Mai 5, 2021
Par Partage Noir
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J’ai dĂ©jĂ  dit que, parfois, l’action politique obtient quelques rĂ©sultats positifs — et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, d’ailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les rĂ©sultats positifs obtenus occasionnellement sont annulĂ©s par les rĂ©sultats nĂ©gatifs ; de mĂȘme que je suis convaincue que, si l’action directe a parfois des consĂ©quences nĂ©gatives, celles-ci sont largement compensĂ©es par les consĂ©quences positives de l’action directe.

Presque toutes les lois originellement conçues pour le bĂ©nĂ©fice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restĂ©es lettre morte, sauf lorsque le prolĂ©tariat et ces organisations ont imposĂ© directement leur application. En fin de compte, c’est toujours l’action directe qui a le rĂŽle moteur. Prenons par exemple la loi antitrust censĂ©e bĂ©nĂ©ficier au peuple en gĂ©nĂ©ral et Ă  la classe ouvriĂšre en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont Ă©tĂ© citĂ©s en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet d’avoir formĂ© un trust en dĂ©clenchant une grĂšve !

Mais la foi aveugle en l’action indirecte, en l’action politique, a des consĂ©quences bien plus graves : elle dĂ©truit tout sens de l’initiative, Ă©touffe l’esprit de rĂ©volte individuelle, apprend aux gens Ă  se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mĂȘmes ; et enfin elle fait passer pour naturelle une idĂ©e absurde : il faudrait encourager la passivitĂ© des masses jusqu’au jour oĂč le parti ouvrier gagnera les Ă©lections ; alors, par la seule magie d’un vote majoritaire, cette passivitĂ© se transformera tout Ă  coup en Ă©nergie. En d’autres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu l’habitude de lutter pour eux-mĂȘmes en tant qu’individus, qui ont acceptĂ© toutes les injustices en attendant que leur parti acquiĂšre la majoritĂ© ; que ces individus vont tout Ă  coup se mĂ©tamorphoser en vĂ©ritables « bombes humaines Â», rien qu’en entassant leurs bulletins dans les urnes !

Les sources de la Vie, les richesses naturelles de la Terre, les outils nĂ©cessaires pour une production coopĂ©rative doivent devenir accessibles Ă  tous. Le syndicalisme doit Ă©largir et approfondir ses objectifs, sinon il disparaĂźtra ; et la logique de la situation forcera graduellement les syndicalistes Ă  en prendre conscience. Les problĂšmes des ouvriers ne pourront jamais ĂȘtre rĂ©solus en tabassant des jaunes, tant que des cotisations Ă©levĂ©es et d’autres restrictions limiteront les adhĂ©sions au syndicat et pousseront certains travailleurs Ă  aider les patrons. Les syndicats se dĂ©velopperont moins en combattant pour des salaires plus Ă©levĂ©s qu’en luttant pour une semaine de travail plus courte, ce qui permettra d’augmenter le nombre de leurs membres, d’accepter tous ceux qui veulent adhĂ©rer. Si les syndicats veulent gagner des batailles, tous les ouvriers doivent s’allier et agir ensemble, agir rapidement (sans en avertir les patrons Ă  l’avance) et profiter de leur libertĂ© d’agir ainsi Ă  chaque fois. Et si, un jour, les syndicats regroupent tous les ouvriers, aucune conquĂȘte ne sera permanente, Ă  moins qu’ils se mettent en grĂšve pour tout obtenir — pas une augmentation de salaire, ni une amĂ©lioration secondaire, mais toutes les richesses de la nature — et qu’ils procĂšdent, dans la foulĂ©e, Ă  l’expropriation directe et totale !

Le pouvoir des ouvriers ne rĂ©side pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacitĂ© Ă  paralyser la production. La majoritĂ© des Ă©lecteurs ne sont pas des ouvriers. Ceux-ci travaillent Ă  un endroit aujourd’hui, Ă  un autre demain, ce qui empĂȘche un grand nombre d’entre eux de voter ; un grand pourcentage des ouvriers dans ce pays sont des Ă©trangers qui n’ont pas le droit de voter. Les dirigeants socialistes le savent parfaitement. La preuve ? Ils affadissent leur propagande sur tous les points afin de gagner le soutien de la classe capitaliste, du moins des petits entrepreneurs. Selon la presse socialiste, des spĂ©culateurs de Wall Street assurent qu’ils sont prĂȘts Ă  acheter des actions de Los Angeles Ă  un administrateur socialiste aussi bien qu’à un administrateur capitaliste. Les journaux socialistes prĂ©tendent que l’administration actuelle de Milwaukee a crĂ©Ă© une situation Ă©conomique trĂšs favorable aux petits investisseurs ; leurs articles publicitaires conseillent aux habitants de cette ville de se rendre chez Dupont ou Durand sur Milwaukee Avenue, qui les servira aussi bien qu’un grand magasin dĂ©pendant d’une grosse chaĂźne commerciale. En clair, parce que nos socialistes savent qu’ils ne pourront pas obtenir une majoritĂ© sans les voix de cette classe sociale, ils essaient dĂ©sespĂ©rĂ©ment de gagner le soutien (et de prolonger la vie) de la petite-bourgeoisie que l’économie socialiste fera disparaĂźtre.

Au mieux, un parti ouvrier pourrait, en admettant que ses dĂ©putĂ©s restent honnĂȘtes, former un solide groupe parlementaire qui conclurait des alliances ponctuelles avec tel ou tel autre groupe afin d’obtenir quelques mini-rĂ©formes politiques ou Ă©conomiques.

Mais lorsque la classe ouvriĂšre sera regroupĂ©e dans une seule grande organisation syndicale, elle pourra montrer Ă  la classe possĂ©dante, en cessant brusquement le travail dans toutes les entreprises, que toute la structure sociale repose sur le prolĂ©tariat ; que les biens des patrons n’ont aucune valeur sans l’activitĂ© des travailleurs ; que des protestations comme les grĂšves sont inhĂ©rentes Ă  ce systĂšme fondĂ© sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e et qu’elles se reproduiront tant qu’il ne sera pas aboli. Et, aprĂšs l’avoir montrĂ© dans les faits, les ouvriers exproprieront tous les possĂ©dants.

Mais le pouvoir militaire, objectera le partisan de l’action politique, nous devons d’abord obtenir le pouvoir politique, sinon on utilisera l’armĂ©e contre nous !

Contre une vĂ©ritable grĂšve gĂ©nĂ©rale, l’armĂ©e ne peut rien. Oh, bien sĂ»r, si vous avez un socialiste dans le genre d’Aristide Briand [1] au pouvoir, il sera prĂȘt Ă  dĂ©clarer que les ouvriers sont tous des « serviteurs de l’État Â» et Ă  essayer de les faire travailler contre leurs propres intĂ©rĂȘts. Mais contre le solide mur d’une masse d’ouvriers immobiles, mĂȘme un Briand se cassera les dents.

En attendant, tant que la classe ouvriĂšre internationale ne se rĂ©veillera pas, la guerre sociale se poursuivra, malgrĂ© toutes les dĂ©clarations hystĂ©riques de tous ces individus bien intentionnĂ©s qui ne comprennent pas que les nĂ©cessitĂ©s de la Vie puissent s’exprimer ; malgrĂ© la peur de tous ces dirigeants timorĂ©s ; malgrĂ© toutes les revanches que prendront les rĂ©actionnaires ; malgrĂ© tous les bĂ©nĂ©fices matĂ©riels que les politiciens retirent d’une telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin d’exister, qu’elle Ă©touffe dans le carcan de la PropriĂ©tĂ©, et qu’elle ne se soumet pas.

Et que la Vie ne se soumettra pas.

Cette lutte durera tant que l’humanitĂ© ne se libĂ©rera pas elle-mĂȘme pour chanter l’Hymne Ă  l’Homme de Swinburne [2] :

Gloire à l’Homme dans ses plus beaux exploits

Car il est le maĂźtre de toutes choses.




Source: Partage-noir.fr