Octobre 11, 2021
Par Lundi matin
284 visites


Faire sĂ©cession ?! Des idĂ©es mais surtout du vĂ©cu

Les français, dans leur trĂšs grande majoritĂ©, ont choisi d’obĂ©ir au passe sanitaire qui nĂ©anmoins, et chacun semble le savoir, au moins confusĂ©ment, n’a de sanitaire que le nom.

D’aucuns, d’autre part, voudraient disjoindre le sanitaire du politique, soit, exception, considĂ©rer ce passe dont la vocation est pourtant principalement de contrĂŽler et de sĂ©parer le bon grain de l’ivraie, comme un mal nĂ©cessaire, Ă  visĂ©e purement mĂ©dicale, exigĂ© par les circonstances que l’on sait. Comment cela se pourrait-il faire ? Tout ne tient-il pas Ă  la politique [1] ? Et quelle singuliĂšre dĂ©sunion dans la bouche de ceux-lĂ  mĂȘme qui prĂ©tendent, d’abord et avant tout, se prĂ©occuper de questions politiques, lutter, en thĂ©orie surtout, contre les idĂ©es nausĂ©abondes qui circulent, qui sont lĂ©gion, et qui habituellement voient du politique partout, mais sauf ici. Comment peut-on revendiquer de dissocier, en considĂ©ration du moment prĂ©sent, le sanitaire du politique, alors qu’aujourd’hui en France, dans la plus grande opacitĂ©, c’est un conseil de dĂ©fense sanitaire qui dĂ©cide de ce qui est « bon Â» pour notre santĂ© ? Au mĂ©pris de ce qu’en dit une frange non nĂ©gligeable de la communautĂ© mĂ©dicale, par ailleurs pro-vaccin, n’ayant pas « l’honneur Â» de faire partie dudit conseil de dĂ©fense [2].

Aucun bienfondĂ© du passe en matiĂšre de santĂ© publique, voire mĂȘme des effets inverses de celui soi-disant recherchĂ© : lutter contre la pandĂ©mie, du fait de l’abandon, en de nombreux lieux passe-compatibles, des gestes barriĂšres. IncohĂ©rences manifestes, de surcroĂźt : les transports de proximitĂ©, pour ne donner qu’un exemple parmi bien d’autres, ne sont pas soumis au passe, mais certes il faut bien que l’exploitation de la classe laborieuse se poursuive, seul moyen de faire tourner la sacro sainte Ă©conomie.

Ainsi, s’il faut bien tout de mĂȘme s’inquiĂ©ter de l’emprise du numĂ©rique sur nos vies, de la surveillance numĂ©rique de nos existences – mais faire quoi, concrĂštement, en l’occurrence, pour contrecarrer cela ? –, il ne faudrait cependant pas se mĂȘler Ă  la populace des samedis, au motif que nous en aurions nĂ©cessairement les mains sales ainsi que la nausĂ©e.

Fleurissent dĂšs lors des jugements Ă  l’emporte-piĂšce, sous la plume d’éminents intellectuels, bardĂ©s de diplĂŽmes (agrĂ©gĂ©s, normaliens, etc), osant comparer les mobilisations anti-passe Ă  la manif pour tous [3], rien que cela ! Intellectuels, dont certains n’ont jamais mis les pieds dans lesdites manifestations du samedi, se permettant donc de les juger Ă  l’aune de ouĂŻ-dire : ce qu’en disent leurs proches, voire ce que les mĂ©dias en vĂ©hiculent, mĂ©dias que par ailleurs ils fustigent, n’étant pas Ă  une contradiction prĂšs, mĂ©dias dont on sait comment ils ont pu monter en Ă©pingle de trĂšs fĂącheux Ă©vĂ©nements Ă©pars, ne s’étant pas du tout pĂ©rennisĂ©s (une croix gammĂ©e ici, une agression lĂ  contre des soignants ou des structures de soin qu’il faut bien Ă©videmment et sans nuance condamner), comme s’ils formaient le contenu permanent des mobilisations.

ProcĂ©dons par l’absurde et supposons que la situation soit telle que certains nous la dĂ©crivent, que les crypto-fascistes pullulent dans ces manifestations du samedi, que faut-il alors en conclure : que ces intellectuels ont choisi, en connaissance de cause, de leur laisser la rue et qu’ils nous recommandent de faire de mĂȘme ? SinguliĂšre façon de « lutter Â» contre ce fascisme dont on nous dit par ailleurs qu’il vient [4]. Si les fascistes forment bien le plus gros de ces mobilisations, quid alors des participants aux mouvements orchestrĂ©s par Philippot Ă  Paris ? Des queues sans fin pour aller, Ă  grands frais, Ă©couter Zemmour et le pseudo philosophe Onfray ? Et si les mots ont un sens, quel vocable faut-il alors utiliser pour qualifier cette gent lĂ  ? Sans parler du fait que les authentiques crypto-fascistes sont au pouvoir ou/et Ă  ses portes !

Le QR code, d’aprĂšs certains, ne serait que la continuation, par d’autres moyens, d’une sociĂ©tĂ© de contrĂŽle ou de surveillance dont l’invasion dans nos vies ne date certes pas d’hier. Du quantitatif en somme mais point de saut qualitatif. Mais comment peut-on ne pas voir la diffĂ©rence abyssale entre le fait de tendre son QR code pour frĂ©quenter une salle de cinĂ©ma par exemple et le fait d’utiliser son smart phone, sa CB, de frĂ©quenter, mĂȘme assidĂ»ment, les rĂ©seaux sociaux, ou bien encore le fait d’ĂȘtre, Ă  longueur de journĂ©e, sans notre consentement, filmĂ©s par les camĂ©ras de vidĂ©o-surveillance, prĂ©sentes quasi partout, lors de nos dĂ©placements ? Devoir justifier de son pedigree sanitaire, voire de son identitĂ©, pour boire un cafĂ©, s’inscrire dans une salle de sport, prendre le train (oĂč un bracelet peut vous ĂȘtre apposĂ© au poignet pour tĂ©moigner de votre QR code vĂ©rifiĂ©), tout cela ne serait qu’une mesure idoine et, veulent croire certains, passagĂšre, qu’un ajout somme toute presque insignifiant dans le panel de la cyber surveillance qui fait florĂšs ? En l’occurrence, est-ce la technologie qui est en cause ou le modus operandi de sa mise en Ɠuvre qui consiste Ă  nous utiliser pour consentir Ă  notre propre et smart contrĂŽle, qui conduit Ă  nous y habituer, perversion dont on peut ĂȘtre sĂ»r qu’elle ne disparaĂźtra pas avec la suspension (quand d’ailleurs ?) du QR code sanitaire ?

Une fois n’est pas coutume, et Ă  l’heure oĂč les chrĂ©tiens sombrent du fait des monstruositĂ©s pĂ©docriminelles rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ©es, ancestrales, mais dont certains ne prennent, enfin, conscience que maintenant : « pardonnons-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font Â», ceux qui ravalent, comme ils le font, la passe sanitaire au statut d’épiphĂ©nomĂšne. Lorsque cette frange de la population, prĂ©tendument Ă©clairĂ©e, criera au loup, il sera sans doute malheureusement trop tard.

S’agirait-il alors de revenir Ă  l’ñge de pierre ? Certes non. D’incarner une puretĂ© anumĂ©rique ? Non plus. De mĂȘme qu’il y a un milieu entre ĂȘtre anti-vaccins (tout vaccins confondus) et juste peut-ĂȘtre sainement mĂ©fiant Ă  l’encontre des vaccins anti-covid [5], ce que rĂ©cusent beaucoup, confondant Ă  dessein les anti-passe avec des anti-vaccins, mĂȘme s’il est vrai que la frontiĂšre est parfois poreuse entre les deux ; de mĂȘme il y a un milieu entre utiliser les technologies de l’information, sans lesquelles nous serions condamnĂ©s Ă  nous installer sur une Ăźle dĂ©serte, et tendre, docilement, son QR code Ă  l’entrĂ©e de lieux qu’hier nous frĂ©quentions en « libertĂ© Â».

Au lieu d’écrire et de lutter contre les pires menaces : Zemmour, notre Trump ou Bolsonaro national, Macron, notre petit PĂ©tain, peut-ĂȘtre, de nouveau, aux portes du pouvoir pour un nouveau quinquennat, d’aucuns s’époumonent Ă  disputer du pedigree des manifestants anti-passe, rĂȘvant secrĂštement de changer le peuple ou de le destituer en bloc. Celui qui ne veut pas avoir les mains sales, se retrouvera bientĂŽt sans mains, ce qui lui fera une belle jambe et le coupera, irrĂ©mĂ©diablement, de toute possibilitĂ© de lutter, dans la rĂ©alitĂ©. N’est-on pas en droit de dĂ©noncer une certaine cĂ©citĂ© de la part de ces avant-gardes Ă©clairĂ©es, dans leur rĂȘve de puretĂ© idĂ©ologique ?

Cette histoire de QR code sanitaire m’a personnellement et enfin rĂ©veillĂ©e de mon sommeil dogmatique en termes de surveillance de masse, se pourrait-il faire que cette modeste contribution au dĂ©bat puisse en rĂ©veiller d’autres quant Ă  la cyber surveillance ubiquitaire et Ă  la technopolice comme moteur de la sĂ©curitĂ© globale qui nous pendent au nez ?

J’ai dĂ©cidĂ©, dans la mesure de mes moyens, de faire sĂ©cession avec ce monde qui me dĂ©becte profondĂ©ment et je vous prie de croire que ce sĂ©paratisme lĂ  est Ă  la fois amusant, reposant et instructif. Sur la photo ci-dessous et comme Ă  mon habitude depuis le 21 juillet 2021, je prends mon cafĂ©, travaille et lit, sur ma chaise pliante, dans mon quartier, en toute tranquillitĂ©, achalandĂ©e d’un parapluie lorsque le temps n’est pas clĂ©ment. La rue elle est Ă  qui ? À moi, Ă  nous ! Mes pauses cafĂ© occasionnent, tous les jours, de belles rencontres, des discussions avec le chaland, de la convivialitĂ©. Je bouffe, certes, et me rend donc au supermarchĂ© oĂč, pour le moment, nulle passe sanitaire n’est exigĂ©. Pour le reste, je teste la dĂ©croissance, culturelle en l’occurrence, ce qui ne m’empĂȘche pas d’organiser, Ă  domicile, un cinĂ© club par-ci, un repas par-lĂ , sans parler des mobilisations des samedis qui supplĂ©ent allĂ©grement au sport que je ne peux pratiquer en salle, mobilisations anti-passe dont, en conclusion, je ne vois pas ce qui nous interdirait d’y participer.




« Le grand problĂšme des ĂȘtres humains civilisĂ©s n’a jamais Ă©tĂ© la dĂ©sobĂ©issance, mais l’obĂ©issance Â» Howard Zinn. Le progrĂšs et la rĂ©volte, autrement dit, ne valent-ils pas qu’on se prive d’un cafĂ© en terrasse ou d’un cinĂ© ? Qu’on rejoigne ceux qui manifestent le samedi dans les rues, quand bien mĂȘme tous ne seraient pas frĂ©quentables ni parfaits ? Et si d’aventure nous Ă©tions lĂ©gion Ă  le faire, le pouvoir et sa violence ne seraient-ils pas contraints, au moins, de mollir ? Qu’il faille a priori se soumettre aux lois de la sociĂ©tĂ© dont on est membre, cela va en quelque sorte de soi, mais si ces lois sont mauvaises, faut-il, encore une fois, garder le silence et s’incliner sous le carcan ?

« Pour gagner dans la lutte et conquĂ©rir leur Ă©mancipation, les masses travailleuses doivent ĂȘtre guidĂ©es, conduites par une « Ă©lite Â», par une « minoritĂ© Ă©clairĂ©e Â», par des hommes « conscients Â» et supĂ©rieurs au niveau de cette masse. [
] qu’une telle idĂ©e soit ancrĂ©e dans l’esprit de ceux qui se prĂ©tendent Ă©mancipateurs et rĂ©volutionnaires, c’est un des phĂ©nomĂšnes les plus Ă©tranges [
] Ainsi, je conçois le fascisme d’une façon vaste. Pour moi, tout courant d’idĂ©e qui admet la dictature – franche ou estompĂ©e, « droite Â» ou « gauche Â» â€“ est au fond, objectivement et essentiellement fasciste. Pour moi, le fascisme est surtout l’idĂ©e de mener les masses par une « minoritĂ© Â», par un parti politique, par un dictateur. Â»
Voline, Le fascisme rouge (1934).

Le moment insurrectionnel n’aura cure de toutes mes rĂ©flexions, ni de celles de ceux qui refusent d’ĂȘtre dans la rue les samedis, il n’aura besoin ni de rĂ©flexion, ni de QR code au moment de l’effervescence de son explosion. Du lyrisme il y en aura alors, dans nos vies, dans nos chairs et pas seulement sur le papier, dans nos Ă©crits ou sur nos bouches, dans nos paroles.

Gageons que l’hiver 2021 sera chaud, comme le fĂ»t celui de 2018 avec les Gilets Jaunes dont la comparaison avec ce qui sommeille actuellement est nulle et non avenue : l’Histoire, en effet, ne repasse pas les plats.

Une prof de philo dans le 93




Source: Lundi.am