Depuis plus d’un mois les qualificatifs se bousculent pour tenter de comprendre la vague jaune qui a foutu un sacré coup dans les gencives de la start-up nation : inédit, hétéroclite, factieux, nouveaux sans-culottes, jacquerie en réseaux, mouvement sans tête, populisme… Une certitude : cette révolte a chamboulé beaucoup de repères.

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Après les reculs de ces dernières années, la bonne nouvelle est que la question sociale se retrouve à nouveau au cœur des débats, secouant bien des léthargies. Elle a pris la forme d’une revendication pour le pouvoir d’achat et contre les injustices fiscales, mais aussi contre le mépris social des classes dirigeantes, le système représentatif ainsi qu’une défiance grandissante vis-à-vis des médias mainstream.

Autre indicateur déboussolant, tout s’est fait à la barbe des états-majors d’une gauche décomposée et des agendas syndicaux. Déconsidérés comme corps intermédiaires valables, ils ne représentent plus des forces de changement crédibles. Certains ont vu dans cet apolitisme apparent des Gilets jaunes le faux-nez de l’extrême droite. Or, comme le notent les philosophes Christian Laval et Pierre Dardot : « Il faut le dire et le redire ici avec force : si l’extrême droite a tenté de récupérer cette colère populaire, et si elle y parvient éventuellement, ce ne sera que par la faillite de la gauche politique et des syndicats dans leur fonction de défense sociale des intérêts du plus grand nombre. [1] »

Le sociologue Laurent Mucchielli observe deux écueils : d’une part, une « surpolitisation » qui réduirait cette contestation à des motivations idéologiques ; de l’autre, une « dépolitisation » à n’y voir qu’une révolte contre le prix de l’essence, ce qui participerait « du même mépris de classe (en tous cas de la même distance sociale) [2] ».

De quel peuple viennent donc ces Gilets jaunes ?

Le mouvement des Gilets jaunes s’est caractérisé par son inexpérience politique et sa détermination, l’une alimentant l’autre comme une force dynamique. Souvent primo-militants, ces gens des ronds-points n’ont demandé aucune autorisation pour bivouaquer et fraterniser. Sans souci de la légalité formelle, ils se sont saisis naturellement de pratiques d’action directe : occupation de l’espace public, « Zads » autoroutières, manifs sauvages, assemblées populaires, blocage des flux économiques.

On a d’abord glosé sur la composition « interclassiste » de ce peuple des Gilets jaunes, mais dans sa grande majorité, il s’est constitué d’un mélange de travailleurs précaires, de retraités modestes, de petits indépendants et de « classes moyennes fragiles ». Selon le sociologue Yann Le Lann : « Ceux qui se mobilisent sont des salariés qui n’ont pas les moyens de se mettre en grève. Parce que leur budget est trop contraint ou parce qu’ils n’ont pas les ressources politiques autour d’eux pour porter une revendication salariale auprès de leur patron. [3] » Les travailleuses du secteur de l’aide à domicile ont été un ferment de la mobilisation ; notamment les mères célibataires, parce que, les plus précarisées, elles sont directement confrontées à la course permanente pour « joindre les deux bouts ».

Les Gilets jaunes ont ainsi offert l’occasion d’agréger bien des colères. Insuffisamment encore, car à part l’initiative du collectif Adama [4] ou des Femmes en lutte du 93, ce mode de protestation a peu touché les quartiers populaires, et ce en dépit de conditions sociales partagées et d’une relégation encore plus violemment endurée par ces derniers.

On ne peut nier que la séquence a aussi favorisé le champ d’expression de délires confusionnistes et complotistes. Les groupes fascistes ont multiplié les interventions exploitant la candeur d’un mouvement ouvert aux quatre vents. Ainsi vit-on une banderole des identitaires contre le pacte de Marrakech à Lyon, une autre du Bastion social à Chambéry, une banderole antisémite sur un rond-point dans le Rhône et des « quenelles » à Montmartre le 22 décembre. Si n’importe quel barjot, seul ou en bande, peut revêtir un gilet pour mettre en scène ses provocations opportunistes, ces signaux et dérapages posent l’impérieuse nécessité d’instaurer un cordon sanitaire vis-à-vis de ces influences funestes.

De même, on se doit de rester vigilant sur la place des discours anti-immigrés, parfois affichés sur les réseaux sociaux et certains ronds-points, parfois totalement absents à d’autres endroits. Toutefois, notons que c’est Macron lui-même qui a tenté de remettre la « question de l’immigration » et de « l’identité profonde » de la Nation sur le tapis ! Entendu sur le Vieux-Port de Marseille : « Avec le sac et le ressac, l’écume des sales idées nationales-populistes devient très visible, mais au plus fort de la vague, c’est la question sociale qui emporte tout sur son passage. »

Macron face au péril jaune

« Les masses sont toujours ce qu’il faut qu’elles soient en fonction des circonstances et elles sont toujours sur le point de devenir quelque chose de totalement différent de ce qu’elles semblent être », écrivait Rosa Luxemburg. Il n’existe pas de mouvement social chimiquement pur et celui des Gilets jaunes n’échappe pas à ses contradictions. Ainsi, une sympathisante, employée dans une école de commerce du Sud-Ouest, s’étonnait que la colère ne soit pas plus orientée contre le patronat : « Que l’on cible Macron, c’est normal ! Mais je ne comprends pas qu’on oublie d’attaquer ses donneurs d’ordre, le Medef ! »

Pourtant la polarisation sur Macron est loin d’être gratuite. Au-delà des fameuses petites phrases arrogantes incitant les gueux à bosser « pour se payer un costard » ou à « traverser la rue » pour trouver un job, Macron n’est pas seulement le symptôme d’un rapport monarchique au pouvoir, il incarne pleinement les intérêts de l’oligarchie. L’Inspection des finances dont il est issu fait depuis des années figure de véritable Politburo qui applique mécaniquement les mesures ultra-libérales sans frein ni contrôle. C’est ce que le journaliste Laurent Mauduit a désigné au terme d’une enquête comme la « caste » [5] : une haute fonction publique « noblesse d’État », qui se confond avec les milieux d’affaires dans une totale consanguinité. La colère jaune aura au moins servi à secouer cette impunité.

Grosse entourloupe et grandes récups

Mais, malgré ses reculades, le pouvoir ne renonce jamais. En promettant une hausse du Smic par la prime d’activité, c’est-à-dire payée par les contribuables, quelques miettes accordées à certains retraités par la baisse de la CSG, ainsi qu’une exonération des cotisations sociales pour les heures supplémentaires [6], le président-manager n’a fait que recycler des promesses de campagne de 2017, saupoudrées de poudre de perlimpinpin.

Au chapitre des mots d’ordre, le référendum d’initiative citoyenne (RIC) sert désormais d’os à ronger qui supplante toutes les autres revendications sociales (hausse des salaires, des minimas sociaux ou le retour de l’ISF). Comme une revanche sur la trahison du Traité de Lisbonne, le RIC est aujourd’hui survendu comme la panacée démocratique par les faux amis de la démocratie directe : depuis la France insoumise jusqu’aux réseaux confusionnistes proches d’Étienne Chouard ou de François Asselineau.

Dans quel sens tourne le giratoire ?

Entre tentations politiciennes, dérives confusionnistes ou extension du domaine des luttes, quel avenir pour les Gilets jaunes ? « Un mouvement né sur un rond-point ne peut que tourner en rond ou partir dans tous les sens », commentait un internaute. En tout cas, ce mouvement, en dépit de ses lacunes et ses ambiguïtés, mais grâce à sa pratique d’auto-organisation sauvage, n’a sans doute pas fini d’essaimer.

Car l’essentiel qui transpire de ce mouvement, c’est sans doute la communication directe qui a propagé une conscience de l’injustice et des inégalités que chacun-chacune ruminait auparavant dans la solitude des embouteillages, des zones commerciales, de la non vie péri urbaine et des boulots précarisés.

Mathieu Léonard

La Une du n°172 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Cet article est issu de notre dossier « Les pages jaunes de la révolte », 15 pages consacrées aux Gilets jaunes dans le n°172 de CQFD, en kiosque tout le mois de janvier.

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[1] « Avec les Gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie », Blogs.mediapart.fr, 12/12.

[2] « Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des Gilets jaunes », The Conversation, 4/12.

[3] Le Monde, 24/12.

[4] « Qui peut mieux parler du chômage que nous ? Qui peut mieux parler du pouvoir d’achat que nous ? […] On ne peut pas parler de tout ça sans parler de violences policières, c’est une réalité dans nos quartiers. Ce mouvement des Gilets jaunes nous appartient aussi », déclarait Assa Traoré dans L’Humanité le 29 novembre.

[5] Laurent Mauduit, La caste : enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, éditions La Découverte, 2018.

[6] C’est le retour au « Travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy.

Source: http://cqfd-journal.org/De-quel-peuple-est-ce-gilet -