Janvier 24, 2022
Par Lundi matin
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Nous sommes dans le sud-est du Mexique, Ă  la limite des États du Chiapas et du Tabasco, lĂ  oĂč le projet de construction du ’train maya’ promet l’arrivĂ©e d’un tourisme de masse et d’un modĂšle de dĂ©veloppement que les communautĂ©s locales rejettent fermement. A prĂšs de 1000 kilomĂštres de Mexico City, la capitale fĂ©dĂ©rale, la route 186 marque l’entrĂ©e de la pĂ©ninsule du Yucatan. ImmensitĂ© couverte de forĂȘts tropicales, traversĂ©es par des axes rectilignes sur des centaines de kilomĂštres qui relient les villes balnĂ©aires et touristiques de la fameuse riviera maya.

Depuis le port de Campeche, Alfredo alimente en poisson frais plusieurs villages de l’intĂ©rieur. La cinquantaine, jovial, il attrape une canette de biĂšre fraĂźche dans la glaciĂšre qui repose Ă  ses cĂŽtĂ©s. Il en boit trois ou quatre par heure, environ deux litres, ça dĂ©saltĂšre et ça rend ses longs trajets quotidiens plus faciles Ă  supporter.

Sous un soleil brĂ»lant et une humiditĂ© Ă©touffante, un camion amĂ©ricain, d’un rouge bordeaux flamboyant, s’immobilise en bordure de route, Ă  la sortie d’une station essence. Laissant le moteur ronronner, bercĂ© par les vibrations du mastodonte, Miguel, 42 ans, profite d’un bref moment de rĂ©pit. Tandis que d’une main il attrape une pipe en verre dans la poche de son jean, de l’autre il sort un sachet de poudre blanche de l’autoradio qu’il vient de s’affairer Ă  dĂ©monter. Du crystal meth. Ses lunettes de vue et son sourire Ă©dentĂ©, lui confĂšrent une allure d’intellectuel, la soixantaine bien tassĂ©e, exaltĂ© par les volutes de fumĂ©e qui s’échappent de sa pipe, et l’enveloppent d’une aura brumeuse qui se rĂ©pand dans la cabine.

« J’ai conduit un camion pour la premiĂšre fois Ă  14 ans. Adolescent, je vivais dans un quartier pauvre de la ville de Mexico, on voyait circuler toute sorte de drogues, et j’ai dĂ©jĂ  un peu tout essayĂ©.’ ’La meth, j’en fume depuis un an et demi, ça me maintient Ă©veillĂ©, attentif. Les journĂ©es sont longues et monotones, on ne dort pas beaucoup. Â»

La cargaison est lĂ©gĂšre, des milliers de rouleaux de papier toilette, et le camion file Ă  vive allure, survolant les nids de poules dont la route est minĂ©e. Toutes les heures, le rituel est le mĂȘme, un court arrĂȘt sur le bas-cĂŽtĂ©. Un coup d’Ɠil dans le rĂ©tro, un coup de main derriĂšre l’autoradio, un coup de flamme pour rĂ©chauffer la pipe, de profondes aspirations et un sourire bĂ©at. Puis c’est reparti. La route n’attend pas. Le patron non plus.

 Â« Il y a des impĂ©ratifs horaires Ă  respecter, surtout pour les clients. Et parfois mĂȘme au retour, Ă  vide, l’entreprise te demande de rentrer rapidement, d’ĂȘtre lĂ  Ă  telle heure, parce qu’un autre chargement t’attend Â».

A la nuit tombĂ©e, Ă  ChampotĂłn, une petite ville cĂŽtiĂšre, les quelques pĂȘcheurs partis dormir cĂšdent la place Ă  des centaines de camionneurs qui profitent d’une halte bien mĂ©ritĂ©e. Miguel retire les clĂ©s du contact, le tuyau d’échappement vertical qui surplombe la cabine cesse de cracher ses fumĂ©es noires, tandis que le moteur soupirant s’éteint enfin.

Avec sa fille, Irene, Doña Guadalupe tient l’une des dizaines d’échoppes qui s’alignent sur le bord de route. Les cachimbas. Quelques produits de base, un repas, un cafĂ©, c’est le repĂšre des routiers, oĂč l’on se met au jour des rumeurs les plus rĂ©centes. L’arrĂȘt est vital, un sandwich mangĂ© sur le pouce, mais surtout, c’est lĂ  qu’on se rĂ©approvisionne. A peine Irene revenue de l’arriĂšre boutique avec un sachet de cristal, que Miguel a dĂ©jĂ  ressorti sa pipe. “Ici, le restaurant ne sert que de couverture, en rĂ©alitĂ© nous vendons un peu de tout”, explique Doña Guadalupe. “Des mĂ©thamphĂ©tamines, de la cocaĂŻne, mais aussi tout un tas de mĂ©dicaments.’ “On peut en trouver partout, vraiment partout dans le pays, dans toutes les cachimbas”, insiste Miguel. “Mais si j’arrive et que je ne gare pas mon camion lĂ -devant, elles ne me vendront rien, elles courent un risque, Ă  tout moment il peut y avoir une descente, mĂȘme si en gĂ©nĂ©ral elles seront prĂ©venues Ă  l’avance”.

Une heure et trois pipes de mĂ©thamphĂ©tamines plus tard, enthousiaste et hilare, Miguel reprendra la route en direction de MĂ©rida, oĂč il doit arriver avant l’aube, laissant derriĂšre lui la cachimba de Doña Guadalupe. La musique y rĂ©sonne sans cesse, reggaeton Ă  plein rĂ©gime dans les enceintes, aux cĂŽtĂ©s d’un autel oĂč trĂŽne JĂ©sus Christ, toisant les visiteurs de son jugement. Irene tiendra la garde toute la nuit. Elle n’a pas dormi depuis presque 48 heures. Mais le service est assurĂ© 24h/24, et elle a sous la main tout le nĂ©cessaire pour ne pas ressentir la fatigue.

Il est minuit passĂ©e lorsque les phares d’une camionnette s’éteignent devant la cachimba. Un homme en descend, commande un cafĂ©, s’installe Ă  la table. Un peu de sucre, puis il ouvre deux gĂ©lules, qu’il verse dans son cafĂ©. Le perico, la drogue la plus courante parmi les chauffeurs routiers mexicains. C’est un mĂ©dicament, que l’on peut trouver en pharmacie, sur prescription mĂ©dicale, normalement utilisĂ© pour perdre du poids. Mais vendu massivement dans les cachimbas, et consommĂ© en grande quantitĂ©, le perico rend aussi insomniaque.

Victor a 35 ans, bien qu’il en paraisse 50. Les yeux cernĂ©s, le regard fataliste, il se justifie. ’Je n’ai pas eu la vie tendre, dans mon enfance, ma jeunesse, je n’ai fait que travailler, travailler, travailler, je ne mangeais pas Ă  ma faim. Aujourd’hui, je suis diabĂ©tique. Et puis il y a les cachets, je sais que ça m’affecte, que ça nuit Ă  ma santĂ©. Mais malheureusement je m’en sers pour le travail.’

Parti de CancĂșn en fin de matinĂ©e, il rentre chez lui Ă  Guadalajara. Plus de 2000 kilomĂštres, deux jours et deux nuits sur la route, sans dormir. ’6 comprimĂ©s, ça coĂ»te 150 pesos [6,5€], je les prends en un voyage, deux le soir, deux le matin, puis Ă  nouveau deux le soir, parfois davantage
’.

« C’est sĂ»r que le crystal c’est moins cher, mais c’est plus addictif, et une fois que tu commences, tu finis par en prendre mĂȘme quand tu ne travailles pas, quand tu es chez toi tu as envie de fumer, tu deviens accro.’ Depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, dĂ©jĂ  29 tonnes de mĂ©thamphĂ©tamines ont Ă©tĂ© saisies au Mexique, loin devant la cocaĂŻne (8 tonnes). “C’est une drogue vraiment banale ici, et trĂšs addictive, deux voir trois fois plus addictive que la cocaĂŻne. Â»

Victor conduit des camions depuis ses 20 ans. C’était un rĂȘve d’enfant, parcourir le pays. Avant, il Ă©tait chauffeur de bus. ’Mes premiers voyages, je restais Ă©veillĂ©, sans prendre de drogues. Je regardais les panneaux, je dĂ©couvrais des endroits, des paysages. J’ai mĂȘme eu la chance de rester quelques jours Ă  CancĂșn, de faire du tourisme. C’était nouveau pour moi, toute cette route.’

« Mais dĂšs que tu fais toujours le mĂȘme trajet, encore et encore, au bout d’un certain temps je prenais vraiment des risques. Je rĂ©sistais, je rĂ©sistais. Jusqu’au jour oĂč je me suis endormi au volant. Heureusement, la majoritĂ© des autoroutes sont Ă©quipĂ©es de bandes sonores, et en me dĂ©portant vers le bas cĂŽtĂ©, j’ai Ă©tĂ© rĂ©veillĂ© par les vibrations. C’est lĂ  que je me suis rĂ©solu Ă  prendre des comprimĂ©s. Je venais de commencer, ça faisait Ă  peine trois ou quatre mois que j’étais sur la route. Â»

Comme un peu partout autour du globe, rares sont les camionneurs qui ont le privilĂšge de dormir suffisamment. Au Mexique, faire une sieste de quelques heures est carrĂ©ment un luxe. Alors c’est une grande majoritĂ© de la profession qui se drogue. Évidemment, les patrons sont au courant, ils tolĂšrent. Ils savent parfaitement que pour tenir le rythme souvent imposĂ©, pour faire des milliers de kilomĂštres sans cligner de l’Ɠil, les drogues sont indispensables. Leur usage est normalisĂ©, devenu banal.

« Il y a un mois, j’ai Ă©tĂ© contrĂŽlĂ© dans l’État de Michoacan. J’avais pris deux gĂ©lules, et ils ont trouvĂ© le pot rempli. Mais ils ne m’ont pas arrĂȘtĂ©. J’ai parlĂ© Ă  mon patron et il a payĂ© un pot de vin de 8000 pesos [350€], pour qu’ils me laissent repartir. Â»

Et puis il y a le peyotl, un cactus traditionnellement utilisĂ© par les peuples autochtones dans des rituels spirituels ancestraux. Son usage est aussi de plus en plus courant dans le cadre de cĂ©rĂ©monies holistiques Ă  visĂ©e mĂ©dicinale. Son principe actif, la mescaline. En Occident, Aldous Huxley sera l’un des premiers Ă  l’expĂ©rimenter. Et si pour les premiers missionnaires chrĂ©tiens dans les Andes, la mescaline ouvraient les portes du paradis, d’oĂč le nom qu’ils donneront Ă  un autre cactus, le San Pedro, pour Huxley, elle ouvre les portes de la perception [1], ce qui inspirera le nom d’un groupe de rock bien connu, The Doors.

Mais sur les routes mexicaines, si l’on use et abuse du peyotl, de la mescaline, c’est bien encore et toujours dans un combat infernal contre la fatigue, repoussant le sommeil au-delĂ  des rĂȘves. Dans les cachimbas, le peyotl est vendu sous formes de bonbons crĂ©meux, prĂ©parĂ©s avec des cacahuĂštes, du miel, de la pĂąte d’amande. C’est sucrĂ©, c’est dĂ©licieux. TrĂšs peu addictif. Mais pour peu que l’on surpasse la microdose, le voyage en devient hallucinatoire.

Beaucoup mélangent le peyotl et le perico. Les histoires de camionneurs hallucinés sont courantes.

« Des chauffeurs qui s’arrĂȘtent net, se mettent Ă  courir parce qu’ils croient que le camion n’avance plus. D’autres qui voient la lune se dĂ©crocher, s’arrĂȘtent et partent chercher dans la jungle oĂč est ce qu’elle a bien pu tomber. D’autres encore racontent qu’ils ont vu un Ăąne, ou une vache courant a la vitesse du camion. Ils accĂ©lĂšrent mais l’ñne ou la vache accĂ©lĂšre aussi. Un chargeur de tĂ©lĂ©phone qui se transforme en serpent, des esprits qui dansent suspendus aux branches surplombant la route. J’ai entendu tellement d’histoires
 mes respects pour le peyotl. Mais franchement, je prĂ©fĂšre mes petits pericos. Je sais qu’avec ces cachets, je peux travailler correctement, ĂȘtre Ă  l’aise. Et puis surtout je sais que ce n’est pas addictif. Â»

Alexis Habouzit




Source: Lundi.am