Octobre 13, 2021
Par CQFD
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Illustration de Mortimer

En cette annĂ©e de commĂ©moration de la Commune de Paris, un aspect symptomatique du conspirationnisme d’État a Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© : ce moment oĂč le gouvernement de Versailles va accuser contre toute vraisemblance l’Association internationale des travailleurs (AIT, dite ultĂ©rieurement premiĂšre Internationale) d’en ĂȘtre l’instigatrice occulte. L’écrivain Yves PagĂšs – Ă  qui l’on doit un article important sur le pseudo-complot Illuminati â€“, est revenu rĂ©cemment sur cette « Ă©tape essentielle constituĂ©e par la suspicion envers l’Internationale ouvriĂšre dans l’histoire des thĂ©ories du complot [1] Â». Une Ă©tape qui allait vite dĂ©boucher sur de nouvelles mutations conspirationnistes.

L’AIT, une sociĂ©tĂ© secrĂšte ?

1870-1871, la France est en guerre contre la Prusse et la population parisienne s’insurge spontanĂ©ment contre la capitulation. Le 28 mars 1871 est Ă©lu le conseil de la Commune, qui comprend Ă  peu prĂšs un quart d’affiliĂ©s Ă  l’AIT. L’Internationale a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1864 par des travailleurs europĂ©ens afin de synchroniser l’action de la classe ouvriĂšre face Ă  un capitalisme mondialisĂ©. Depuis les grandes grĂšves de la fin des annĂ©es 1860, elle est perçue comme une menace grandissante par les possĂ©dants. On la soupçonne mĂȘme de disposer d’un butin et d’une puissance extraordinaires, ce qui assoit sa rĂ©putation de sociĂ©tĂ© secrĂšte. Pourtant, lorsque la guerre Ă©clate, les sections françaises de l’AIT sont dans l’incapacitĂ© de s’y opposer ou d’organiser une classe ouvriĂšre elle-mĂȘme exsangue. NĂ©anmoins, la plupart de ses militants les plus chevronnĂ©s – Assi, Varlin, Theisz, Malon, LĂ©o Frankel, Élisabeth Dmitrieff, etc. – se jettent dans la mĂȘlĂ©e de la rĂ©volution communaliste. En rĂ©sumĂ©, le rĂŽle des internationaux, en tant qu’individus, a bien Ă©tĂ© actif ; celui de l’organisation, elle-mĂȘme divisĂ©e, est quasi nul.

DĂšs les premiers procĂšs engagĂ©s contre l’AIT sous le Second Empire, l’avocat lyonnais Oscar Testut inaugure un modĂšle de journalisme policier qui bĂątit son fonds de commerce en investiguant sur l’association. Il ira jusqu’à recruter des mouchards pour surveiller les proscrits exilĂ©s en Suisse. Dans plusieurs ouvrages, Testut propage l’idĂ©e que l’Internationale et la Commune ne font qu’un : « C’est l’Internationale, et l’Internationale seule, qui a suscitĂ© et dirigĂ© l’insurrection du 18 mars ; c’est elle encore qui a provoquĂ© les Ă©meutes de Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot. Â» Il dĂ©pose d’ailleurs en aoĂ»t 1871 en qualitĂ© d’expert devant la commission parlementaire chargĂ©e de faire la lumiĂšre sur l’insurrection du 18 mars. Sans apporter aucun Ă©lĂ©ment tangible, il prĂ©tend que c’est de Londres que viennent les ordres du soulĂšvement.

Marx, le grand prĂȘtre de l’Internationale

AprĂšs le 18 mars 1871, Marx est prĂ©sentĂ© dans la presse bourgeoise comme le « grand prĂȘtre de l’Internationale Â» tĂ©lĂ©guidant depuis Londres des hordes de « bandits cosmopolites Â» contre la capitale française, Ă  la solde de Bismarck dont il aurait Ă©tĂ© le secrĂ©taire… Une publicitĂ© assez ironique, car, contrairement Ă  une idĂ©e reçue, Marx Ă©tait alors quasiment inconnu en France, y compris dans les milieux ouvriers.

L’auteur de La Guerre civile en France, se voit obligĂ© de dĂ©mentir les calomnies de la presse vĂ©nale. En juillet 1871, il rĂ©pond Ă  un journaliste new-yorkais de The World : « Ce serait mĂ©connaĂźtre complĂštement la nature de l’Internationale que de parler d’instructions secrĂštes venant de Londres. […] Ceci impliquerait une forme centralisĂ©e de gouvernement pour l’Internationale, alors que sa forme vĂ©ritable est expressĂ©ment celle qui, par l’initiative locale, accorde le plus de champ d’action Ă  l’énergie et Ă  l’esprit d’indĂ©pendance. Â»

L’anathĂšme est portĂ© par une littĂ©rature de meute : les communards vaincus n’auraient Ă©tĂ© que des crĂ©dules manipulĂ©s par une vĂ©ritable « franc-maçonnerie du crime Â», elle-mĂȘme alliĂ©e avec les jacobins et les blanquistes les plus extrĂ©mistes. Le pouvoir versaillais a trouvĂ© le coupable idĂ©al. En mars 1872, la loi Dufaure va criminaliser l’appartenance Ă  l’Internationale et pĂ©naliser « les organisations visant Ă  la grĂšve, Ă  l’abolition de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, de la famille ou de la religion Â». Durant le pontificat de LĂ©on XIII, plusieurs encycliques condamnent la franc-maçonnerie, l’athĂ©isme ou la « peste mortelle Â» du marxisme.

Les ratichons, champions du complot

La matrice manichĂ©enne du conspirationnisme est par nature religieuse. La rĂ©volution est vue comme un complot satanique contre l’ordre divin. On peut dire que l’abbĂ© Barruel [2] a fait des petits. AprĂšs la Commune, les polygraphes calotins multiplient les pamphlets comme des petits pains pour ramener les pauvres Ă  la bergerie. Mais diable que la concurrence est rude : si le Christ promettait aux pauvres le royaume des cieux, le communisme leur offre un empire terrestre !

Au demeurant, les mystĂšres de l’Internationale s’estompent Ă  mesure que le spectre de la Commune s’éloigne et que les mouvements socialistes s’organisent en partis ou syndicats lĂ©gaux. D’autres figures d’épouvante apparaissent alors, avec les anarchistes en premiĂšre ligne. Les thĂ©ories conspirationnistes agrĂšgent les nouveaux Ă©lĂ©ments de l’époque au grĂ© de l’improvisation de leurs auteurs. C’est alors que la construction du complot juif devient centrale. En 1882, dans un des premiers pamphlets de ce type, Les Juifs, nos maĂźtres, l’abbĂ© Chabauty fait encore rĂ©fĂ©rence Ă  l’Internationale, mais comme Ă©lĂ©ment secondaire du complot judĂ©o-maçonnique global.

En effet, l’antisĂ©mitisme, qui se construit politiquement sous sa forme moderne en Allemagne puis en France dans les annĂ©es 1880, offre aux masses une fonction dĂ©rivative Ă  l’anticapitalisme. « Ordre des Templiers, Franc-Maçonnerie, Internationale, Nihilisme, tout leur est bon Â», Ă©crit le polĂ©miste Édouard Drumont dans son best-seller La France juive (1886), accrĂ©ditant l’idĂ©e d’une omniprĂ©sence des Juifs dans toutes les entreprises de dĂ©stabilisation.

L’arriĂšre-boutique de la judĂ©ophobie

Drumont tient une place essentielle dans le commerce de l’antisĂ©mitisme en France. Dans La Fin d’un monde [3] (1889), il dĂ©fend la bonne foi des travailleurs français sous la Commune, allant jusqu’à dĂ©crier la lĂ©gende « d’une association mystĂ©rieuse qui, dirigĂ©e par des chefs invisibles, avait organisĂ© et prĂ©parĂ© longuement un plan de rĂ©volution europĂ©enne Â»â€Š pour y substituer insidieusement un autre mythe. Il fustige alors « l’action Ă©vidente des Juifs qui s’efforcĂšrent de lancer le Peuple contre les pauvres prĂȘtres pour le dĂ©tourner de se constituer en tribunal et d’exercer sur les financiers des revendications lĂ©gitimes
 Â», et introduit l’idĂ©e que la « Banque juive Â» aurait subventionnĂ© l’insurrection. Il en veut pour preuve que la maison de Rothschild a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e par les incendies de la Semaine sanglante.

On connaĂźt la paresse d’esprit qui consiste Ă  sortir le nom Rothschild du chapeau, archĂ©type du financier « juif Â» tenu responsable de chaque banqueroute, crise financiĂšre ou commotion politique. La figure des juifs marxistes, qui se glisseraient dans le nid du socialisme comme le coucou pour en devenir les maĂźtres, offrira l’autre versant de cette obsession inextricable.

Faut-il le rappeler, cette fixation funeste va se dissĂ©miner au cours du XXe siĂšcle jusqu’au gĂ©nocide nazi, se nourrissant du fonds judĂ©ophobe chrĂ©tien, des idĂ©ologies nationalistes, du scientisme raciste, du « socialisme des imbĂ©ciles Â» et de la diffusion mondiale des Protocoles des sages de Sion, cĂ©lĂšbre faux confectionnĂ© par la police tsariste (voir ci-contre). Un siĂšcle plus tard, en constatant qu’au moindre hoquet conspirationniste jaillissent de nouvelles hybridations 2.0 de cet antisĂ©mitisme atavique, on s’afflige d’admettre que la lanterne de l’Histoire n’éclaire que trop mal les temps prĂ©sents.

Mathieu LĂ©onard


- Cet article fait partie du dossier “La grande choucroute complotiste”, publiĂ© dans le numĂ©ro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org