De la désobéissance de quelques-uns à la mobilisation d’un grand nombre

Bien que la spontanéité des manifestations et le nombre de plus en plus grand de manifestants aient été soulignés, on ne peut ignorer que, comme c’est le cas depuis 2000 et plus justement depuis 2006, ce sont surtout les adolescents qui ont organisé l’agitation face aux failles du système dominant. En effet, comme en 2006 avec la  » révolution des pingouins  » – qui marque au Chili l’émergence dans l’espace public de la remise en cause du modèle éducatif – les lycéens des lycées municipaux (publics)[1] ont diffusé l’appel à la désobéissance civile, officiellement demandé par les collectifs et étudiants associés au CONES (coordonnateur national des élèves du secondaire)[2].

En 2006, la société chilienne a été surprise par l’émergence d’adolescents et de jeunes sur la scène politique du pays, essentiellement parce que ces expressions publiques et collectives étaient les moins attendues au moment de canaliser l’intensité des troubles sociaux. Et si cette situation semble se limiter au malaise du système éducatif hérité de la dictature militaire, elle conduit progressivement à la remise en cause du modèle économique dans son ensemble, constituant ainsi un précédent majeur dans la série de mobilisations qui ont incubé le renouveau de luttes sociales de 2019. En fait, au cours de l’année en cours, les élèves du secondaire ont paralysé leurs activités et participé à des manifestations qui vont de la demande de nationalisation de l’éducation à la mise en œuvre de protocoles contre la violence sexiste et aux réformes des programmes scolaires. Ils ont été criminalisés et punis en conséquence, ce qui a sans aucun doute renforcé leur colère et leur mécontentement.

Cependant, il n’est pas inutile de se demander pourquoi ce sont les élèves du secondaire des lycées municipaux qui ont catalysé l’agitation sociale et les revendications. En ce sens, les slogans qui circulent depuis le 14 octobre 2019, date à laquelle ont été entendus les premiers appels à ne pas payer le métro, sont illustratifs : « Nous supportons les bâtons pour que vous ne manquiez pas de pain, il suffit de passer, aujourd’hui le métro est gratuit ». Les lycéens des lycées municipaux s’acharnent à mettre à nu ce qu’ils (d’autres) essaient de nier : cette vie n’est pas vivable. Ils y mettent toute leur énergie, parce que comme aucun autre acteur, ils peuvent regarder clairement l’avenir qui s’offre à eux. Ils sont dans ce moment vital où ils doivent choisir, où les alternatives ne sont pas heureuses.

« Contourner » semble être la continuation par d’autres moyens du « je ne suis même pas là » de nombreux parents d’élèves du secondaire, cette génération élevée dans une dictature qui est restée relativement paralysée dans un mal-être sans issue, dans le conformisme et la frustration de ne pas faire plus que d’accepter la routine. « Contourner » est un appel issu de la pratique quotidienne de la rébellion contre les contraintes économiques inhérentes aux technologies telles que le métro ou les bus Transantiago. Sauter le tourniquet en groupe, dans le métro ou dans les bus, ne pas payer plus cher pour un service qui ne suffit plus, c’est aussi rompre avec une routine quotidienne qui ne nous permet même pas d’entrevoir un avenir digne d’être vécu, d’autant que son coût mensuel par personne dépasse 10% du salaire minimum. Ce n’est pas la hausse du prix du métro qui a déclenché l’ »explosion sociale », mais tous ces mécontentements articulés dans l’expérience de du contournement : la misère d’un destin ouvrier couronné par le fléau du système des retraites, la reconnaissance des stigmates de genre, race et classe qui divisent et retardent la majorité, la fatigue de supporter un ordre politique gouverné selon les caprices du marché et de ses castes.

Pour comprendre la genèse de l’explosion sociale d’octobre, il est inévitable de considérer l’ingérence d’initiatives telles que la coordination « No More AFP » (AFP – plan réformant le système des retraites], la grève des travailleurs portuaires fin 2018, les mobilisations massives appelées par la coordination féministe 8M (8 mars), et le mouvement d’opposition au traité trans-Pacifique, mieux connu sous l’appellation TPP-11. Elle peut aussi inclure la diffusion des luttes contre l’usurpation de l’eau et des terres, l’arrogance et l’insensibilité des autorités gouvernementales face au coût élevé de la vie et aux conditions structurelles telles que les carences et la saturation du système de santé publique. Cependant, ce sur quoi il faut se concentrer, c’est sur le moment où ces initiatives convergent et se cristallisent dans la propagation de l’appel à occuper les rues et sa légitimation ultérieure au sein de la majorité de la population. C’est le moment exceptionnel où des gens d’âges, de métiers et de villes différents commencent à se reconnaître dans la protestation qui inonde les rues.

Échelles et escalade du mécontentement

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Des conversations avec différentes personnes qui ont participé aux manifestations récentes dans des villes comme Santiago et Valparaiso, on peut déduire que la plupart attribuent à l’utilisation des réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, Instragram ou Whatsapp la diffusion, la propagation et la coordination des mobilisations à travers le pays. D’autre part, nous ne pouvons pas perdre de vue que la connotation de beaucoup des slogans, annonces, dénonciations, déclarations et campagnes impulsées au cours de ces journées viennent de documents audiovisuels diffusés sur les réseaux sociaux, qui ont servi de canaux alternatifs d’information sur ce qui se passe : notification des arrestations, abus, situation dans les quartiers et villes, annonces des activités, assemblées et manifestations, etc. En général, ces réseaux ont fonctionné à différentes échelles, soit comme des réseaux d’amis, de collègues de travail ou d’études, soit comme des réseaux de communication publique, comme les comptes Twitter et Facebook associés à des collectifs ou aux médias.

Il ne fait donc aucun doute que ces plates-formes numériques sont devenues le moyen fondamental de propagation des protestations et de l’agitation sociales. Toutefois, il est nécessaire de souligner que c’est là le nœud du problème. Comme cela a été souligné, les journées d’octobre 2019 peuvent être comprises comme le point d’ébullition d’un processus d’ »accumulation de mobilisations », peut-être séparées dans leurs motivations mais liées dans la multidimensionnalité du mécontentement. Ce n’est pas un hasard si la plupart des slogans qu’on a pu lire dans les manifestations mettent en avant la contestation généralisée du système, suggérant qu’il y a tant de raisons de protester qu’il est difficile de décider par laquelle commencer.

Les organisations sociales ont convoqué des réunions dans le but de coordonner les actions à différentes échelles territoriales : nationale, communale et de quartier. Elles n’ont pas toujours coïncidé dans le contenu de leurs déclarations, allant de la demande de réformes ponctuelles à l’affirmation de l’effondrement du système politique et économique, mais elles ont atteint une certaine articulation stratégique axée sur des urgences immédiates telles que la demande de la fin de l’état d’exception, la dénonciation des abus commis par les forces de l’ordre et l’appel aux populations à se méfier des médias officiels et à se rencontrer entre elles. Il existe de nombreux exemples de coordination territoriale dans l’ensemble du pays. Parmi celles-ci, les Cordones Comunitarios de Valparaíso (CCV), une initiative où convergent clubs sportifs, conseils de quartier, coopératives, espaces communautaires, etc. Les CCV ont diffusé un communiqué dont le slogan principal est la convocation d’une assemblée constituante, et ils ont aussi organisé et coordonné divers types d’activités dans les différents quartiers de la ville, ne se limitant donc pas à participer à des marches.

Au niveau national, l’initiative qui a tenté de canaliser les protestations et l’agitation sociales est le « Bureau de l’unité sociale », une instance qui rassemble des entités telles que la Central Unitaria de Trabajadores, la Coordination « No Más AFP » et l’Asociación Nacional Empleados Fiscales (Association nationale des employés des impôts), la Confédération coordinatrice des syndicats du Commerce et des services financiers, le Collège de professeurs, entre autres fédérations de travailleurs, auquel adhèrent des organisations étudiantes comme la CONES et la CONFECH, ainsi que des représentants et des parlementaires du Frente Amplio (« Le Front large » est une coalition politique large composée de partis et de mouvements politiques de gauche, d’extrême gauche, socio-libéraux et citoyens qui souhaitent créer une alternative au bipartisme traditionnel chilien qui oscille entre Nouvelle Majorité et Chile Vamos) et du Parti communiste du Chili. Le Bureau social a ouvertement appelé à une  » grève générale  » et des revendications concrètes ont été présentées, telles que, entre autres : la fin de l’état d’urgence, un nouveau système de retraite qui garantit la pleine dignité, des salaires décents qui dépassent le seuil de pauvreté, et cela dans le cadre des 40 heures par semaine, une nouvelle constitution politique, via une assemblée constituante, le gel de projets de loi qui ne favorisent que les plus riches.

Le « Bureau de l’unité sociale » a proclamé le caractère citoyen de ses propositions, appelant à des marches pacifiques axées sur le refus de céder aux incitations du gouvernement à abandonner les mobilisations, à coordonner la protestation à l’échelle nationale, à massifier les appels et à les orienter vers l’obtention des revendications réclamées par les différentes entités mobilisées. Pour les prochains jours, des marches sont programmées au nom des revendications concrètes identifiées par la coordination : santé, AFP, taxe spécifique, plus de GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) et éducation digne. Il s’agit d’appels diffusés sur Twitter ou Facebook, peut-être pas les seuls ni excluant d’autres actions, comme l’appel à participer aux conseils de quartier et aux conseils territoriaux.

Les dynamiques suivies dans les rues ont dépendu dans une large mesure de facteurs tels que le jour et l’heure de l’appel, ainsi que du niveau de provocation créé par la présence des forces militaires et policières. Néanmoins, la participation de personnes d’âges différents a surpris, qui se sont emparé de l’espace pour manifester les raisons de leur mécontentement et trouver les différentes manières de l’exprimer. Comparsas, concerts, performances, pots communs, assemblées ou rencontres simples et aléatoires avec les autres : ce sont les logiques d’une mobilisation qui, au-delà des pillages et des barricades, vit la joie de se retrouver dans la rue pour désobéir à un monde sclérosé.

Quelques camarades [sans doute +ou – trotskystes] au Chili

29 octobre 2019

Notes

1] Il convient de mentionner qu’au Chili, pour diverses raisons, une distinction a été établie entre les lycées municipaux dits « emblématiques » et ceux qui ne le sont tout simplement pas. La catégorie de « lycée emblématique » est essentiellement donnée pour constituer des établissements d’enseignement ayant une longue tradition et, dans de nombreux cas, avec une forte empreinte de formation de cadres politiques. De même, au sein des collèges municipaux, ces établissements secondaires ont une meilleure qualité d’enseignement, ce qui leur confère une demande importante. Cette distinction s’exprime également en termes spatiaux et socio-économiques. Ces lycées sont situés dans les communes centrales de la région métropolitaine et la plupart des élèves qui y ont accès appartiennent aux classes moyennes. A l’opposé, ce sont la plupart des établissements municipaux situés à la périphérie de la capitale, qui correspondent généralement à des quartiers à faibles revenus. En raison de la municipalisation de l’éducation, les lycées qui correspondent aux communes pauvres reçoivent également des ressources limitées pour leur fonctionnement. Cette distinction entre les lycées emblématiques et les autres s’est également exprimée dans les formes d’organisation des élèves du secondaire. D’une manière générale, les  » lycées emblématiques  » ont davantage répondu à des affiliations partidaires, à des organisations plus hiérarchisées, et à des actions tendant à établir des négociations et des consensus avec les autorités. A l’inverse, dans les lycées municipaux des secteurs populaires, les organisations étudiantes ont privilégié des formes d’organisation non hiérarchisées et ont favorisé « l’action directe » et l’idée de « prendre la rue ».

2] Au cours de l’année 2006, cette coordination s’est distinguée de l’Assemblée coordinatrice des élèves du secondaire (Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios – ACES) en convoquant des élèves de collèges municipaux (publics) situées en périphérie et/ou en région, dont les responsables/porte-paroles n’étaient pas associés aux partis de la Concertación de Partidos por la Democracia – comme cela se serait produit dans l’ACES – ; et elle présentait des pratiques politiques plus radicales, liées à l’action directe.


Article publié le 03 Nov 2019 sur Oclibertaire.lautre.net