Si le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau, lequel est la brebis égarée ?

Ce bref article comporte plusieurs visées : tout d’abord d’appréhender la figure du militant, en particulier face au numérique, de tenter de comprendre pourquoi il/elle peut sombrer dans l’isolement et d’entrevoir une solution en repensant la question de l’affinitaire et des luttes dites locales/partielles.

Il s’agit là de quelques ébauches de réflexion pour l’heure bien lacunaires mais qui me semblaient importantes de partager afin que ensemble, nous puissions les prolonger surtout en vue du 5 Décembre et de sa suite.

I – Qu’est-ce qu’un.e militant.e ?

Le/la militant.e est défini de la manière suivante : comme une personne qui lutte pour ses idées ou pour une organisation dans laquelle il/elle s’implique. Si auparavant le/la militant.e apparaissait en particulier au sein de structures tel que le parti ou le syndicat, une nouvelle sphère lui est ouverte : internet.



« Le péril Jeune » de Cédric Klapisch (1994) où en réaction au LCR, les personnages décident de fonder le GAG (Groupe Anarchie Dure)

Attention, je ne vise pas à décrédibiliser les luttes sur internet (sinon la pertinence de cet article serait proche du zéro) : au contraire, c’est un lieu qu’il convient d’occuper. Beaucoup sont ceux/celles qui commencent à s’informer, à se « politiser » à travers des articles et vidéos. C’est pourquoi il importe d’être présent.e.s et d’avoir une certaine rigueur en ligne.

Pour autant, le militantisme exacerbé sur internet a ses dérives, notamment celle de déverser sa verve (légitime parfois) à travers le virtuel pour mieux supporter la violence du monde extérieur. Etre dans la réaction plutôt que dans la réflexion théorique en vue d’une praxis. Internet peut devenir une forme d’exutoire qui annihile toute action. Le/la militant.e s’isole ainsi car compense sa frustration de perdre contrôle sur son quotidien en étant omniprésent.e en ligne.

Ainsi, soit le/la militant.e se renferme sur internet, soit il/elle rejoint des organisations qui l’isolent tout autant puisqu’il/elle ne lutte plus en vue d’il/elle-même mais en vue d’une structure qui, en général pense la centralisation des luttes à outrance.

En effet, l’isolement du militant s’explique en partie par le fait que ses moyens d’action sont déconnectées de son quotidien, que ce soit les AG, lieu de la palabre hors sol, de guerre de positions plutôt que d’actions, ou le tractage en vue d’un parti, d’un syndicat. Ponctuellement, le/la militant.e fait son devoir. Devoir qu’il/elle supporte soi disant en vue de causes qui lui semblent justes, pour les autres, parfois en vue du soulèvement du peuple, de mobiliser « les masses »…

Mais penser ainsi, c’est s’exclure des luttes.

Faire une dichotomie entre « nous les militant.e.s porteurs/euses d’une idéologie « salvatrice » » et « le peuple », « la masse », c’est faire une distinction entre soi et ceux/celles qu’on défend. Quelque chose de presque religieux se joue : on se « sacrifie » pour ses idées. Dire qu’on lutte pour soi est perçu comme relevant de l’égoïsme. Pourtant, avancer qu’on lutte pour soi, c’est se positionner comme voulant reprendre le contrôle de son quotidien, sa vie et considérer – même si c’est formulé ici par une platitude – que sa liberté commence là où commence celle des autres.

La lutte n’est pas le lieu de l’ascétisme mais aussi de la fête, de reprendre nos espaces et un rapport au temps non aliéné par le capital. A quoi bon vouloir quitter les rôles qu’on nous a assignés pour s’enfermer dans des logiques bureaucratiques et hiérarchiques ?

II – L’affinitaire/les collectifs et des luttes dites partielles : des solutions ?



« La classe operaia va in paradiso » d’Elio Petri (1971). Ce film questionne d’ailleurs les liens entre syndicat et patronat, ainsi que le rôle des étudiant.e.s qui tentaient de débrayer les usines.

L’affinitaire, vil ennemi de la « massification », instance soi disant fondée sur l’exclusion, aurait-elle en son sein une alternative à la posture aliénante et isolée du militant ?

En premier lieu, il me semble important de rappeler que l’affinitaire ne concerne pas que des liens « privilégiés » que des membres d’un groupe partageraient, mais surtout un partage d’intérêts communs qui peut conduire à la formation d’un collectif. Ce type de fonctionnement est perçu avec défiance par certaines organisations car se préoccuperaient de luttes trop partielles, déconnectée de « la masse ».

La nuance entre groupe affinitaire et collectif peut être au premier abord ténue ; elle se joue à mon sens au niveau de la volonté du collectif d’être en général davantage publique, plus ouvert que le groupe affinitaire qui est pertinent, par exemple, dans le cadre d’action clandestine. Dans les deux cas, ces types de fonctionnement – si non autoritaires – se veulent horizontaux , loin de penser à conserver des mandats ou des positions de cadre qu’on retrouve dans des organisations traditionnelles. Cependant, il ne faut pas se leurrer. Au sein de ces groupes, il peut aussi exister des rapports de domination ou des conflits interpersonnels qui nuisent au fonctionnement du groupe.

Mais là où le collectif peut briser l’isolement du militant, c’est avant tout quand il réunit des personnes ayant des intérêts communs au vu, par exemple, de leur condition (collectif des chômeurs/chômeuses, collectif des intermittant.e.s du spectacle contre la précarité, collectif queer et féministe contre les violences sexistes et envers les personnes LGBT+ par exemple) et qu’il vise aussi à agir localement. Les grandes organisations ne visent qu’à tout centraliser sur Paris même, oubliant les banlieues ainsi que les régions qui ont leur vécu et spécificités propres. Il existe une forme de nécessité : penser le dialogue entre le local et la grande échelle, ne pas abandonner l’un ou l’autre.

Donc, il ne s’agit pas de créer des petits groupes locaux et identitaires mais de pouvoir plus facilement se réunir et agir sur notre vie quotidienne – comme les Gilets Jaunes l’ont fait au début de leur mouvement en se réunissant sur les ronds points -.

En effet, si la notion de quotidien/vie quotidienne apparaît à plusieurs reprises dans ce texte, c’est qu’elle me semble cruciale. Le/la militant.e milite par foi, par croyance en une extériorité qui le sauvera. Ne pas séparer lutte et vie quotidienne conduit à se désaliéner de la posture du croyant, à s’envisager soi comme sujet pouvant intervenir de manière concrète sur les choses.

Aussi, il me paraît pertinent de revenir sur les luttes dites partielles. Un collectif est en général crée par des intérêts communs. Des personnes en situation de handicap peuvent se réunir contre le validisme, des étudiant.e.s, chômeurs.euses, personnes en CDD/Stage/au RSA peuvent se réunir contre la précarité etc. Pourtant, il ne faut pas penser ces luttes comme partielles, contradictoires ou en rivalité, mais bien comme faisant parti d’un tout : une conquête vers la vie plutôt que la survie ! Et penser que lorsqu’on lutte contre les formes d’oppressions qu’on vit, on s’oppose aussi à celles que nos camarades subissent !

Alors, ne soyons ni isolé.e.s, ni encarté.e.s et montons des collectifs !

Par un isolé en contradiction.


Article publié le 07 Déc 2019 sur Paris-luttes.info