Une série de grèves et d’enquêtes journalistiques [1] ont dévoilé le monde industriel qui se cache derrière le site Internet d’Amazon. Mais depuis peu, la critique du e-mastodonte s’est enrichie d’une dénonciation de ce qu’il produit : des entrepôts immenses dans lesquels des ouvriers s’échinent à manutentionner des colis commandés depuis un fauteuil de salon.

Le travail quotidien « en Amazonie » passe dans un premier temps par le maniement d’une novlangue à laquelle les ouvriers s’acclimatent plus ou moins. Brigitte et Catherine [2], interrogées dans le cadre d’une recherche universitaire, sont conscientes du ridicule de ce vocabulaire une fois sorti de son lieu d’incubation. Ces « associates » du groupe travaillent ainsi dans un « centre d’accomplissement » – un vocabulaire de la collectivité et de l’émancipation tout autant destiné aux clients qu’aux ouvrières, encouragées à s’identifier à l’entreprise. En tant que « pickers », elles ne sont pas soumises à des cadences industrielles, mais elles « stow To stow : ranger. » les produits au rythme de « challenges », encadrées par des « leaders ». Elles sont régulièrement convoquées avec leurs collègues pour des « all ens’ », franglais désignant un « tous ensemble » reconstitué. Lors de ces grands-messes managériales, on leur rappelle avec insistance que l’entreprise « ne pourrait pas fonctionner sans [elles] », sans jamais répondre à leurs questions sur l’organisation du travail.

Le travail des « pickers » consiste à sillonner les immenses allées de marchandises et à prélever les commandes : 25 kilomètres de marche à la journée. Une fois le code-barres du produit flashé, l’écran tactile de leur scanner géolocalisé affiche le numéro de la case à trouver pour y déposer l’objet et, ô joie du logiciel chronométreur, le décompte des secondes qu’il reste pour accomplir la tâche. La traçabilité des colis, toujours présentée comme un gage de qualité, instaure un contrôle permanent du travail et une mesure en temps réel de la productivité individuelle. Brigitte confirme : « Ils savent tout avec les fameux scanners », et rappelle une phrase rituelle de ses supérieurs : « Dis-donc, tu ne te serais pas arrêtée en route ? »

Catherine a « l’impression d’être à l’école » quand ses chefs voudraient lui apprendre, après avoir analysé chacun de ses gestes sur bandes vidéo, comment réaliser un mouvement qu’elle effectue pourtant plusieurs centaines de fois par jour. Elle n’est pas « pickeuse » mais « packeuse », c’est-à-dire qu’elle emballe les produits à la chaîne. C’est Pôle Emploi qui l’a mise sur la piste d’Amazon en lui proposant de passer la sélection consistant à répondre à des tests de logique et à des évaluations comportementales. Après deux ans et demi sous contrat intérimaire, elle a accepté le CDI qu’on lui proposait : « À 53 ans, je ne voyais pas trop comment faire autrement pour pousser jusqu’à la retraite. » Gourmand en main-d’œuvre, le distributeur s’implante en priorité dans ce que l’on nomme cyniquement des « bassins d’emplois sinistrés », c’est-à-dire où les chômeurs sont moins regardants et les aides publiques plus généreuses. Pour l’implantation du site de Chalon-sur-Saône, le conseil régional de Bourgogne a versé 1,25 millions d’euros pour l’année 2012, soit 3 400 euros par CDI. Le prix à payer pour « effacer la brûlure des 3 000 emplois disparus » avec la fermeture de l’usine Kodak, selon un certain Arnaud Montebourg, ancien député local.

L’arbre qui cache la forêt

Amazon a tout de la cible idéale. Dirigé par Jeff Bezos, cinquième fortune mondiale, le géant étasunien dont le siège européen est basé au Luxembourg joue à cache-cache avec l’impôt sur les sociétés, tout comme ses comparses de la team GAFA [3]. Les responsables politiques restent prudents avec le monstre aux œufs d’or d’Internet, comme l’ancienne ministre déléguée à l’économie numérique Fleur Pellerin l’avouait : « Une collectivité locale qui se voit proposer la création de 1 000 emplois ne peut pas balayer cette offre d’un revers de la main. La question qui se pose est celle du comportement de cette entreprise par rapport à son environnement économique et fiscal. Mais c’est un autre sujet [4]. » Et puis le distributeur s’est attaqué en premier lieu à un produit hautement symbolique, le livre, déclenchant la foudre des amateurs de bonnes feuilles et des défenseurs plus ou moins fréquentables d’une certaine exception française. Il s’est ensuite branché sur le secteur de l’habillement, a testé la vente de nourriture pour animaux, et propose désormais aux citadins des courses alimentaires à domicile en moins d’une heure [5]. Aux États-Unis, « Amazon Home Services » propose même de vous livrer… des travailleurs domestiques ! Une course à l’hégémonie comme mode de développement qui a de quoi effrayer [6].

Mais une bonne partie de ce qui est dénoncé dans les entrepôts Amazon (les exigences physiques, les gestes répétitifs et le contrôle du travail) se retrouve ailleurs dans le secteur de la logistique, ce domaine de l’économie dont la fonction est de déplacer les marchandises qui ont la fâcheuse tendance de ne jamais se trouver au bon endroit. La distance croissante entre lieux de production et de vente, la concentration des gros distributeurs regroupant leurs achats et le recours à la sous-traitance ont dopé l’émergence des plateformes logistiques, ces cubes de tôle ondulée en bordure d’autoroute. En France, 15% des ouvriers travaillent aujourd’hui dans ce secteur, sur des tâches, des horaires et dans des environnements pénibles, et ce quel que soit le produit manutentionné. Dans la grande distribution alimentaire, par exemple, pas d’écran tactile pour les ouvriers, mais des casques audio et une voix numérique pour les guider. Et il n’est pas un seul éditeur, si engagé soit-il, qui ne décharge ses livres dans ces entrepôts, du moment qu’il entre dans le circuit commercial en déléguant sa logistique à des distributeurs.

Les méthodes appliquées chez Amazon ont cependant quelques particularités intrinsèques. On s’y déguise pour Halloween, et des magiciens s’invitent parfois dans la salle de pause, quand ce ne sont pas des basketteurs professionnels qui font le show en plein espace de travail. On distribue des « smileys » aux employés du mois et des bons d’achat aux plus méritants. Ces pratiques d’encadrement, consistant à enrober la coercition d’un voile ludique, sont rarement poussées à ce niveau-là en France. Dans les « zones logistiques [7] », les intérimaires qui naviguent d’un cube à un autre sont toutefois unanimes : Amazon n’est rien de moins qu’une « boîte de cinglés », une « maison de fous ». Le problème, c’est que les entrepôts d’à côté ne sont guère mieux. L’un est réputé pour les risques d’accidents – le secteur logistique bataille avec le BTP en tête des classements sur les accidents et maladies du travail –, dans un autre, on se méfie du poids des charges – plus de 10 tonnes soulevées quotidiennement dans les fruits et légumes –, quand ce n’est pas tout simplement la faiblesse du salaire qui pose problème, avec des heures supplémentaires et des primes de productivité comptabilisées de façon très aléatoire.

Logistique en mouvement

Les luttes qui émergent de ce contexte suivent un parcours sinueux. Aux États-Unis, le groupe Amazon est réputé pour sa virulence antisyndicale, au même titre que son proche cousin Wall-Mart, leader mondial de la grande distribution. En France, malgré la pression judiciaire constamment exercée sur les syndicalistes et les tentatives de lancement d’un syndicat maison, la CAT [8], ou de groupes Facebook anti-CGT, les grèves et débrayages se sont multipliés ces dernières années. Les revendications traversent parfois les frontières, comme lors des mouvements de 2014 et 2015 associant la CGT au syndicat allemand Verdi et à Solidarnosc en Pologne. Des aménagements ont été obtenus sur les temps de pause, les rythmes de travail et la contractualisation des précaires.

Le mouvement contre la Loi Travail a donné un nouveau souffle aux contestations amazoniennes. Les quatre plateformes du groupe (Orléans, Montélimar, Chalon-sur-Saône et Douai) ont toutes connu au moins un jour de grève pour des revendications mêlant enjeux locaux et nationaux. À Montélimar, les militants de Nuit Debout locaux, mais aussi du Teil et de Valence sont venus prêter main forte sur un piquet qui a tenu sept jours, empêchant toute entrée et sortie de camions [9]. De nouveaux fronts de lutte se sont également ouverts avec le blocage d’entrepôts de la grande distribution ou de ronds-points d’accès à des zones logistiques par des collectifs réunissant syndicats, AG interprofessionnelles et nuit-deboutistes, comme le 23 juin à Bussy Saint-Georges en région parisienne. Puisqu’on produit de moins en moins par chez nous, ces nœuds de circulation des marchandises sont devenus stratégiques pour des combats dont les enjeux dépassent l’horizon triste d’Amazon.

Ces offensives permettent également de contrer les arguments délétères de ceux qui voudraient préserver le monde de l’édition en le rendant aussi « efficient » que ses avatars industriels [10]. Le monstre du e-commerce est déjà paré à la riposte, et soigne méticuleusement sa communication sur tout ce qui touche à l’humain au travail. En rachetant à grands renforts de publicité l’entreprise Kiva, spécialisée dans la robotique pour entrepôt, Jeff Bezos cherche avant tout à renouveler l’illusion de la fluidité sans effort, celle d’un monde industriel sans ouvriers. Mais pour le moment, les robots préparateurs de commande qui travaillent tout sourire sur les vidéos promotionnelles servent surtout à faire oublier la grise mine des 50 000 salariés du groupe.


[1] Notamment l’enquête de Jean-Baptiste Malet, En Amazonie. Infiltré dans « le meilleur des mondes », Paris, Fayard, 2013.

[2] Les prénoms ont été modifiés, Amazon n’étant pas commode avec les
salariés bavards.

[3] Acronyme désignant les héros de la croissance – et de la précarité – moderne Google, Apple, Facebook et Amazon.

[4] Challenges.fr, 27/11/2012, « Fleur Pellerin prudente sur les aides publiques accordées à Amazon en Bourgogne ».

[5] Le service « Amazon Prime Now » vient d’ouvrir à Paris, apparemment sans que la mairie n’ait été informée.

[6] Cédant à une coutume toute patronale, Jeff Bezos a par ailleurs racheté le Washington Post en 2013.

[7] Sur ces espaces de concentration d’entrepôt, voir le reportage sur « Delta 3 » dans La Brique n°45.

[8] Confédération autonome du travail, créée en 1947 sur fond d’anticommunisme.

[9] Un livret photo en est ressorti : Amazon(es), portrait de femmes en insurrection, par Christine Illana La Scornet, Marie Delabre Éditions.

[10] Dans Libération du 16/07/2014, le sociologue Vincent Chabault propose à la librairie indépendante de « cumuler ses atouts traditionnels aux innovations les plus efficaces du commerce de détail ».

Source: http://cqfd-journal.org/De-quoi-Amazon-est-il-le-nom -