Septembre 26, 2022
Par ACRIMED
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En rĂ©action Ă  la disparition du Ravi, mensuel rĂ©gional satirique d’investigation sĂ©vissant dans le sud-est depuis prĂšs de 20 ans, on aura tout eu : hommage d’anciens pigistes, soutien de dessinateurs et des acteurs de l’éducation populaire, un tweet d’Edwy Plenel, un mail de Xavier Niel, retours plus ou moins surprenants d’élus Ă©cologistes mais aussi frontistes (!), des papiers dithyrambiques dans l’Huma, La Provence, Mediacoop
 et mĂȘme « Sk8er Boi Â» d’Avril Lavigne chantĂ© Ă  tue-tĂȘte vers 6 heures du matin des derniers forcenĂ©s de l’apĂ©ro d’enterrement.

Mais pas l’once d’une rĂ©action (Ă  une poignĂ©e d’exceptions prĂšs) de la mairie « divers gauche Â» de Marseille. Le paiement Ă  la derniĂšre minute de la facture des actions d’éducation aux mĂ©dias menĂ©es cet Ă©tĂ© dans les 4Ăšme et 5Ăšme arrondissements aura tout de mĂȘme permis d’honorer les derniĂšres factures et d’imprimer un ultime numĂ©ro de 4 pages pour annoncer que le « journal qui ne baisse pas les bras Â» jette l’éponge.

L’association La Tchatche, Ă©ditrice du titre, a Ă©tĂ© liquidĂ©e le 20 septembre, les six salariĂ©s n’ont plus qu’à traverser la rue pour trouver du travail. Lors de l’audience, le 13 septembre, la juge ne cache pas son Ă©tonnement : « Le journal existait depuis 19 ans ?! Quand mĂȘme ! Â» le Ravi : un vĂ©tĂ©ran.

Pourtant, Ă  l’origine de ce canard mĂȘlant le sĂ©rieux de l’investigation et l’outrance du dessin de presse, ce ne sont pas des journalistes mais des chercheurs, des sociologues voulant combler un vide dans une rĂ©gion aux allures de vivier pour qui aime Ă  porter la plume dans la plaie : corruption, extrĂȘme droite, gestion singuliĂšre de l’urbanisme, de l’environnement, de la culture
 D’oĂč l’idĂ©e d’un journal Ă  l’image de ce personnage de la crĂšche, une sorte de benĂȘt qui n’hĂ©site pas Ă  mettre les pieds dans le plat.

La Une du « n°0 Â» annonce la couleur avec une bouteille de dĂ©tergent. Ça grince sĂ©vĂšre ! La Tchatche a pour ambition d’animer « la vie dĂ©mocratique Â». GrĂące au mensuel mais aussi en s’invitant dans l’espace public, avec des dĂ©bats, des festivals… Et en animant des ateliers d’éducation aux mĂ©dias et de journalisme participatif, en milieu scolaire, en prison, dans des centres sociaux.

Mais la vie du Ravi n’est pas un long fleuve tranquille et, trĂšs vite, les appels Ă  soutien fleurissent. En 2009, en Une du numĂ©ro 68, on peut lire : « Il doit y avoir un Ravi Ă  NoĂ«l ! Â» Des appels, de plus en plus frĂ©quents, l’équipe lançant plusieurs « Couscous Bang Bang Â» (la version « Ravi Â» du crowdfunding), des concerts, des soirĂ©es…

Il faut dire que ce titre, contrairement Ă  bien d’autres, a l’outrecuidance de payer celles et ceux qui le font. Mal, souvent par le biais de contrats aidĂ©s mais payer quand mĂȘme, avec la volontĂ© de titulariser le maximum les salariĂ©s. Pas simple pour un journal satirique et d’enquĂȘte qui, par nature, ne se fait pas que des amis. Pire, le Ravi refuse, sinon Ă  la marge, la pub. Quant Ă  sa diffusion, elle est modeste : quelques centaines de numĂ©ros en kiosques, moins de 2 000 abonnĂ©s et un soupçon de vente militants.

D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de trouver d’autres ressources, notamment grĂące aux actions d’éducation aux mĂ©dias et aux ateliers de journalisme participatif, qui sont le prolongement naturel de la ligne Ă©ditoriale visant Ă  donner la parole Ă  ceux qui ne l’ont pas. Mais pas simple de se dĂ©multiplier. MĂȘme si le Ravi la jouera, trĂšs tĂŽt, collectif. Au-delĂ  des coups de main et des enquĂȘtes communes avec d’autres mĂ©dias, le mensuel organise fin 2013 les « premiĂšres rencontres nationales de la presse pas pareille Â» et sera, par la suite, de toutes les manifestations et autres assises, participant Ă  la naissance de MĂ©dias Citoyens Paca ou, en ce moment, du Syndicat de la PPP. Las, il aura fallu attendre la tuerie de Charlie pour que les pouvoirs publics daignent accorder un peu d’attention au tiers secteur mĂ©diatique et mettent en place un fonds spĂ©cifique (le fonds de soutien aux mĂ©dias d’information sociale de proximitĂ©), hĂ©las, bien trop modeste.

Quant aux Ă©diles locaux, ils sont Charlie mais pas vraiment Ravi ! Si le mensuel baisse le rideau, c’est en grande partie du fait de l’absence de soutien des collectivitĂ©s locales qui, pourtant, dĂ©pensent dans l’opacitĂ© la plus totale des centaines de milliers d’euros pour leur com’. Rien depuis deux ans du DĂ©partement (dirigĂ© par l’ex-LR et dĂ©sormais macro-compatible Martine Vassal) malgrĂ© les interventions du Ravi dans les collĂšges), zĂ©ro euro de la RĂ©gion alors que son prĂ©sident Renaud Muselier (lui aussi ex-LR et dĂ©sormais macroniste) avait commis un ouvrage sur le cĂ©lĂšbre caricaturiste Daumier. Et rien de la ville de Marseille ! Certes, avec Jean-Claude Gaudin, on Ă©tait habituĂ© ! Mais le Printemps Marseillais avait promis de soutenir les mĂ©dias indĂ©pendants. Las, il se rĂ©veillera trop tard avec une pub dans le dernier numĂ©ro du Ravi
 qui, pour la petite histoire, n’est toujours pas payĂ©e


Cerise sur le gĂąteau ? Alors que le Ravi a participĂ© fin juin au jury pour l’attribution du Fonds de soutien aux mĂ©dias d’information sociale de proximitĂ©, trois mois plus tard, toujours pas de nouvelle sur l’attribution des enveloppes ! Cela n’aura pas empĂȘchĂ© l’un des responsables du fonds de faire les gros yeux cet Ă©tĂ©, affirmant que des infos sur les arbitrages auraient « fuitĂ© Â» et menaçant de ne plus solliciter d’avis extĂ©rieur pour trancher sur l’octroi de cette aide, passablement insuffisante au demeurant.

Bref, malgrĂ© un appel Ă  don sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire du titre – 65 000 euros sur les 100 000 visĂ©s, du jamais vu ! – aprĂšs 19 ans et la fatigue aidant, l’équipe, hĂ©sitant Ă  se lancer corps et Ăąme dans une « Ravilution Â», finira par jeter l’éponge.

De quoi la fin du Ravi est le nom ? Celle d’une aventure aussi belle que complexe, comme le sont toutes celles Ă©ditoriales et, qui plus est, associatives. Avec parfois des rĂ©alitĂ©s pas si Ă©loignĂ©es de ce livre publiĂ© chez Niet Te plains pas, c’est pas l’usine
 L’équipe a toujours Ă©tĂ© en surrĂ©gime, en permanence Ă  deux doigts du burn out et n’aura pu prendre le temps de se poser afin de repenser le journal et ses interventions. Si la satire et l’enquĂȘte sont on ne peut plus complĂ©mentaires, difficile d’ĂȘtre partout Ă  la fois, notamment pour couvrir toute une rĂ©gion, alors que, dans le mĂȘme temps, il faut filer d’une Ă©cole Ă  la prison, d’un centre social Ă  un dĂ©bat sur les mĂ©dias
 Sans parler du site web, des dossiers d’appel Ă  projet ! Autre volet toujours en chantier : celui du rajeunissement et de la fĂ©minisation de l’équipe


La « Ravilution Â» n’aurait pas Ă©tĂ© un dĂźner de gala. Mais elle n’aura finalement pas lieu. le Ravi est mort et peut-ĂȘtre que des « ravis Â» redresseront les bras. En attendant, ce que l’on constate, c’est que le Ravi n’est pas le seul Ă  ĂȘtre en difficultĂ©. « Pause Â» de notre cousin l’ArlĂ©sienne, inquiĂ©tude du mensuel Ă©colo l’Âge de Faire se demandant s’ils seront encore lĂ  « Ă  NoĂ«l Â», appel du mĂ©dia des luttes Basta Ă  chacun de ses lecteurs pour qu’il devienne leur « AMMI Â» (quelqu’un qui « agit pour le maintien d’un mĂ©dia indĂ©pendant Â»)


Hausse des coĂ»ts du papier, de la distribution, le tout sur fond d’une crise autant Ă©conomique que mĂ©diatique puisqu’il faut faire face Ă  la « fatigue informationnelle Â», Ă  la mĂ©fiance voire Ă  la dĂ©fiance
 Et, face Ă  ces dĂ©fis, alors qu’on n’a jamais autant eu besoin d’information, la rĂ©ponse des pouvoirs publics est d’une indigence crasse. Passons sur l’incurie des collectivitĂ©s locales ou sur la rĂ©activitĂ© Ă  gĂ©omĂ©trie variable des Drac.

L’indigence, elle est du cĂŽtĂ© des pouvoirs publics et notamment du ministĂšre de la Culture, tout juste bon Ă  distribuer des miettes. AprĂšs, lorsqu’on voit la politique de dĂ©mantĂšlement de l’audiovisuel public, on se dit que le sort du tiers secteur mĂ©diatique doit leur apparaĂźtre pour le moins secondaire. Les mĂȘmes qui prĂŽnent la lutte contre les « fake news Â»â€Š

Dans un pays oĂč ce sont des initiatives privĂ©es qui viennent pallier les dĂ©faillances Ă©tatiques en matiĂšre de dĂ©fense du pluralisme, le « projet pour une presse libre Â» de Pierre Rimbert du Monde diplomatique est on ne peut plus d’actualitĂ©. Comme la crĂ©ation d’un Syndicat de la Presse Pas Pareille. Et tout cas, si tout cela se mettait en place, on en serait
 Ravi !

SĂ©bastien Boistel, futur-ex journaliste du Ravi




Source: Acrimed.org