Mai 16, 2022
Par Le Monde Libertaire
192 visites

Fin août 1919, en Ukraine, l’armée blanche de Dénikine (soutenue par la France de Clemenceau) occupait Kiev et s’avançait irrésistiblement vers Moscou. L’armée rouge était en fuite. Nicolaï N. Iudenitch menaçait Petrograd que Lénine voulait abandonner. L’issue ne faisait aucun doute. La fin de la révolution russe d’octobre 1917 était proche. Sauf que…

Merci qui ?
Sauf que c’était sans compter avec l’armée de partisans ukrainiens (elle compta jusqu’à 100 000 hommes) de l’anarchiste Nestor Makhno. Cette armée se battait depuis 1917 pour « Tout le pouvoir aux soviets » contre les Blancs et de plus en plus contre les bolcheviks avec qui elle avait néanmoins conclu des alliances aléatoires contre l’ennemi commun. Cette armée n’était pas une armée au sens traditionnel du terme. Tous ceux qui s’y battaient étaient volontaires. Ce n’était pas une grosse machine avec généraux mégalos et pas une seule tête qui dépasse. Sa stratégie était celle de la guérilla. Refus des chocs frontaux par manque d’armement lourd. Mais harcèlement permanent de l’ennemi. Sa cavalerie, équipée de petites carrioles portant des mitrailleuses et des petits canons, était d’une mobilité extrême, frappant comme l’éclair, un jour ici, puis s’évanouissait pour frapper le lendemain là où on ne l’attendait pas. Bref, d’un point de vue militaire elle avait un métro d’avance sur une conception classique et statique d’affrontement entre gros bataillons surarmés. Et, surtout, elle ne se contentait pas de faire la guerre. Partout où elle passait elle aidait les masses paysannes à asseoir la révolution sociale qu’elles avaient commencé en expropriant les nobles et en cultivant collectivement leurs terres.
Ainsi, plutôt que de s’opposer frontalement à Dénikine, la Makhnovtchina se contenta de le laisser avancer toujours plus loin en le harcelant sans cesse et surtout en anéantissant ses lignes arrières de ravitaillement. Comme les Russes avaient fait contre la Grande Armée de Napoléon. Et c’est ainsi que Dénikine, alors qu’il était aux portes de la victoire, dut rebrousser chemin en catastrophe avant de se faire désosser. Makhno avait sauvé la révolution. Ou du moins le croyait-il, confondant encore, bien que de moins en moins, la révolution et le hold-up bolchevik sur la révolution.

La suite est connue

Lessivée par sa lutte incessante contre les Blancs, la Makhnovtchina ne faisait plus le poids contre le pouvoir bolchevik qui se trouvait débarrassé de l’ennemi extérieur. La résistance dura encore un peu. Jusqu’en 1923. Mais Kronstadt avait déjà sonné la fin de la récré. Makhno dut s’enfuir et termina ses jours dans la misère, à Paris, comme ouvrier.
Après la mort de Lénine qui restait auréolé d’une certaine ambiguïté et l’élimination de Trotsky qui l’était nettement moins, le matois Staline, le plus médiocre des bolcheviks historiques, tissa sa toile et propulsa sans coup férir la dictature sur le prolétariat au rang d’une autocratie totalitaire impérialiste. La boucle était bouclée. Jusqu’à la mort du dictateur milieu des années 50, une succession chaotique à la mode Khrouchtchev et Brejnev, et le final pathétique que fut la Perestroïka du réformiste Gorbatchev. Ce fut l’implosion. L’effondrement, de l’intérieur, d’un système.
Le néolibéralisme capitaliste crut alors pouvoir en profiter pour piller et démembrer l’ex empire soviétique. Grave erreur. Car, humilié, l’ex-empire, restant doté d’une population nombreuse, de ressources innombrables et d’un armement nucléaire colossal, ne pouvait que redresser la tête, en avant toute pour un capitalisme d’État autocratique, de plus en plus dictatorial et impérialiste.
Poutine incarne tout cela depuis 20 ans. Prudemment au début. Et, désormais sans vergogne avec le dernier épisode en date que constitue l’invasion de l’Ukraine.
Que retenir de tout cela ?

À quoi ça tient l’Histoire avec un grand H ?

Si Makhno avait laissé filer Dénikine vers Moscou, le bolchevisme aurait été rayé de la carte et n’aurait engendré ni Staline, hier, ni Poutine, aujourd’hui. Deux camps se seraient alors trouvés face à face. Celui de la réaction, qui n’aurait pas manqué, après un bain de sang répressif, de se repeindre aux couleurs du capitalisme à la mode de la « démocratie » bourgeoise, et celui d’un peuple assoiffé de révolution sociale non-dictatoriale mais las et saigné à blanc. Eût-il été un bon calcul et était-ce jouable ? Car le bolchevisme, qui avait été un des éléments déclencheurs de la révolution d’Octobre, pouvait-il être mis dans le même sac que les nostalgiques de l’ordre ancien ?

Makhno a fait le choix de faire le distinguo entre les Blancs et les Rouges et, peut-être en souvenir de son entretien avec Lénine [note] , de ne pas confondre une révolution défigurée avec la réaction. Certains monstres froids adeptes de la realpolitik estiment que… Mais, de là à entonner :

« L’Ukraine à la sauce Poutine, c’est la faute à Lénine,
L’Ukraine le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Makno ! »

faudrait quand même pas charrier, car une chose est sûre, cent ans plus tard on se réclame encore de Makhno et gageons que, dès bientôt, rares seront ceux qui oseront se réclamer de Poutine.

Jean-Marc Raynaud




Source: Monde-libertaire.fr