Avril 29, 2021
Par ACTA
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Alors que les anciens militants révolutionnaires italiens arrêtés en France cette semaine ont été libérés sous contrôle judiciaire dans l’attente de leurs auditions devant la chambre d’instruction, il importe de creuser les motivations politiques de la rafle décidée par Macron sous les encouragements de la classe politique italienne. Dans l’article qui suit, Dante Barontini revient tout d’abord sur la fameuse « doctrine Mitterrand », grâce à laquelle des centaines de militants transalpins ont pu trouver refuge en France au cours des années 1980 alors qu’ils avaient été victimes de condamnations expéditives dans leur pays, sous le régime de lois d’exception. Puis il montre comment les arrestations de mercredi peuvent être lues comme un symptôme de la restructuration autoritaire d’une Union Européenne en crise dont les classes dominantes cherchent à s’unir autour d’ennemis communs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières.

Quelqu’un croit-il vraiment qu’exiger l’extradition et la mort en prison de septuagénaires qui se sont battus contre l’État il y a plus de 40 ans soit autre chose qu’une pure vengeance ?

L’absurdité est telle qu’il n’est pas possible de la considérer comme une absurdité. Nous ne pouvons pas « imaginer » le pouvoir – la classe dirigeante de ce malheureux pays – comme un groupe d’abrutis simplement obsédés par le fait que certains (peu, en termes de pourcentage) de ses ennemis de l’époque aient échappé à la prison.

40 ans et « deux républiques » plus tard (nous en sommes à la troisième, n’est-ce pas ?), même la pire des obsessions devrait s’éteindre sous l’urgence de problèmes bien plus actuels.

La raison profonde des arrestations qui ont eu lieu en France mercredi ne peut donc pas être celle qui a été annoncée officiellement. Non par « complotisme », mais parce que nous pensons qu’au moins une partie de cette classe dirigeante est certes capable de faire un travail de boucher, mais avec une certaine « créativité » et une bonne dose de ruse, sinon d’intelligence.

S’ils nous donnent une explication stupide, nous ne pouvons donc pas les croire.

Mario Draghi et Marta Cartabia se sont personnellement impliqués sur ces arrestations, et non deux péquenauds à mi-chemin entre la Ligue et Fratelli d’Italia. Ils ont réussi là où Salvini et Bonafede avaient échoué, tout en traitant exactement le même dossier.

Et si Macron a changé de ligne par rapport à il y a deux ans, il est clair qu’une relation différente entre les différents États membres de l’UE est en train de mûrir.

C’est pourquoi il vaut la peine d’analyser les choses au-delà de la pure chronique, qui stimule toujours des « lectures psychologiques » déviantes, et de comprendre ce qui est en train de mûrir dans les plis de la crise multipliée par la pandémie – criminellement gérée dans tout l’Occident – et parmi les tentatives de réponse au déclin évident du Vieux Continent.

La France et la « doctrine Mitterand »

Les camarades italiens exilés au-delà des Alpes pendant près de 40 ans – un peu plus de 200 au total – y étaient en vertu d’un « pacte informel » entre l’Italie et la France, alors dirigées par Bettino Craxi et François Mitterrand. C’est en 1985 que la « doctrine » qui a pris le nom du président français a été formalisée, mais les travaux préparatoires et ceux de « consolidation » ont été un peu plus longs, avant et après.

En Italie, dans ces années-là, le pouvoir réfléchissait sur une solution politique qui permettrait de clôturer la séquence de la lutte armée. Sur le plan militaire, le plus gros avait été fait, les militants encore actifs se comptant sur les doigts de quelques mains, tandis que les prisons étaient pleines de prisonniers politiques. Combattants, certes, mais certainement pour des raisons politiques.

L’hypocrisie régnait déjà à l’époque. On savait donc qu’il en était ainsi, mais on ne pouvait l’écrire noir sur blanc dans une loi. La « solution politique » n’aurait donc pas dû passer par la « reconnaissance politique » posthume d’une insurrection armée. Il y a également eu un procès à partir de cette accusation, qui s’est terminé par l’acquittement retentissant de centaines d’accusés. Les condamner pour insurrection serait revenu à reconnaître la nature politique de leur action.

Mais il n’était pas possible de les garder tous en prison – souvent dans des prisons spéciales – car cela aussi était en fait une reconnaissance de la nature politique d’une lutte.

Une première solution, tristement célèbre, a été la loi sur la « dissociation », qui a vu le jour au cours de ces mêmes mois. Mais il ne s’agissait que d’une version édulcorée de la loi sur les « repentis » (il n’y avait pas grand-chose de plus à savoir sur les faits et les motivations de la lutte) et, par conséquent, elle était incapable de résoudre le problème – et elle n’y est de fait pas parvenue.

Peu après, à la fin des années 1980, le règlement pénitentiaire ordinaire – connu sous le nom de loi Gozzini – a commencé à être appliqué également aux prisonniers politiques « irréductibles ». Il s’agissait d’un mécanisme très lent de vidage des prisons, continuellement entravé par des problèmes locaux (le système judiciaire n’est pas le même partout, et le parquet de Milan – par exemple – semblait alors appliquer un code différent), qui a duré en pratique pendant toutes les années 1990.

Ensuite, il y avait le problème des « exilés ». Et la France de Mitterrand a accepté de les prendre en charge, accueillant et intégrant dans la vie civile ceux qui, autrement, auraient été des « fugitifs », donc « problématiques ». La seule limite : « ne pas avoir commis de crimes de sang ».

Encore une formule hypocrite, à laquelle ne se raccroche pas par hasard Macron pour prétendre n’avoir fait qu’appliquer rigoureusement la dite doctrine Mitterrand.

En fait, presque tous les exilés avaient été condamnés en Italie pour des « actes de sang », mais en vertu d’un crime que le code pénal français ne prévoyait pas : la « complicité morale ».

Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’un prisonnier pouvait être condamné pour un « crime de sang » même s’il n’y avait pas participé directement. Ceux qui ont eu la chance douteuse de pouvoir lire les verdicts des procès contre la lutte armée – on peut encore les lire aujourd’hui – ont vu 20 ou 30 accusés condamnés pour une action matériellement réalisée par 4 ou 5 personnes.

En pratique, un membre d’une « bande armée » pouvait être condamné pour chaque action menée par ce groupe lorsqu’il était en liberté (parfois même pour des faits survenus alors qu’il était déjà en prison).

La France ne reconnaissait pas ces condamnations expéditives et, par conséquent, les exilés pouvaient être considérés comme « non directement coupables » même s’ils étaient condamnés définitivement en Italie.

La « doctrine Mitterand », en somme, n’était pas un acte « contre l’Italie », mais une façon de collaborer avec ce pays pour résoudre un problème que la classe politique de l’époque était incapable de résoudre (les responsabilités du PCI et d’Andreotti, à cet égard, sont infinies).

Politique armée ou « crime de droit commun »

Sur ce point, il est peut-être préférable de laisser la parole au plus dur et au plus méchant des ministres de l’intérieur de l’époque, plus tard également président de la République :

Je crois que l’extrémisme de gauche, qui n’était pas du terrorisme au sens propre (en effet, il ne croyait pas que ce n’était qu’avec des actes terroristes que l’on pouvait changer la situation politique), mais qui était une « subversion de gauche » comme l’était le bolchevisme russe à ses débuts, c’est-à-dire un mouvement politique qui, se trouvant en lutte contre un appareil d’État, utilisait des méthodes terroristes comme l’ont toujours fait tous les mouvements de libération, y compris la Résistance (l’assassinat d’un grand philosophe, même fasciste, qui marchait tranquillement dans la rue, Giovanni Gentile, par les Gap florentins peut être jugé positivement ou négativement, mais d’un point de vue théorique il s’agissait toujours d’un acte de terrorisme) pensant déclencher – et c’est là l’erreur, même formelle – un véritable mouvement révolutionnaire. Vous avez été battus par l’unité politique entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italien, et par le fait que vous n’avez pas été capables d’entraîner les masses dans une véritable révolution. Mais tout cela fait partie d’une période historique de l’Italie qui est terminée ; et à présent, la soi-disant « justice » qui a été exercée et est encore exercée à votre égard, même si elle est légalement justifiable, est politiquement soit de l’ordre de la « vengeance » soit de la « peur ».

Francesco Cossiga évoluait dans la logique de la lutte des classes, et savait donc mieux que quiconque qu’en temps de guerre, on ment (et on refuse la « reconnaissance politique » à l’ennemi), on tire, on tue, on emprisonne, mais qu’il faut ensuite mettre en place des initiatives pour mettre réellement fin à la période de guerre. Parmi lesquelles, évidemment, le renvoi des prisonniers chez eux.

Togliatti, en faisant beaucoup d’erreurs et en concédant trop de choses, avait fait de même avec les fascistes, un an à peine après la fin de la guerre.

Trop compliqué à comprendre pour une classe politique d’aussi bas niveau que celle sortie des deuxième et troisième Républiques.

Quoi de neuf sous le soleil ?

Cependant, il y a quelque chose d’excessif dans cette angoisse de vengeance exhibée, et nous ne faisons pas référence à un quelconque aspect « psychologique » ou « idéologique ». Aucun vrai pouvoir ne vit avec la tête tournée vers l’arrière.

Un premier aveu nous vient du commentaire de Carlo Bonini, rédacteur en chef adjoint de La Repubblica (le journal de la famille Agnelli aujourd’hui) : « Si nous devions le dire en un mot, aujourd’hui, 28 avril, l’histoire du XXème siècle italien s’achève et probablement aussi une phase de l’histoire européenne ».

Un « tournant », quelque chose de « constitutif », pas un geste pour lui-même et encore moins conforme à un « désir de justice ». Quelque chose qui sert pour aujourd’hui et pour l’avenir, en somme. Qui dessine une caractéristique essentielle d’un « nouveau monde ».

En effet. D’une « nouvelle Europe ».

Nous prenons Bonini au sérieux non seulement parce qu’il a un rôle important de « communiquant » au service de la classe dominante, mais aussi et surtout parce que depuis plus de vingt ans (peut-être même depuis l’époque où il était au Manifesto) Bonini est professionnellement considéré comme « très attentif » aux services strictement entendus. Et si l’on considère le nombre infini de fois où il a interviewé Franco Gabrielli (nouveau sous-secrétaire des services, ancien chef de la Digos, du Sisde et de la Police), on peut croire que la vox populi ne repose pas que sur du vent.

En Italie, ces jours-ci, nous vivons – en silence et presque comme des idiots – les premiers pas d’un « changement » économique et social au terme duquel « le pays ne sera plus comme avant » (dixit Draghi au Parlement). Un parcours fait de « réformes » dont on peut entrevoir les caractéristiques, tout sauf favorables aux classes populaires.

Mais la signification ultime du « projet » n’est pas décrite d’une manière claire et exhaustive, qui puisse être examinée à la lumière du jour.

En France – en bons vieux colonialistes – il y a un peu moins d’hypocrisie et quelques allusions explicites qui sont très claires.

La « nouvelle Europe » est quelque chose de beaucoup plus défini. Par exemple, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a commencé par demander (de manière rhétorique) :

Voulez-vous que l’Europe soit un marché unique ou ne voulez-vous pas plutôt que ce soit un projet politique, noble et idéaliste ? […] Cela ne m’intéresse pas de travailler 17 heures par jour pour construire un marché. […] Vous souvenez-vous encore de qui vous êtes et d’où vous venez ? Nous venons de nations et d’empires. Nous sommes fondamentalement une idée politique qui a construit au fil des siècles le Saint Empire romain germanique, l’Empire napoléonien, l’Empire romain. […] Je dis donc aux Européens de ne pas oublier d’où nous venons.

Puis, il y a quelques jours, c’était au tour de Françoise Dumas, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, de présenter un rapport particulièrement explicite : « Sous nos yeux, l’unilatéralisme américain, les guerres hybrides russes, l’interventionnisme turc et l’expansionnisme chinois ont clôturé une époque ; les promesses des années 1990, déjà fragilisées par le terrorisme islamiste, se sont effondrées au bout de trente ans, comme les illusions ont souvent tendance à le faire. »

Pensiez-vous vraiment que l’Union européenne était cette communauté multiethnique qui avait finalement éliminé la guerre en son sein (en passant sous silence l’attaque contre la Yougoslavie, bien sûr) ? Eh bien, dit Dumas, « vous vous êtes trompés ».

Et en effet, elle continue : « Dans ce contexte, l’hypothèse d’une confrontation directe de haute intensité, en dessous du seuil nucléaire, mais hybridée par de multiples approches indirectes, ne peut plus être ignorée. Il faut se préparer. »

On n’oublie évidemment pas l’hypocrisie sous-jacente : « parce que la paix, cœur du projet européen, ne peut s’épanouir qu’à l’ombre d’une puissance qui s’affirme et d’épées qui la renforcent ».

Pour résumer, le cadre stratégique est le suivant. La crise pandémique a mis en évidence ce que nous pouvions déjà entrevoir : l’Europe est en déclin, les États-Unis aussi mais ils sont en train de réagir, la Russie est un quasi-ennemi (mais elle doit nous fournir du gaz et du pétrole), la Chine est le concurrent inatteignable avec lequel nous ne savons pas comment composer, toute tentative de récupération du déclin passe par un conflit (économique, technologique, etc.) qui pourrait facilement se terminer par une véritable guerre. Peut-être pas nucléaire, mais menée à plusieurs niveaux (blocage des réseaux informatiques, des infrastructures stratégiques, etc.)

Voilà la « nouvelle Europe » qui surmonte « le vingtième siècle ». L’Europe qui s’affranchit des différences politiques, culturelles, juridiques entre les différents pays membres et qui est équipée pour affronter le même « ennemi intérieur » (les classes populaires et ceux qui prétendent les représenter en termes de système économique et de régime politique différents) et les mêmes ennemis extérieurs.

Si, pour cimenter ce nouveau rapport, quelqu’un – Draghi – demande une livre de chair humaine sous la forme d’une douzaine d’anciens combattants à la retraite, eh bien, c’est un prix si bas qu’un banquier comme Macron ne peut qu’accepter de le payer…

Dante Barontini

Article initialement publié en italien sur Contropiano




Source: Acta.zone