Octobre 13, 2021
Par Les mots sont importants
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À l’occasion du soixantiĂšme anniversaire du crime d’octobre 1961, le collectif Les mots sont importants se joint aux appels Ă  manifester, notamment Ă  Paris, ce dimanche 17 octobre 2021 Ă  15h, du cinĂ©ma Rex au Pont St Michel Ă  Paris. Nous publierons d’ici-lĂ , chaque jour, un texte consacrĂ© Ă  ce crime, Ă  son occultation, et au travail de mĂ©moire, d’histoire et de justice qui a dĂ» ĂȘtre rĂ©alisĂ© depuis, et qui doit se poursuivre. Les lignes qui suivent, signĂ©es Farid Taalba, furent publiĂ©es ici mĂȘme il y a dix ans, Ă  l’occasion du cinquantiĂšme anniversaire, et il nous semble qu’elles demeurent actuelles.


La commĂ©moration du cinquantiĂšme anniversaire de la rĂ©pression des manifestations du 17 octobre 1961 a donnĂ© lieu Ă  une multitude d’initiatives qu’on avait pas connues jusque lĂ  sous l’égide du Collectif 17 octobre, regroupant la gauche française et les supplĂ©tifs immigrĂ©s de l’entreprenariat de la mĂ©moire pour le vote utile. Nous nous proposons ici d’interroger l’appel qu’il a initiĂ©.

Tout d’abord, la mĂ©moire du 17 octobre n’a pas ressurgi dans l’espace public il y a vingt ans, c’est-Ă -dire au moment oĂč l’enquĂȘte de Jean-Luc Einaudi lui a donnĂ© une lĂ©gitimitĂ© « scientifique Â» et morale qui ne permettait plus de le nier, mais Ă  la fin des annĂ©es 70, notamment suite Ă  la publication de l’ouvrage de Hamon et Rotman Les porteurs de valises, dans lequel ils lui consacrent un chapitre. C’est ainsi que, au moment du dĂ©part de la Marche pour l’égalitĂ© de 83, le Collectif jeunes de Paris organisait un rassemblement au canal St Martin en mĂ©moire des victimes du 17 octobre en prĂ©sence de nombreuses familles qui venaient de perdre leurs enfants au cours des « Ă©tĂ©s chauds Â» qui avaient vu plus d’une centaine de jeunes abattus par des tontons flingueurs ou des policiers dans des circonstances plus que douteuses avec le slogan :

« La chasse est fermĂ©e, rengainez, on arrive ! Â».

DeuxiĂšmement, on ne saurait aller contre les revendications du collectif qui se rĂ©sument ainsi : reconnaissance par les plus hautes autoritĂ©s de l’état du massacre perpĂ©trĂ© par la police française, suppression de la Fondation pour la mĂ©moire de la guerre d’AlgĂ©rie, la libertĂ© pour tous d’accĂ©der aux archives et l’encouragement des recherches associant des historiens algĂ©riens et français.

Malheureusement une dimension importante de ces Ă©vĂ©nements est passĂ©e Ă  la trappe, concernant l’attitude de la gauche au moment et aprĂšs les faits. En effet, comment comprendre une telle dĂ©marche dans une commĂ©moration oĂč la gauche oublie le silence dont elle s’était rendue coupable au moment des faits et, ensuite, par le fait que « les martyrs de Charonne du 8 fĂ©vrier 1962 scellent la rĂ©union de la gauche Â», enterrant par la mĂȘme « l’horrible et culpabilisant souvenir du 17 octobre 1961 Â» [1].

D’ailleurs les rares militants de gauche qui ont eu le courage de ne pas se taire ont fait le constat qui s’imposait :

« La France, fut-ce la France de gauche, ne se soucie guĂšre de l’AlgĂ©rie future. Elle ne se soucie mĂȘme pas, ou si peu, de l’AlgĂ©rie prĂ©sente, de l’AlgĂ©rie traquĂ©e, non de l’autre cĂŽtĂ© des mers, mais Ă  quelques mĂštres. Elle ne se soucie pas du couvre feu ’’conseillé’’ aux Nord Africains aprĂšs 20H, de la ’’chasse au faciĂšs’’ oĂč l’on dĂ©piste le type arabe comme jadis le nez juif. Jusqu’au 17 octobre. Le 17 octobre, qui s’en souvient ? Personne. Et Charonne ? Tout le monde. Le dĂ©nouement de la guerre est dans cette mĂ©moire et dans cet oubli  Â» [2].

Le collectif jeune de Paris ne s’y Ă©tait pas trompĂ© quand, un mois aprĂšs l’arrivĂ©e triomphale de la Marche, il fut le seul Ă  soutenir les ouvriers de Talbot en grĂšve qui avaient Ă©tĂ© agressĂ©s par les ouvriers de la maĂźtrise aux cris de « Les arabes aux fours, Ă  la Seine ! Â» et qu’on se plaisait Ă  voir manipulĂ©s par quelques intĂ©gristes musulmans alors qu’ils tentaient simplement de sauver leur emploi.

Le collectif jeunes se retrouvait ainsi dans les propos recueillis par Jean Cau auprĂšs d’un syndicaliste algĂ©rien dans l’Express du 16/11/1961 :

« Nous avons Ă©valuĂ© la solidaritĂ© des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiquĂ©s, des pĂ©titions et des appels. Nous en prenons acte. Aux syndicats, aux partis, Ă  la gauche politique française d’ĂȘtre mis le nez sur leur pourrissement. Voici leurs troupes : ces chauffeurs de bus qui ne descendent pas de leur cabine lorsqu’on transforme leur autobus en car de police ; les mĂȘmes qui signalent aux policiers, Ă  Neuilly, par des appels phare code, la prĂ©sence d’AlgĂ©riens dans leur autobus ; et des ouvriers de chez Renault qui voient retirer dans l’üle Seguin un cadavre d’AlgĂ©rien de la Seine, et qui regardent, et qui s’éloignent, indiffĂ©rents  Â».

Comment devant la perpĂ©tuation de certains oublis ne pas partager le dĂ©goĂ»t de François Maspero face Ă  cette gauche toujours prompte Ă  s’unifier face Ă  l’extrĂȘme droite :

« Le fait que le courage, l’hĂ©roĂŻsme mĂȘme des familles algĂ©riennes de la rĂ©gion parisienne, aient rĂ©ussi Ă  faire Ă©clater jusque dans les rues des quartiers bourgeois l’atroce vĂ©ritĂ©, l’atroce vĂ©ritĂ© de nos chiens en uniforme, ne doit pas permettre Ă  qui que ce soit de se donner le luxe de ces comĂ©dies oĂč l’on rĂ©pĂšte : nous dĂ©nonçons, nous ne sommes pas du mĂȘme monde. Il est trop tard  Â» [3].

Cet Ă©tĂ© encore, les traminots ont-ils dĂ©brayĂ© quand une rame de tramway a servi au transport des familles roms expulsĂ©s de leur campement ?




Source: Lmsi.net