Mai 23, 2022
Par À Contretemps
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■ Il ne peut exister d’exigence critique qui ne soit radicalement libre de son expression. Libre et autonome par rapport aux modes discursifs en vigueur et aux institutions de pouvoir qui les légitiment ou s’en démarquent. C’est pourquoi la nature de cette exigence est d’être marginale. Marginal, Bernard Noël le fut, son existence durant. Dans l’hommage que nous lui rendions à l’occasion de sa mort, le 13 avril 2021, nous saluions son « incomparable exigence, et plus que jamais vivante cette idée porteuse qui fut la sienne : l’écriture doit être intimement liée, dans l’obscur ou la clarté, au projet d’émancipation. Contre la pesanteur des temps, contre la “sensure”, contre l’oubli, contre la bienséance, contre les impasses de l’histoire. Avec les êtres qui, chacun à leur manière, résistent au “pouvoir [qui] change de nom, mais jamais de volonté ni de nature” et cherchent la voie de sortie d’un monde invivable ». C’est donc avec plaisir que nous publions le dernier entretien que Bernard Noël ait, semble-t-il, accordé. Datant de mai 2020 et paru dans le numéro 5 de la revue Apulée, il prend la forme d’un dialogue avec son ami Yves Jouan autour des concepts de « sensure » et de « captation-castration mentale ». Son titre est de notre fait. Bonne lecture ! – À contretemps.


Yves Jouan : « Censure » : le Littré, le Larousse, le Robert, le Trésor de la langue française, chacun y va de sa, de ses définitions. « Sensure », au contraire, est un mot que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire. Cela fait pourtant plus de quarante ans qu’il signifie la privation de sens, grâce à L’Outrage aux mots, d’abord paru en préface du Château de Cène chez Jean-Jacques Pauvert. Mais voilà un mot qui semble immédiatement combattre ce qu’il désigne. C’est peut-être pourquoi il fait peur. On peut se réclamer de la censure (il y a de par le monde des commissions de censure tout à fait officielles), jamais de la sensure. Personne n’a encore dit : « Je pratique la sensure. » C’est peut-être finalement le premier mot à résister en lui-même à ce qu’il nomme. Or, ce qu’il nomme lui préexistait. Peux-tu nous rappeler ce qui a amené tout à coup, dans un texte que tu signes en 1975, la nomination de la privation de sens ? Qu’est-ce qui a fait qu’alors, après des décennies de pratique innommée, la terre était prête à ce que le mot apparaisse ?

Bernard Noël : De temps à autre, je me dis que j’aimerais laisser un mot, et justement le mot sensure, car un mot n’a pas besoin de signature pour indiquer son origine, et que celui-là est simple et pratique pour désigner ce qu’il dénonce. Le lendemain de mon procès pour outrage aux mœurs (25 juin 1973), Jean-Jacques Pauvert m’a téléphoné à une heure tout à fait inhabituelle, 8 heures du matin, pour me dire qu’il fallait que j’écrive et lui donne ce que j’avais dit la veille devant mes juges. Je n’avais certainement pas employé le mot sensure qui a jailli tandis que je réfléchissais sur l’opposition entre le monde de l’Est, où régnait la censure, et le monde dans lequel je vivais qui se flattait de la liberté d’expression. Cette liberté, plus j’y réfléchissais, plus elle me paraissait douteuse, non pas à cause de mon procès, car je me sentais alors coupable et non pas victime, mais par l’autodestruction qui résultait de la multiplicité des informations dans l’espace public et de l’envahissement médiatique de l’espace privé. La volonté de créer du « cerveau disponible » [1] (l’expression ne surgira qu’un quart de siècle plus tard) était déjà sensible à force de publicité commerciale et d’informations politiques favorables au pouvoir. J’ai déjà raconté qu’après la chute du mur de Berlin, j’avais projeté de faire une enquête dans les anciennes démocraties populaires sur ce que devenait la culture quand cessait la censure (avec un « c » bien sûr). Je n’ai réussi à réaliser ce projet qu’en Pologne et, lors de ma rencontre avec Julia Hartwig, poète très célèbre, celle-ci m’a dit tout à coup : « Le problème aujourd’hui, c’est qu’on ne sait plus où est l’ennemi. » On ne saurait exprimer plus brièvement et plus clairement l’effet de la sensure : ceux qui sont censurés le savent et par qui ; ceux qui sont sensurés l’ignorent complètement.

La sensure nous amène bien sûr au mot « sens » lui-même et à… son sens. Tu écris que le mot (quel qu’il soit) n’arrête pas le sens. Tu ne recherches donc pas le signifié premier, la résultante première d’une mythique pureté du signe. Qu’est-ce donc, pour toi, que ce sens dont le pouvoir s’acharne à nous priver. Qu’est-ce que le sens contient en lui-même qui, pour la pérennité ou l’extension du pouvoir, nécessite qu’il en vide les mots ?

On oublie trop aujourd’hui que pouvoir et religion furent longtemps liés et s’appuyaient l’un sur l’autre ou se justifiaient mutuellement. La censure servait alors à éliminer les mauvaises pensées, les parjures, les hérésies ; plus tard, quand la société s’est laïcisée, elle a voulu encadrer toutes les formes de contestation. Il est très significatif que la sensure soit née sous les régimes les plus libéraux qui, tout en proclamant la liberté d’expression, n’avaient de cesse de la contrôler sans en avoir l’air. Le sens est l’énergie que communiquent un mot, une expression. Cette énergie rend dangereux les mots qui la transmettent à contre-pouvoir. La censure limitait cette transmission mais ne pouvait le faire sans s’exposer. La sensure agit en brouillant les informations et les multiplie pour les banaliser. Elle dispose bien sûr de tous les moyens de le faire discrètement, en particulier des moyens économiques dont on s’aperçoit vite qu’ils conditionnent la liberté de parole. Cependant, nous entrons sans doute dans une nouvelle ère de la sensure parce que le pouvoir et la Finance sont en train de se confondre afin de maîtriser tous les principaux moyens d’information et, plus grave encore, de s’approprier toutes les connexions qui vont permettre de contrôler les capacités mentales, bases de l’être humain…

Dans sa grande habileté et dans son étonnante souplesse, le libéralisme, en ayant non pas décentralisé, mais polycentré le pouvoir, n’offre-t-il pas à la sensure des entrées en incessante multiplication ?

Ce qui précède laisse entendre que le pouvoir pourrait, prochainement, disposer des moyens de nous domestiquer, mais quel est ce pouvoir, et qu’est donc le libéralisme ? Nous le désignons souvent comme la Finance sans pouvoir lui donner un visage plus précis qu’en ce temps-là n’en avait Dieu. Autrefois, en se déclarant les serviteurs de Dieu, nos monarques disposaient d’un pouvoir absolu. Ceux qui servent le Capital travaillent à mettre en place un pouvoir de même nature, mais l’absolu du pouvoir royal était conforté par la grâce et, cette grâce, tous les hommes la partageaient également. Quelle « grâce » la Finance va-t-elle pouvoir dispenser pour sensurer toutes nos valeurs au seul profit de son pouvoir ? Jusqu’ici, elle ne nous a proposé que la consommation, qui est une grâce bien misérable.

Tu parles, ici et là, du vide voulu par les médias pour laisser toute la place, dans les « temps de cerveau humain disponibles », à leurs messages : ne sommes-nous pas aujourd’hui passés à un autre stade avec Internet et lesdits « réseaux sociaux » (expression qui, sans doute, met par elle-même en acte la sensure), le vide sortant de son rôle de moyen à but immédiat pour devenir une fin en soi, ou un moyen au service d’autres objectifs que ceux des seuls messages médiatiques ? Avec ces nouveaux outils, le libéralisme n’étend-il pas, en terme même de temps et de sphère linguistique, le champ de la désertification ?

En dénonçant la sensure et plus tard la castration mentale qui en est la conséquence, je pensais aux effets de la télévision, qui neutralisait la réflexion afin de rendre le cerveau disponible aux messages de la publicité ou de la politique. Ce phénomène de captation a été parfaitement décrit par M. Le Lay, PDG de TF1, dans une réunion d’entrepreneurs en termes aussi techniques que cyniques. Cela remonte à une vingtaine d’années et la captation mentale a fait depuis beaucoup de progrès avec la mise à la disposition de tous d’un appareil portable, qui cumule les capacités de communication en donnant accès à la fois à Internet, aux chaînes de télévision, aux réseaux sociaux et au réseau téléphonique. Chacun a désormais son smartphone et il suffit d’emprunter les transports publics pour constater que leur utilisation ne cesse guère d’occuper une bonne partie des voyageurs. Bien des parents se plaignent que leurs enfants n’ont plus d’échange avec leurs camarades qu’avec cet appareil. Cette addiction est évidemment inquiétante car elle touche une bonne partie de la population, mais son pire effet tient sans doute à ce que le smartphone donne réponse à tout grâce à sa liaison avec Internet et que l’utilisateur finit par s’en attribuer le mérite, donc la pensée. Le smartphone finit alors par devenir un organe, qui annonce des connexions toujours plus intimes qu’on commence déjà à greffer sur le corps : elles rendront l’individu de plus en plus dépendant, manipulé, soumis. Tout cela est le résumé sommaire d’une situation qui installe un contrôle généralisé grâce à des appareils séduisants et non par la contrainte, tout en développant une police dotée de forts moyens de répression.

Sans dire que l’on peut tuer un mot, tu écris qu’on peut faire en sorte qu’il « se fane ». Mais tu dis aussi que rien n’est perdu de ce qui a été prononcé. Dans son ouvrage La Mort [2], Vladimir Jankélévitch affirme en substance que, même si l’on peut faire disparaître quelqu’un ou quelque chose, enfouir ou cacher un geste, un mouvement, on ne peut pas empêcher qu’il ait eu lieu ou réalité ; il fait à partir de là de tout instant, et pratiquement de tout atome et de tout acte, le fondateur d’une immortalité. Ne peut-on pas imaginer quelque chose qui soit du même ordre pour le mot ou pour le sens ?

Ce qui a eu lieu a eu lieu ; c’est indiscutable que subsiste ou non une trace de son passage. Cependant, nous entrons dans un monde où tout peut être effacé ou si bien réinterprété que la chose devient son contraire. Il ne s’agit plus de convaincre mais d’occuper mentalement, et que cette occupation soit absolue. Le temps n’est pas si loin où l’on avait recours à la propagande pour convaincre le citoyen aussi bien que le client. La propagande argumentait, voulait convaincre en s’adressant à l’intelligence. Le pouvoir, qu’il soit politique ou commercial, a compris qu’il était bien plus rentable dans tous les domaines de rendre le cerveau disponible et donc capable d’accueillir sans recul, sans réflexion, ce qu’on lui propose. Désormais, et en conséquence, peu importe ce qui a eu lieu car ne compte que l’actuel, que l’immédiat, et c’est en eux qu’est tout le sens. Et ce sens, dans un monde voué à la consommation, est tellement lié au consommé qu’il lui doit une énergie périssable toujours à renouveler. S’il s’interrogeait sur la nature du consommable, notre monde devrait faire disparaître l’avenir pour que n’existe plus que le présent.

Plusieurs philosophes ou historiens, à la suite de Walter Benjamin, ont parfois montré la capacité des mouvements sociaux et politiques à faire ressurgir ce que l’on croyait disparu (je pense notamment aux travaux de Michèle Riot-Sarcey sur les (re)surgissements de la liberté au XIXe siècle [3]). Ne penses-tu pas que des mouvements collectifs (encore à venir) – tu fais également souvent référence à la Révolution française, à sa combinaison avec Les Confessions de Rousseau et L’Encyclopédie, élaborée par un collectif sous l’impulsion de Diderot – puissent entraîner avec eux une remontée de sens oubliés, en même temps que des apparitions sémantiques nouvelles, qui soient de l’ordre d’un renouvellement de la pensée ?

Quelque chose qui a eu lieu pourrait avoir à nouveau lieu : cet avènement arrive parfois à des livres, à des œuvres d’art, à une méditation philosophique, mais un événement ne saurait avoir lieu deux fois. C’est seulement son interprétation qui se renouvelle, entraînant « une remontée de sens ». Le bicentenaire de la Révolution française a vu se multiplier les critiques qui en contrarient les visions trop exclusivement positives. Je n’ai pas suivi ces travaux, sauf un peu à propos de Robespierre. L’événement qui ne cesse de m’interroger depuis cinquante ans est la Commune de Paris de 1871. Cette révolution n’a duré qu’une cinquantaine de jours, a pris des mesures sociales marquantes à peine appliquées et suscité une haine d’une violence raciste : le racisme de la bourgeoisie contre le peuple. D’où une volonté d’élimination qui a fusillé des milliers d’hommes, de femmes et même d’enfants dans les rues de Paris, des procès, des exécutions, de longues peines de prison et des déportations. Cette violence a rétabli l’ordre, et cela jusqu’à nos jours. Je me demande si ce qui l’a le plus excitée n’est pas dans le principal mérite que Marx reconnaît à la Commune, et qui est d’avoir « brisé » l’appareil d’État. Qu’est-ce que l’appareil d’État ? C’est tout ce qui assure son pouvoir et qui est l’armée, la police et l’administration. La Commune a été débarrassée de cet « appareil » qui avait filé à Versailles, mais elle avait prévu de le remplacer par des élus à tout moment révocables. On imagine combien « briser » l’appareil d’État aurait évité aux révolutions communistes de se changer en dictatures…

J’ai rencontré dans plusieurs de tes textes et entretiens le mot « captation », mais jamais, me semble-t-il, l’expression « captation mentale » que tu viens d’employer. On voit bien la proximité d’avec la « castration mentale ». Mais proximité n’est pas synonymie. Pourrais-tu préciser ce que signifie pour toi cette expression ?

Le mot « captation » est venu naturellement et l’ajout de l’adjectif « mentale » fait que leur association désigne parfaitement le phénomène qu’il s’agit de dénoncer. La rencontre de ces deux mots produit une telle clarté qu’ils devaient s’appeler l’un l’autre pour exprimer l’une des plus graves menaces. Sans doute ne les avais-je jamais réunis, ce qui prouve la justesse de tes questions et la nécessité de ne jamais cesser de s’interroger sur la manière de se débarbouiller de l’actualité. La captation mentale a toujours été désirée par le pouvoir religieux puis politique, mais l’un et l’autre n’ont longtemps eu recours qu’à la conviction nourrie par le prêche, la prière, le discours et la propagande. Tout a changé quand la captation mentale est devenue une technique audio-visuelle, dont le but final est la confiscation de la mentalité individuelle pour qu’elle soit seulement docile à ce que lui soufflera le pouvoir.

Tu écrivais en 1976, dans un texte intitulé « Écrire aujourd’hui » : « L’écriture de recherche travaille contre cette dégradation. » Plusieurs de tes propos ultérieurs vont dans le même sens. La vie même de la poésie, du roman, du théâtre, etc., malgré le peu qu’elle représente devant les productions de faussaires et les mouvements vides des tout petits écrans, n’est-elle pas la preuve que la sensure n’a pas (ou pas encore) sa victoire ?

Effectivement, mon cher Yves, la sensure n’a pas encore pris le contrôle de toutes les activités créatrices, ou simplement pensives, parce qu’elle ne dispose pas encore des moyens techniques lui permettant un contrôle absolu. On assiste à la mise en place de ce contrôle en Chine avec pour base la reconnaissance faciale. Ce qui arrive à côté inquiète et dans le même temps rassure car on se croit toujours plus malin, plus résistant. La destruction de l’Éducation nationale devrait nous faire peur, à moins que l’inutilité d’éduquer de futurs chômeurs nous semble bienvenue. Le nombre des lecteurs a sensiblement diminué depuis quatre ou cinq ans, mais on n’a jamais publié autant de livres. On me dit que les financements culturels, c’est-à-dire les subventions, vont désormais au vendable plutôt qu’au « difficile ». Je suis un mauvais observateur parce que j’ai choisi de vivre à l’écart depuis une bonne trentaine d’années, ce qui limite sans doute mon engagement. Je vois la dégradation de ce que couvre le mot « culture » et la résistance de la petite édition. Je vois baisser le nombre des lecteurs et grandir la passion de ceux qui lisent. Qu’en déduire pour l’avenir ? Tout ce qui nous rassure peut favoriser par ailleurs la captation mentale, qui toujours simule pour dissimuler…

« Captation mentale » : expression fondamentale et soudaine, mais venue au cours du long cheminement de pensée qui est le tien. « [Ces deux mots] devaient s’appeler l’un l’autre », dis-tu : n’y aurait-il donc pas dans la langue même des ressorts inexplorés contre lesquels nul ne pourrait rien ? Rodin, paraît-il, disait que la forme attendait dans la pierre ; le rôle du sculpteur était évidemment, selon lui, de l’en faire jaillir. N’y aurait-il pas là un rôle non négligeable de l’écrivain, comparable à celui du sculpteur, devant quoi le pouvoir lui-même resterait sans voix ?

À quoi fait naturellement appel le mot « captation » pour désigner son acte, son domaine ? Je ne trouve en réponse que le mot « héritage » preuve que son sens principal est bien de s’attribuer, et avec violence, un bien qui ne lui était pas destiné. Cette violence est d’ailleurs audible dans les trois syllabes qui le composent. Et elle résonne dans l’acte de capter le mental. Il y a, par contre, de la douceur dans ce que dit Rodin de la forme en attente dans la pierre : c’est une belle façon de charger le sculpteur de la faire apparaître, mais qui ne dit rien du moyen d’y parvenir. Le travail, bien sûr, et le métier qui exigent attente et attention. Je crois volontiers que dans la masse de la langue et dans la décharge de tout ce qui fut écrit reposent les formulations à venir de découvertes, de pensées créatrices et nouvelles.

Mais ce qui permettra leur développement tient à l’activité mentale. Contre elle, le pouvoir demeure sans voix, en effet, mais pas sans moyens. Il peut, en recourant à la captation mentale, s’emparer des capacités créatrices du penseur dangereux ou rebelle. Cette captation, en 2019, demeure relativement restreinte, mais les réseaux, les connexions qui sont mis en place la promettent totale pour bientôt.

Si la captation mentale peut être favorisée par tout ce qui nous rassure, toute perception d’une base arrière de résistance à la sensure (tu en cites plusieurs) est-elle en soi porteuse de son contraire dans l’ordre de l’efficacité, ou bien peut-elle procurer suffisamment d’énergie pour donner toute son importance au « presque rien » également cher à Jankélévitch ?

Je crois qu’il est mal venu et même dangereux d’être optimiste en ce domaine. Pourquoi ? Tout simplement parce que le pouvoir et, plus précisément la classe qui le possède, est sans pitié à l’égard de toute tentative de le contester ou de le restreindre. Le presque rien obtenu par la résistance a parfois donné un presque tout dont l’espoir qu’il ouvrait n’a pas tenu longtemps face aux « réformes » qui sont toujours des régressions. La sensure, cependant, ne pratique pour l’heure qu’une captation mentale relative : relatif qui peut inquiéter ou rassurer. Il faut ne jamais oublier que la captation mentale n’est pas brutale et qu’elle compte sur sa discrétion pour dissimuler son efficacité et ses effets. Donc rien de plus dangereux que le « presque rien » qui endort la résistance.

Et qu’est-ce qui, selon toi qui empruntes à toi seul des voies diverses de pensée (celles du roman, de la poésie, du théâtre, de l’essai, de l’entretien…), peut ne pas endormir la résistance ?

Il me faut franchir ici un pas que je déteste, et c’est d’écrire « je » sans la nécessité de souligner un engagement personnel grave. Je vais donc devoir avouer, et cela avec le recul de mon grand âge, que rien ne m’a jamais satisfait au-delà de l’instant de sa réalisation. Que rien donc ne m’a jamais semblé acquis, car rien n’est définitif sauf la mort. Quel rapport entre ce que je viens d’écrire et ta question : comment ne pas endormir la résistance ? Juste le sentiment que l’insatisfaction nous maintient dans un état d’éveil, et donc de résistance, rien n’étant jamais acquis. La solitude peut avoir l’air d’un bon moyen de préserver ses illusions ; je ne le crois pas, dès lors que la conscience demeure active. Les périodes où j’ai milité, notamment dans le cadre des États généraux de la culture [4], m’ont permis de rencontrer un écho instantané, par exemple à l’exposé de « la castration mentale », mais cet écho demeurait immédiat, lié à l’excitation de la rencontre : il était impressionnant. Et que dure une impression ? Le retour à la solitude semble alors un retour à la vérité. Laquelle n’est pas acquise pour autant, mais a des chances d’être ranimée par l’absence d’illusions.

Les éditions P.O.L ont eu la bonne idée de publier sous la même forme L’Outrage aux mots et, auparavant, Les Plumes d’Éros [5]. Car ton œuvre est indivisible, évidemment. « La nudité, dis-tu à propos du nu photographique (et pictural), est le but, mais elle ne déshabille que nos yeux. » Déshabiller nos yeux n’est-il pas un travail premier et permanent pour que notre regard (oculaire et mental) ne se laisse pas piéger par quelque sensure que ce soit ?

Oui, mon cher Yves, déshabiller notre regard et le débarrasser ainsi des agents de séduction et de détournement pour qu’il ne soit que « nôtre », voilà qui est urgent et jamais acquis. Dès que la conscience devient autocritique, elle doit reprendre le nettoyage car notre regard est constamment envahi. Je me souviens, brusquement, de la réflexion de quelqu’un que j’admire beaucoup et depuis très longtemps, Leroi-Gourhan. Interrogé, vers 1963, sur la télévision encore à ses débuts, il explique qu’il est encore tôt pour se prononcer sur ses effets mais que jamais, jusque-là, l’humain n’avait eu à affronter un système capable de capter à la fois le circuit visuel et le circuit auditif : attaqué sur l’un, il pouvait dériver sur l’autre… Nous avons déjà parlé du pouvoir qu’a la télévision de créer du « cerveau disponible » par captation mentale. Cette captation vide la tête et la remplit d’invitations publicitaires, au contraire de la propagande traditionnelle qui tâchait de convaincre l’intelligence. La sensure multiplie les informations afin de les égaliser, de les brouiller, de les neutraliser. Suffit-il d’être averti pour se protéger ? J’en doute devant les télévisions constamment ouvertes dans les maisons du village, et bien plus depuis que je vois partout des smartphones qui, sans arrêt, donnent réponse à tout. Le monde se peuple de machines oculaires capables de surveiller tous nos gestes et bientôt – pourquoi pas ? – toutes nos pensées en attendant de les diriger.

Je le disais au début de cet entretien : le mot « sensure », qui était un néologisme voici quarante ans et plus, est le seul de la langue française qu’on ne trouve dans aucun dictionnaire. Que faire, selon toi, au point où nous en sommes, pour que les inventaires du vocabulaire reconnaissent enfin ce mot, c’est-à-dire l’effectivité de ce qu’il dénonce ? Ou plutôt, loin de son officialisation, comment l’imposer, l’exposer à la réflexion de tous ceux qui sont à même de s’en nourrir ?

Le mot « sensure » serait-il le seul mot de la langue française qui ne figure dans aucun dictionnaire de cette langue ? J’en doute mais n’ai pas d’exemple. J’ai fabriqué ce mot, il y a plus de quarante ans, pour désigner la privation de sens créée par notre fameuse liberté d’expression. Maintenant qu’il existe, ce mot n’a plus besoin de moi et, si j’évoque son invention, ce n’est pas pour me l’approprier, mais parce qu’il a surgi de la nécessité de nommer justement un phénomène qu’il désigne en effet exactement. L’accablant est que ce phénomène n’a cessé de se développer si bien que la privation de sens est devenue universelle. Ce mot n’en devrait paraître que plus nécessaire, mais il n’en est que plus indésirable. Je ne saurais le servir en le signant car l’anonymat est l’état naturel des mots courants. D’ailleurs, il n’a pas surgi suite à mon invention, mais du seul mouvement de la réflexion qui a spontanément remplacé le C par un S afin de distinguer la claire censure des pays socialistes de l’habile et perverse sensure inventée par le monde libre…




Source: Acontretemps.org