au thĂ©Ăątre, ou mĂȘme au restaurant, il sera en effet obligatoire d’avoir son smartphone et son profil virtuel sur un rĂ©seau social – pas seulement sa carte bleue.

Le passe sanitaire ou le test PCR avec QR code ont, de plus, pour suprĂȘme intĂ©rĂȘt de dĂ©signer des boucs Ă©missaires : ceux qui s’opposent au vaccin anti-covid et ceux qui n’ont pas de tĂ©lĂ©phone intelligent (selon le terme quĂ©bĂ©cois pour traduire « smartphone Â»). Le QR code est l’outil qui manquait Ă  la panoplie rĂ©pressive des États en voie de digitalisation. L’astuce aura consistĂ© Ă  l’introduire dans notre quotidien Ă  travers une vaccination plus ou moins obligatoire – et obligatoire de fait pour accĂ©der Ă  de nombreux lieux, culturels notamment. Certes, la loi du 5 aoĂ»t 2021 interdit que qui que ce soit se serve du passe sanitaire ou du certificat de vaccination – donc du QR code – pour d’autres motifs que le contrĂŽle du vaccin. Mais l’important est ici que cette vĂ©rification s’effectue par un moyen Ă©minemment digital : un QR code, une douchette de lecture, le renvoi au cloud oĂč sont « entreposĂ©es Â» les informations contenues dans le QR code, et la lecture du rĂ©sultat sur un Ă©cran (mobile de surcroĂźt, ce qui institue la possibilitĂ© d’ĂȘtre contrĂŽlĂ© n’importe oĂč dans le monde rĂ©el).

De la consommation au contrĂŽle total ?

Restait Ă  transformer les « citoyens Â» (donc les sujets des États) en une masse de « gens Â», en passant par une Ă©tape intermĂ©diaire, celle des « individus-consommateurs Â». Cet aspect est tout aussi essentiel dans la rĂ©ussite de Google. Or, cette transition n’est pas tant idĂ©ologique que trĂšs pratique. Comme l’explique Hal Varian, l’économiste en chef de Google, dans un article de 2010, c’est une constatation tout Ă  fait banale qui va permettre de dĂ©ployer un systĂšme de surveillance individualisĂ©e. Tout part de l’ordinateur : « De nos jours, la plupart des transactions Ă©conomiques font intervenir un ordinateur. Parfois, l’ordinateur prend la forme d’une caisse enregistreuse intelligente, parfois il fait partie d’un systĂšme de point de vente sophistiquĂ©, et parfois c’est un site Web. Dans chacun de ces cas, l’ordinateur crĂ©e un enregistrement de la transaction. Enregistrer Ă©tait la motivation initiale pour ajouter l’ordinateur Ă  la transaction. La crĂ©ation d’un enregistrement des transactions est la premiĂšre Ă©tape de la mise en place d’un systĂšme comptable, permettant ainsi Ă  une entreprise de comprendre comment se porte son activitĂ© [21]. Â» Rien lĂ  que de trĂšs banal, donc, mais la premiĂšre conclusion qu’en tire Varian permet de dĂ©boucher sur une rĂ©volution de l’utilisation des donnĂ©es personnelles : « Je classe l’impact des transactions mĂ©diatisĂ©es par ordinateur en quatre catĂ©gories principales. Faciliter de nouvelles formes de contrat ; faciliter l’extraction et l’analyse de donnĂ©es ; faciliter l’expĂ©rimentation contrĂŽlĂ©e ; faciliter la personnalisation et la customisation. Â»

Le processus est finalement assez simple. Ce que le systĂšme capitaliste a Ă  offrir aux citoyens est, de plus en plus, surtout et avant tout le fait de pouvoir consommer, Ă  loisir voire Ă  outrance – l’état Ă©cologique de la planĂšte dit bien que nous en sommes arrivĂ©s Ă  une Ăšre d’excĂšs, qui risque de nous ĂȘtre fatale Ă  trĂšs court terme dĂ©sormais. Disons que « faciliter de nouvelles formes de contrat Â» est l’aspect « carotte Â» de la situation, comme le fait de pouvoir aller au cinĂ©ma ou boire un verre au bistrot avec le QR code. Acheter, grĂące Ă  l’ordinateur et, de plus en plus, au tĂ©lĂ©phone intelligent devient de plus en plus facile pour les individus adhĂ©rant Ă  l’écosystĂšme digital. Il s’agit donc de consommer, le tout dans une vision d’un simplisme dĂ©concertant. Voici comment Varian explique le progrĂšs :

« Google Now doit en savoir beaucoup sur vous et votre environnement pour fournir ses services. Cela inquiĂšte certaines personnes. Mais, bien sĂ»r, je partage des informations trĂšs privĂ©es avec mon mĂ©decin, mon avocat, mon comptable, mon entraĂźneur et d’autres personnes parce que j’en retire des avantages identifiables et que je leur fais confiance pour agir dans mon intĂ©rĂȘt. Si je veux obtenir un prĂȘt hypothĂ©caire, je dois envoyer Ă  la banque deux annĂ©es de dĂ©clarations de revenus, un mois de salaire, un imprimĂ© de ma valeur nette et des dizaines d’autres documents. Pourquoi suis-je prĂȘt Ă  partager toutes ces informations privĂ©es ? Parce que j’obtiens quelque chose en retour, l’hypothĂšque. « Un moyen facile de prĂ©voir l’avenir est de prĂ©dire que ce que les riches ont maintenant, les classes moyennes l’auront dans cinq ans et les pauvres dans dix ans.

Cela a fonctionné pour la radio, la télévision, les lave-vaisselle, les téléphones portables, les téléviseurs à écran plat et de nombreux autres éléments technologiques.

« Qu’est-ce que les riches ont maintenant ? Des chauffeurs ? Dans quelques annĂ©es encore, nous aurons tous accĂšs Ă  des voitures sans chauffeur. Des femmes de mĂ©nage ? Nous pourrons bientĂŽt avoir des robots nettoyeurs de maison. Des assistants personnels ? C’est Google Now. [22] Â»

La seconde Ă©tape, « faciliter l’extraction et l’analyse de donnĂ©es Â», Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs avancĂ©e chez Google dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 2010 ; la sociĂ©tĂ© Ă©tait le leader mondial incontestĂ© en la matiĂšre : extraire et analyser les donnĂ©es personnelles des individus . Le livre de Schmidt et Cohen paru en 2013 montre mĂȘme Ă  quel point cette extraction et cette analyse avaient rĂ©alisĂ© d’énormes progrĂšs. Il ne restait alors qu’à « contrĂŽler Â» et Ă  « personnaliser Â». Le contrĂŽle est lui aussi depuis les annĂ©es 2010 une Ă©vidence, qu’allait mettre en avant Edward Snowden en 2013 en dĂ©voilant les pratiques de la NSA (National Security Administration), impliquant Google, Facebook et tant d’autres, au moment mĂȘme de la sortie de The New Digital Age … sans que cela ne produise pourtant de refus massif du fichage gĂ©nĂ©ralisĂ© et du tĂ©lĂ©phone intelligent. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant Ă  ce que, dĂšs le tout dĂ©but de la dĂ©cennie 2020, une pandĂ©mie puisse servir de prĂ©texte Ă  la « massification Â» de la surveillance : vers une transformation des individus en une masse informe de « gens Â», tous destinĂ©s Ă  devoir ĂȘtre contrĂŽlĂ©s, par le biais d’une « stratĂ©gie du choc Â» dont l’efficacitĂ© a Ă©tĂ© largement Ă©prouvĂ©e dans les pays dominĂ©s dĂšs les annĂ©es 1970. Aucun complot, en l’occurrence : il ne s’agit que du dĂ©ploiement d’un scĂ©nario que Google a tout mis en Ɠuvre pour le rendre plausible, puis crĂ©dible, puis rĂ©el et effectif. Que ce soit pour cause de lutte contre la pandĂ©mie n’a en rĂ©alitĂ© guĂšre d’importance, car le projet de contrĂŽle total par le biais de ce que Schmidt et Cohen appellent l’« Ă©cosystĂšme technologique Â» est bel et bien lĂ .

Comment les « citoyens Â» ont-ils laissĂ© faire ?

Il est remarquable que tout cela se soit dĂ©roulĂ© en l’espace d’une vingtaine d’annĂ©es Ă  peine.Revenons Ă  l’irrationnel dans l’ĂȘtre humain. Le projet politique et Ă©thique de Google peut se dire : « bannir l’irrationnel de la vie concrĂšte, celle qui se dĂ©roule dans le monde du commerce, par le biais d’une connaissance extrĂȘmement fine des rĂ©flexes, parfois irrationnels, de la pensĂ©e de chaque individu Â». Les achats sont en effet souvent irrationnels, et c’est un obstacle pour les commerçants de toutes sortes que de ne pas savoir, au plus prĂšs possible, comment rĂ©agiront les consommateurs. Pour contourner cette difficultĂ©, Google perce Ă  jour l’irrationnel de chacun qui se « lit Â» dans les clics que nous faisons « Ă  tort et Ă  travers Â», d’une certaine façon, et, par l’amoncellement vertigineux de donnĂ©es sur chacun d’entre nous, transforme cet irrationnel intime en acte d’achat prĂ©visible et rĂ©el – et c’est Ă  ce moment-lĂ  que tombe dans l’escarcelle de Google le remerciement des entreprises de commerce qui ont pu « mieux Â» vendre leur produit en dĂ©nichant le consommateur. L’irrationnel devient une mine d’or uniquement parce que Google le transforme, le canalise, le guide vers un acte d’achat. Le nie, en quelque sorte. Or, dans ce monde en destruction, nous avons tous peur de l’avenir. Comme le dit Marilyn Manson dans le film de Michael Moore Bowling for Columbine , les gens consomment pour tenter de vaincre leur peur ; Google surfe sur la peur des gens, et c’est bien ce que montre Shoshana Zuboff tout au long de son magistral essai L’Âge du capitalisme de surveillance , lorsqu’elle constate Ă  de nombreuses reprises que nous sommes Ă  la fois fascinĂ©s par la prouesse technologique de Google, et aussi inquiets par son intrusion dans nos vies, mais que nous acceptons finalement de nous y soumettre.

Les exemples sont nombreux de personnes qui, conscientes des dangers de la mise en ordre digital du monde, modifient leur comportement pour devenir des « gens Â» normaux. C’est l’argument effrayant qui consiste Ă  « ne rien avoir Ă  se reprocher pour ne rien avoir Ă  subir de dĂ©sagrĂ©able Â», sans que cela n’amĂšne Ă  la conscience que nous allons dĂšs lors nous couler dans un moule qui a Ă©tĂ© pensĂ©, prĂ©-Ă©tabli et conditionnĂ© par d’autres, pour des buts qui n’ont rien Ă  voir avec la vraie vie. Et qui, de plus, aboutissent Ă  la destruction de la planĂšte par la consommation sans cesse croissante d’électricitĂ© que cela produit, par la hausse effarante de la consommation de toutes sortes de produits, par l’épuisement du monde vivant.

Le problĂšme politique pourrait se formuler encore autrement : comment avons-nous pu nous habituer Ă  utiliser des systĂšmes parfaitement opaques, dont nous ne connaissons en rĂ©alitĂ© pas vraiment les tenants et aboutissants, sans nous ĂȘtre assurĂ©s auparavant que les gens qui inventaient, maniaient et dirigeaient ces systĂšmes voulaient notre bien, notre Ă©mancipation ? Cela nous renvoie alors Ă  la rĂ©flexion que faisait un taoĂŻste il y a prĂšs de deux mille ans :

« En gĂ©nĂ©ral, les hommes tiennent pour sages ceux qui leur plaisent, cependant que ceux qui leur plaisent sont ceux qui les amusent. Si donc les sages, que toutes les Ă©poques Ă©lĂšvent aux plus hautes fonctions, apportent Ă  celles-ci tantĂŽt la paix tantĂŽt le dĂ©sordre, cela est dĂ» non Ă  d’éventuels Ă©garements de leur part, mais Ă  cet usage qui consiste Ă  ne rechercher que semblable Ă  soi. Or, comment ne pas s’éloigner du but recherchĂ© lorsque, pour s’entourer de sages, on recherche des personnes qui nous ressemblent sans s’ĂȘtre auparavant assurĂ© d’ĂȘtre soi-mĂȘme sage ? [23] Â»

Rien de nouveau, donc ? Si : le caractĂšre universel de Google, son emprise globale, ce que l’on pourrait caractĂ©riser comme la construction d’un « totalitarisme digital Â». Tout cela avec l’incapacitĂ© de la plupart d’entre nous Ă  se sĂ©parer de son compte Facebook, de son moteur de recherche non confidentiel, de son tĂ©lĂ©phone intelligent… Et, maintenant, de son QR code – ce formidable outil de contrĂŽle et de rĂ©pression –, prĂ©tendument pour pouvoir circuler « librement Â». Librement ?

Philippe Godard

18 aoĂ»t 2021

Contact : [email protected]

TĂ©l. portable : nĂ©ant

Compte Facebook : nĂ©ant

Compte Twitter : nĂ©ant

« Distancez-vous d’un MaĂźtre ! Â»




Source: Lundi.am